Pendant qu'ils déjeunaient à l'ombre, Eckermann et lui, Eckermann lui
demande pourquoi le petit _coucou_ est nourri par des oiseaux qui ne
l'ont ni conçu ni élevé?
Écoutez Goethe:
«C'est une vraie merveille; cependant on trouve des faits analogues, et
même je soupçonne là une grande loi qui pénètre profondément la nature
entière.--J'avais pris un jeune linot déjà trop gros pour se laisser
nourrir par l'homme, mais trop petit aussi pour manger seul. Pendant une
demi-journée, je me donnai avec lui beaucoup de peine, mais il ne voulut
rien prendre de moi; je le mis alors avec un vieux linot, bon chanteur,
que j'avais déjà en cage depuis des années, et qui était suspendu à ma
fenêtre, en dehors. Je me disais: En voyant manger son compagnon, le
petit l'imitera.» Ce n'est pas là ce qu'il fit; il tourna son bec ouvert
vers le vieux linot, l'implorant par de petits cris et battant des
ailes; le vieux linot eut alors pitié de lui, et il lui donna la becquée
comme à son propre enfant.--Une autre fois on m'apporta une fauvette
déjà grise et trois jeunes; je les mis ensemble dans une grande cage; la
vieille nourrissait les jeunes. Le jour suivant, on m'apporta deux
jeunes rossignols déjà sortis du nid, que je mis aussi avec la fauvette
et qui furent adoptés et nourris par elle. Après quelques jours, je mis
aussi quelques petits meuniers, presque prêts à voler, et enfin un nid
de cinq jeunes moines. La fauvette les soigna tous en bonne mère. Elle
avait toujours le bec plein d'oeufs de fourmis, courant à tous les coins
de la vaste cage, toujours présente là où s'ouvrait un gosier affamé.
Bien plus! une des fauvettes, devenue déjà grosse, se mit à donner la
becquée aux oiseaux plus petits qu'elle; cela, il est vrai, un peu par
jeu et en enfant, mais cependant avec le désir et le penchant bien
marqué d'imiter l'excellente mère.
«--Nous sommes là devant quelque chose de divin, qui me remplit de joie
et de surprise, dit Goethe. Si cette nourriture donnée ainsi à des êtres
étrangers est une loi qui s'étend à toute la nature, mainte énigme est
résolue, et on peut dire avec assurance: Dieu a pitié des jeunes
corbeaux orphelins qui crient vers lui.»
«--C'est certainement une loi générale, dis-je, car j'ai observé aussi
cette charité et cette pitié pour les abandonnés chez des oiseaux à
l'état libre. L'été dernier, j'avais pris près de Tiefurt de jeunes
roitelets, qui semblaient avoir quitté leur nid tout récemment, car ils
étaient sept en rangée sur une branche, dans un buisson, et ils
prenaient la becquée de leurs parents. Je mis les oiseaux dans mon
foulard, et j'allai dans un petit bois isolé: «Là, me dis-je, tu pourras
tranquillement voir tes roitelets.» Mais, lorsque j'ouvris mon mouchoir,
deux s'enfuirent, disparurent, et je ne pus les retrouver. Trois jours
après, je passe par hasard à la même place; j'entends le cri d'un
rouge-gorge; supposant qu'il a dans le voisinage son nid, je le cherche
et le trouve. Mais quel fut mon étonnement, lorsque dans ce nid, près de
deux petits rouges-gorges prêts à voler bientôt, je trouvai aussi mes
deux petits roitelets qui s'étaient fourrés là bien à leur aise et qui
se faisaient nourrir par les vieux rouges-gorges! Cette trouvaille me
rendit extrêmement heureux. «Puisque vous êtes si adroits, dis-je,
puisque vous savez si joliment vous tirer d'affaire, et que les bons
rouges-gorges vous ont accueilli si bien, je ne veux pas le moins du
monde troubler une hospitalité si amicale, et je vous souhaite tout le
bonheur possible.»
«--C'est là une des meilleures histoires sur les oiseaux que j'aie
jamais entendues, dit Goethe. Touchez là, et mes bravos pour vous et
pour vos heureuses observations! Celui qui les entend et ne croit pas à
Dieu, à celui-là Moïse et les prophètes ne serviront à rien. C'est là ce
que j'appelle la toute-présence de Dieu; au fond de tous les êtres il a
déposé une parcelle de son amour infini; et déjà dans les animaux se
montre en bouton ce qui, dans l'homme noble, s'épanouit en fleur
splendide. Continuez vos études et vos observations! Vous paraissez y
avoir une chance toute particulière, et vous pourrez par la suite
arriver à des résultats inappréciables.»
«Pendant que, devant notre table de pierre, nous avions ainsi une
conversation sur ces grands et sérieux sujets, le soleil s'était
approché peu à peu du sommet des collines qui s'étendaient devant nous à
l'occident. Goethe décida notre départ.--Nous traversâmes vite Iéna,
payâmes notre aubergiste, et, après une courte visite chez les Frommann,
nous partîmes pour Weimar.»