XVII.

Pendant qu'ils déjeunaient à l'ombre, Eckermann et lui, Eckermann lui

demande pourquoi le petit _coucou_ est nourri par des oiseaux qui ne

l'ont ni conçu ni élevé?

Écoutez Goethe:

«C'est une vraie merveille; cependant on trouve des faits analogues, et

même je soupçonne là une grande loi qui pénètre profondément la nature

entière.--J'avais pris un jeune linot déjà trop gros pour se laisser

nourrir par l'homme, mais trop petit aussi pour manger seul. Pendant une

demi-journée, je me donnai avec lui beaucoup de peine, mais il ne voulut

rien prendre de moi; je le mis alors avec un vieux linot, bon chanteur,

que j'avais déjà en cage depuis des années, et qui était suspendu à ma

fenêtre, en dehors. Je me disais: En voyant manger son compagnon, le

petit l'imitera.» Ce n'est pas là ce qu'il fit; il tourna son bec ouvert

vers le vieux linot, l'implorant par de petits cris et battant des

ailes; le vieux linot eut alors pitié de lui, et il lui donna la becquée

comme à son propre enfant.--Une autre fois on m'apporta une fauvette

déjà grise et trois jeunes; je les mis ensemble dans une grande cage; la

vieille nourrissait les jeunes. Le jour suivant, on m'apporta deux

jeunes rossignols déjà sortis du nid, que je mis aussi avec la fauvette

et qui furent adoptés et nourris par elle. Après quelques jours, je mis

aussi quelques petits meuniers, presque prêts à voler, et enfin un nid

de cinq jeunes moines. La fauvette les soigna tous en bonne mère. Elle

avait toujours le bec plein d'oeufs de fourmis, courant à tous les coins

de la vaste cage, toujours présente là où s'ouvrait un gosier affamé.

Bien plus! une des fauvettes, devenue déjà grosse, se mit à donner la

becquée aux oiseaux plus petits qu'elle; cela, il est vrai, un peu par

jeu et en enfant, mais cependant avec le désir et le penchant bien

marqué d'imiter l'excellente mère.

«--Nous sommes là devant quelque chose de divin, qui me remplit de joie

et de surprise, dit Goethe. Si cette nourriture donnée ainsi à des êtres

étrangers est une loi qui s'étend à toute la nature, mainte énigme est

résolue, et on peut dire avec assurance: Dieu a pitié des jeunes

corbeaux orphelins qui crient vers lui.»

«--C'est certainement une loi générale, dis-je, car j'ai observé aussi

cette charité et cette pitié pour les abandonnés chez des oiseaux à

l'état libre. L'été dernier, j'avais pris près de Tiefurt de jeunes

roitelets, qui semblaient avoir quitté leur nid tout récemment, car ils

étaient sept en rangée sur une branche, dans un buisson, et ils

prenaient la becquée de leurs parents. Je mis les oiseaux dans mon

foulard, et j'allai dans un petit bois isolé: «Là, me dis-je, tu pourras

tranquillement voir tes roitelets.» Mais, lorsque j'ouvris mon mouchoir,

deux s'enfuirent, disparurent, et je ne pus les retrouver. Trois jours

après, je passe par hasard à la même place; j'entends le cri d'un

rouge-gorge; supposant qu'il a dans le voisinage son nid, je le cherche

et le trouve. Mais quel fut mon étonnement, lorsque dans ce nid, près de

deux petits rouges-gorges prêts à voler bientôt, je trouvai aussi mes

deux petits roitelets qui s'étaient fourrés là bien à leur aise et qui

se faisaient nourrir par les vieux rouges-gorges! Cette trouvaille me

rendit extrêmement heureux. «Puisque vous êtes si adroits, dis-je,

puisque vous savez si joliment vous tirer d'affaire, et que les bons

rouges-gorges vous ont accueilli si bien, je ne veux pas le moins du

monde troubler une hospitalité si amicale, et je vous souhaite tout le

bonheur possible.»

«--C'est là une des meilleures histoires sur les oiseaux que j'aie

jamais entendues, dit Goethe. Touchez là, et mes bravos pour vous et

pour vos heureuses observations! Celui qui les entend et ne croit pas à

Dieu, à celui-là Moïse et les prophètes ne serviront à rien. C'est là ce

que j'appelle la toute-présence de Dieu; au fond de tous les êtres il a

déposé une parcelle de son amour infini; et déjà dans les animaux se

montre en bouton ce qui, dans l'homme noble, s'épanouit en fleur

splendide. Continuez vos études et vos observations! Vous paraissez y

avoir une chance toute particulière, et vous pourrez par la suite

arriver à des résultats inappréciables.»

«Pendant que, devant notre table de pierre, nous avions ainsi une

conversation sur ces grands et sérieux sujets, le soleil s'était

approché peu à peu du sommet des collines qui s'étendaient devant nous à

l'occident. Goethe décida notre départ.--Nous traversâmes vite Iéna,

payâmes notre aubergiste, et, après une courte visite chez les Frommann,

nous partîmes pour Weimar.»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 180 / 182 题