X.

Rien de plus touchant que l'hommage impartial que l'amitié de Goethe

rendait ainsi à l'affection de cinquante ans du grand-duc. Lisez:

«Madame de Goethe et Mademoiselle Ulrike entrèrent toutes deux en

très-gracieuse toilette d'été, que le beau temps leur avait fait

prendre. La conversation à table fut gaie et variée. On y parla des

parties de plaisir des semaines précédentes et des projets semblables

pour les semaines suivantes.

«--Si les belles soirées se maintiennent, dit madame de Goethe, j'aurais

un grand désir de donner ces jours-ci dans le parc un thé, au chant des

rossignols. Qu'en dites-vous, cher père?

«--Cela pourrait être très-joli! répondit Goethe.

«--Et vous, Eckermann, dit madame de Goethe, cela vous convient-il?

peut-on vous inviter?

«--Mais, Ottilie, s'écria mademoiselle Ulrike, comment peux-tu inviter

le docteur? Il ne viendra pas, ou, s'il vient, il sera comme sur des

charbons ardents, on verra que son esprit est ailleurs, et qu'il

aimerait beaucoup mieux s'en aller.

«--À parler franchement, répondis-je, je préfère flâner avec Doolan dans

les champs des environs. Les thés, les soirées avec thé, les

conversations avec thé, tout cela répugne si fort à mon naturel, que la

seule pensée de ces plaisirs me met mal à mon aise.

«--Mais, Eckermann, dit madame de Goethe, à un thé dans le parc, vous

êtes en plein air, par conséquent dans votre élément.

«--Au contraire, dis-je, quand je suis si près de la nature que ses

parfums viennent jusqu'à moi, et que cependant je ne peux vraiment me

plonger en elle, alors l'impatience me saisit, et je suis comme un

canard que l'on met près de l'eau en l'empêchant de s'y baigner.

«--Ou bien, dit Goethe en riant, comme un cheval qui passe sa tête par

le fenêtre de l'écurie et voit devant lui d'autres chevaux gambader sans

entraves, dans un beau pâturage. Il sent toutes les délices

rafraîchissantes de la nature libre, mais il ne peut les goûter. Laissez

donc Eckermann, il est comme il est, et vous ne le changerez pas. Mais,

dites-moi, mon très-cher, qu'allez-vous donc faire en pleins champs avec

votre Doolan, pendant toutes les belles après-midi?

«--Nous cherchons quelque part un vallon solitaire, et nous tirons à

l'arc.

«--Hum! dit Goethe, ce n'est pas là une distraction mal choisie.

«--Elle est souveraine, dis-je, contre les ennuis de l'hiver.

«--Mais comment donc, par le ciel! dit Goethe, avez-vous ici, à Weimar,

trouvé arcs et flèches?

«--Pour les flèches, j'avais, en revenant de la campagne de 1814,

rapporté avec moi un modèle du Brabant. Là, le tir à l'arc est général.

Il n'y a pas si petite ville qui n'ait sa société d'archers. Ils ont

leur tir dans des cabarets, comme nous y avons des jeux de quilles, et

ils se réunissent d'habitude vers le soir dans ces endroits où je les

ai regardés souvent avec le plus grand plaisir. Quels hommes bien faits!

et quelles poses pittoresques, quand ils tirent la corde! Comme toutes

leurs énergies se développent, et quels adroits tireurs ce sont! Ils

tiraient habituellement, à une distance de soixante ou quatre-vingts

pas, sur une feuille de papier collée à un mur d'argile détrempée; ils

tiraient vivement l'un après l'autre et laissaient leurs flèches fixées

au but. Et il n'était pas rare que sur quinze flèches cinq eussent

touché le rond du milieu, large comme un thaler; les autres étaient tout

à côté. Quand tout le monde avait tiré, chacun allait reprendre sa

flèche et on recommençait le jeu. J'étais alors si enthousiaste de ce

tir à l'arc, que je pensais que ce serait rendre un grand service à

l'Allemagne que de l'y introduire, et j'étais assez sot pour croire que

ce fût possible. Je marchandai souvent un arc, mais on n'en vendait pas

au-dessous de vingt francs, et où un pauvre chasseur pouvait-il trouver

une pareille somme? Je me bornai à une flèche, comme l'instrument le

plus important et travaillé avec le plus d'art; je l'achetai dans une

fabrique de Bruxelles pour un franc, et avec un dessin, ce fut le seul

butin que je rapportai dans mon pays[22].

[Note 22: «Il s'était engagé comme chasseur dans la guerre de 1814.»]

«--Voilà qui est tout à fait digne de vous, répondit Goethe. Mais ne

vous imaginez pas que l'on pourrait rendre populaire ce qui est beau et

naturel; ou du moins il faudrait pour cela avoir beaucoup de temps et

recourir à des moyens désespérés. Je crois facilement que ce jeu du

Brabant est beau. Notre plaisir allemand du jeu de quilles paraît, en

comparaison, grossier, commun, et il tient beaucoup du Philistin.

«--Ce qu'il y a de beau au tir de l'arc, dis-je, c'est qu'il développe

le corps tout entier et qu'il réclame l'emploi harmonieux de toutes les

forces. Le bras gauche, qui soutient l'arc, doit rester bien tendu sans

bouger; le droit, qui tire la corde, ne doit pas être moins fort; les

pieds, les cuisses, pour servir de base solide à la partie supérieure du

corps, s'attachent avec énergie au sol; l'oeil, qui vise, les muscles du

cou et de la nuque, tout est en activité et dans toute sa tension. Et

puis, quelles émotions, quelle joie quand la flèche part, siffle et

perce le but! Je ne connais aucun exercice du corps comparable.

«--Cela, dit Goethe, conviendrait à nos écoles de gymnastique, et je ne

serais pas étonné si, dans vingt ans, nous avions en Allemagne

d'excellents archers par milliers. Mais avec une génération d'hommes

mûrs il n'y a rien à faire, ni pour le corps, ni pour l'esprit, ni pour

le goût, ni pour le caractère. Commencez adroitement par les écoles, et

vous réussirez.

«--Mais, dis-je, nos professeurs allemands de gymnastique ne connaissent

pas le tir à l'arc.

«--Eh bien, dit Goethe, que quelques écoles se réunissent et fassent

venir de Flandre ou de Brabant un bon archer; ou bien qu'ils envoient en

Brabant quelques-uns de leurs meilleurs élèves, jeunes et bien faits,

qui deviendront là-bas de bons archers et apprendront aussi comment on

taille un arc et fabrique une flèche. Ils pourraient ensuite entrer dans

les écoles comme professeurs temporaires et aller ainsi d'école en

école. Je ne suis pas du tout opposé aux exercices gymnastiques en

Allemagne, aussi j'ai eu d'autant plus de chagrin en voyant qu'on y a

mêlé bien vite de la politique, de telle sorte que les autorités se sont

vues forcées ou de les restreindre, ou de les défendre et de les

suspendre. C'était jeter l'enfant que l'on baigne avec l'eau de la

baignoire. J'espère que l'on rétablira les écoles de gymnastique, car

elles sont nécessaires à notre jeunesse allemande, surtout aux

étudiants, qui ne font en aucune façon contre-poids à leurs fatigues

intellectuelles par des exercices corporels, et perdent ainsi l'énergie

en tout genre. Mais parlez-moi donc de votre flèche et de votre arc.

Ainsi, vous avez rapporté une flèche du Brabant! Je voudrais bien la

voir.

«--Il y a longtemps qu'elle est perdue, répondis-je. Mais je me la

rappelais si bien, que j'ai réussi à en faire une pareille, et non une

seule, mais toute une douzaine. Ce n'était pas aussi facile que je le

pensais, et je me suis mépris bien souvent. Il faut que la tige soit

droite et ne se courbe pas après quelque temps, qu'elle soit légère,

assez solide pour ne pas se briser au choc d'un corps solide. J'ai

essayé le peuplier, le pin, le bouleau: ces bois avaient un défaut ou un

autre; avec le tilleul je réussis. Le choix de la pointe en corne m'a

donné aussi du mal; il faut prendre le milieu même d'une corne, sinon

elle se brise. Et les plumes, que d'erreurs avant d'arriver!

«--Il faut, n'est-ce pas, dit Goethe, coller seulement les plumes à la

flèche?

«--Oui, mais il faut que ce soit collé avec grande adresse; et l'espèce

de colle, l'espèce de plumes à choisir, rien n'est indifférent; les

barbes des plumes de l'aile des grands oiseaux sont bonnes, en général,

mais celles que j'ai trouvées les meilleures sont les plumes rouges du

paon, les grandes plumes de coq d'Inde, et surtout les fortes et

magnifiques plumes de l'aigle et de l'outarde.

«--J'apprends tout cela avec grand intérêt, dit Goethe. Celui qui ne

vous connaît pas ne croirait guère que vous avez des goûts si pratiques.

Mais dites-moi donc aussi comment vous vous êtes procuré votre arc.

«--Je m'en suis fabriqué quelques-uns moi-même, répondis-je. J'ai fait

d'abord de la bien triste besogne, mais j'ai ensuite demandé des

conseils aux menuisiers et aux charrons, essayé tous les bois du pays,

et j'ai enfin réussi. Après des essais de différents genres, on me

conseilla de prendre une tige assez forte pour que l'on pût la fendre

(schlachten) en quatre parties.

«--_Schlachten_, me demanda Goethe, quel est ce mot?

«--C'est une expression technique des charrons; cela répond à fendre.

Lorsque les fibres d'une tige sont droites, les morceaux fendus sont

droits, et on peut s'en servir, sinon, non.

«--Mais pourquoi ne pas les scier? dit Goethe, on aurait des morceaux

droits.

«--Oui, mais quand les fibres du bois se courbent, on les couperait, et

la tige ne pourrait plus dès lors servir à un arc.

«--Je comprends, dit Goethe; un arc se brise quand les fibres de la tige

sont coupées. Mais continuez, vous m'intéressez.

«--Mon premier arc était trop dur à tendre; un charron me dit: «Ne

prenez plus un morceau de baliveau, le bois est toujours très-roide;

choisissez un des chênes qui croissent près de Hopfgarten[23]. Le bois

en est tendre.» Je vis alors qu'il y avait chênes et chênes, et j'appris

beaucoup de détails sur la nature différente du même bois, suivant son

exposition; je vis que les fibres des arbres se dirigent toujours vers

le soleil, et que si un arbre est exposé d'un côté au soleil, de l'autre

à l'ombre, le centre des fibres n'est plus le centre de l'arbre; le

côté le plus large est du côté du soleil; aussi les menuisiers et les

charrons, s'ils ont besoin d'un bois fin et fort, choisissent plutôt le

côté qui a été exposé au nord.

[Note 23: «Village auprès de Weimar.»]

«--Vous devez penser, me dit Goethe, combien vos observations sont

intéressantes pour moi qui me suis occupé pendant la moitié de mon

existence du développement des plantes et des arbres. Racontez toujours!

Vous avez donc choisi un chêne tendre?

«--Oui, et un morceau du côté opposé au soleil. Mais après quelques

mois, mon arc se déformait. Je fus donc obligé de recourir à d'autres

bois, au noyer d'abord, et enfin à l'érable, qui ne laisse rien à

désirer.

«--Je connais ce bois, dit Goethe, il pousse souvent dans les haies; je

m'imagine en effet qu'il doit être bon; mais j'ai vu rarement une jeune

tige sans noeuds, et il vous faut pour votre arc une tige absolument

libre de noeuds.

«--Quand on veut faire monter l'érable en arbre, on lui retire les

noeuds, ou en grossissant il les perd de lui-même. Quand il a quinze ou

dix-huit ans, il est donc bien lisse, mais on ne sait pas comment il est

à l'intérieur et quels mauvais tours il peut jouer. Aussi, on fera bien

de faire scier son arc dans la partie la plus rapprochée de l'écorce.

«--Mais vous disiez qu'il ne fallait pas scier le bois d'un arc, mais le

fendre, le _schlachten_, comme vous dites.

«--Quand il se laisse fendre, certainement, c'est-à-dire quand les

fibres sont assez grosses, mais les fibres de l'érable sont trop fines

et trop entremêlées.

«--Hum! hum! dit Goethe. Avec vos goûts d'archer vous êtes arrivé à de

très-jolies connaissances, et à des connaissances vivantes, à celles que

l'on n'obtient que par des moyens pratiques. C'est là toujours

l'avantage d'une passion, elle nous fait pénétrer le fond des choses.

Les recherches et les erreurs donnent aussi des enseignements; on

connaît non-seulement la chose elle-même, mais tout ce qui la touche

tout à l'entour. Que saurais-je moi-même sur les plantes, sur les

couleurs, si j'avais reçu ma science toute faite et si je l'avais

apprise par coeur? Mais comme j'ai tout cherché et trouvé par moi-même,

comme à l'occasion je me suis trompé, je peux dire que sur ces deux

sujets j'ai quelques connaissances, et que j'en sais plus qu'il n'y en a

sur le papier. Mais parlez-moi toujours de votre arc. J'ai vu des arcs

écossais tout droits, et d'autres au contraire recourbés à leur

extrémité; lesquels tenez-vous pour les meilleurs?

«--Je pense que la force du jet est plus grande dans les arcs à

extrémités recourbées. Depuis que je sais comment on courbe les arcs, je

courbe les miens; ils lancent mieux et sont aussi plus jolis à l'oeil.

«--C'est par la chaleur, n'est pas, dit Goethe, que l'on produit ces

inflexions?

«--Par une chaleur humide. Je trempe mon arc dans l'eau bouillante à six

ou huit pouces de profondeur, et après une heure, quand il est bien

chaud, je l'introduis entre deux morceaux de bois qui ont à leur

intérieur une ligne creusée suivant la forme que je veux donner à l'arc.

Je le laisse dans cet étau au moins un jour et une nuit, et quand il est

sec il ne bouge plus.

«--Savez-vous? dit Goethe en souriant mystérieusement; je crois que j'ai

pour vous quelque chose qui ne vous déplairait pas. Que diriez-vous, si

nous descendions et si je vous mettais à la main un vrai arc de

Baschkir?

«--Un arc de Baschkir! m'écriai-je avec enthousiasme, un vrai?

«--Oui, mon cher fou, un vrai! Venez un peu.»

«Nous descendîmes dans le jardin. Goethe ouvrit la porte de la pièce

inférieure d'un petit pavillon, dans laquelle je vis, aux murs et sur

des tables, des curiosités de toute espèce. Je ne jetai qu'un coup

d'oeil sur tous ces trésors; je n'avais d'yeux que pour mon arc.

«Le voici, dit Goethe, en le tirant d'un amas d'objets bizarres de toute

espèce. Il est bien resté tel qu'il était quand un chef de Baschkirs me

le donna en 1814. Eh bien, qu'en dites-vous?»

«J'étais plein de joie de tenir cette chère arme dans mes mains. La

corde me parut encore fort bonne. Je l'essayai, il se tendait

très-suffisamment.

«--C'est un bon arc, dis-je, la forme surtout m'en plaît, et elle me

servira désormais de modèle.

«--De quel bois le croyez-vous fait? me demanda Goethe.

«--Cette fine écorce de bouleau qui le couvre empêche de voir; les

extrémités sont libres, mais trop noircies par le temps. C'est sans

doute du noyer. Il a été fendu.

«--Eh bien! si vous l'essayiez? dit Goethe. Voici aussi une flèche; mais

méfiez-vous de la pointe, elle est peut-être empoisonnée.»

«Nous retournâmes dans le jardin et je tendis l'arc.

«--Sur quoi tirerez-vous? dit Goethe.

«--D'abord en l'air, il me semble.

«--Eh bien, allez!

«Je lançai ma flèche vers les nuages lumineux, dans le bleu de l'air. La

flèche monta droit, et en retombant, se ficha en terre.

«À mon tour,» dit Goethe.

«Je fus heureux de son désir. Je lui donnai l'arc et tins la flèche.

Goethe ajusta la fente de la flèche sur la corde, prit l'arc comme il le

fallait, non cependant sans chercher un peu. Puis il visa et tira. Il

était là comme un Apollon, vieilli de corps, mais l'âme animée d'une

indestructible jeunesse. La flèche ne s'éleva que très-peu haut. Je

courus la ramasser.

«Encore une fois!» dit Goethe.

«Il tira cette fois horizontalement dans la direction de l'allée du

jardin. La flèche alla à peu près à trente pas. J'avais un bonheur que

je ne peux dire à voir ainsi Goethe tirer avec l'arc et la flèche. Je

pensai aux vers:

«La vieillesse m'abandonne-t-elle?

Et de nouveau suis-je un enfant?

«Je lui rapportai la flèche. Il me pria de tirer aussi horizontalement,

et me donna pour but une tache dans les volets de son cabinet de

travail. Je visai. La flèche n'arriva pas loin du but, mais elle

s'enfonça tellement dans ce bois tendre, que je ne pus la retirer.

«Laissez-la fichée, me dit Goethe, elle y restera pendant quelques jours

et sera un souvenir de notre partie.»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 173 / 182 题