Rien de plus touchant que l'hommage impartial que l'amitié de Goethe
rendait ainsi à l'affection de cinquante ans du grand-duc. Lisez:
«Madame de Goethe et Mademoiselle Ulrike entrèrent toutes deux en
très-gracieuse toilette d'été, que le beau temps leur avait fait
prendre. La conversation à table fut gaie et variée. On y parla des
parties de plaisir des semaines précédentes et des projets semblables
pour les semaines suivantes.
«--Si les belles soirées se maintiennent, dit madame de Goethe, j'aurais
un grand désir de donner ces jours-ci dans le parc un thé, au chant des
rossignols. Qu'en dites-vous, cher père?
«--Cela pourrait être très-joli! répondit Goethe.
«--Et vous, Eckermann, dit madame de Goethe, cela vous convient-il?
peut-on vous inviter?
«--Mais, Ottilie, s'écria mademoiselle Ulrike, comment peux-tu inviter
le docteur? Il ne viendra pas, ou, s'il vient, il sera comme sur des
charbons ardents, on verra que son esprit est ailleurs, et qu'il
aimerait beaucoup mieux s'en aller.
«--À parler franchement, répondis-je, je préfère flâner avec Doolan dans
les champs des environs. Les thés, les soirées avec thé, les
conversations avec thé, tout cela répugne si fort à mon naturel, que la
seule pensée de ces plaisirs me met mal à mon aise.
«--Mais, Eckermann, dit madame de Goethe, à un thé dans le parc, vous
êtes en plein air, par conséquent dans votre élément.
«--Au contraire, dis-je, quand je suis si près de la nature que ses
parfums viennent jusqu'à moi, et que cependant je ne peux vraiment me
plonger en elle, alors l'impatience me saisit, et je suis comme un
canard que l'on met près de l'eau en l'empêchant de s'y baigner.
«--Ou bien, dit Goethe en riant, comme un cheval qui passe sa tête par
le fenêtre de l'écurie et voit devant lui d'autres chevaux gambader sans
entraves, dans un beau pâturage. Il sent toutes les délices
rafraîchissantes de la nature libre, mais il ne peut les goûter. Laissez
donc Eckermann, il est comme il est, et vous ne le changerez pas. Mais,
dites-moi, mon très-cher, qu'allez-vous donc faire en pleins champs avec
votre Doolan, pendant toutes les belles après-midi?
«--Nous cherchons quelque part un vallon solitaire, et nous tirons à
l'arc.
«--Hum! dit Goethe, ce n'est pas là une distraction mal choisie.
«--Elle est souveraine, dis-je, contre les ennuis de l'hiver.
«--Mais comment donc, par le ciel! dit Goethe, avez-vous ici, à Weimar,
trouvé arcs et flèches?
«--Pour les flèches, j'avais, en revenant de la campagne de 1814,
rapporté avec moi un modèle du Brabant. Là, le tir à l'arc est général.
Il n'y a pas si petite ville qui n'ait sa société d'archers. Ils ont
leur tir dans des cabarets, comme nous y avons des jeux de quilles, et
ils se réunissent d'habitude vers le soir dans ces endroits où je les
ai regardés souvent avec le plus grand plaisir. Quels hommes bien faits!
et quelles poses pittoresques, quand ils tirent la corde! Comme toutes
leurs énergies se développent, et quels adroits tireurs ce sont! Ils
tiraient habituellement, à une distance de soixante ou quatre-vingts
pas, sur une feuille de papier collée à un mur d'argile détrempée; ils
tiraient vivement l'un après l'autre et laissaient leurs flèches fixées
au but. Et il n'était pas rare que sur quinze flèches cinq eussent
touché le rond du milieu, large comme un thaler; les autres étaient tout
à côté. Quand tout le monde avait tiré, chacun allait reprendre sa
flèche et on recommençait le jeu. J'étais alors si enthousiaste de ce
tir à l'arc, que je pensais que ce serait rendre un grand service à
l'Allemagne que de l'y introduire, et j'étais assez sot pour croire que
ce fût possible. Je marchandai souvent un arc, mais on n'en vendait pas
au-dessous de vingt francs, et où un pauvre chasseur pouvait-il trouver
une pareille somme? Je me bornai à une flèche, comme l'instrument le
plus important et travaillé avec le plus d'art; je l'achetai dans une
fabrique de Bruxelles pour un franc, et avec un dessin, ce fut le seul
butin que je rapportai dans mon pays[22].
[Note 22: «Il s'était engagé comme chasseur dans la guerre de 1814.»]
«--Voilà qui est tout à fait digne de vous, répondit Goethe. Mais ne
vous imaginez pas que l'on pourrait rendre populaire ce qui est beau et
naturel; ou du moins il faudrait pour cela avoir beaucoup de temps et
recourir à des moyens désespérés. Je crois facilement que ce jeu du
Brabant est beau. Notre plaisir allemand du jeu de quilles paraît, en
comparaison, grossier, commun, et il tient beaucoup du Philistin.
«--Ce qu'il y a de beau au tir de l'arc, dis-je, c'est qu'il développe
le corps tout entier et qu'il réclame l'emploi harmonieux de toutes les
forces. Le bras gauche, qui soutient l'arc, doit rester bien tendu sans
bouger; le droit, qui tire la corde, ne doit pas être moins fort; les
pieds, les cuisses, pour servir de base solide à la partie supérieure du
corps, s'attachent avec énergie au sol; l'oeil, qui vise, les muscles du
cou et de la nuque, tout est en activité et dans toute sa tension. Et
puis, quelles émotions, quelle joie quand la flèche part, siffle et
perce le but! Je ne connais aucun exercice du corps comparable.
«--Cela, dit Goethe, conviendrait à nos écoles de gymnastique, et je ne
serais pas étonné si, dans vingt ans, nous avions en Allemagne
d'excellents archers par milliers. Mais avec une génération d'hommes
mûrs il n'y a rien à faire, ni pour le corps, ni pour l'esprit, ni pour
le goût, ni pour le caractère. Commencez adroitement par les écoles, et
vous réussirez.
«--Mais, dis-je, nos professeurs allemands de gymnastique ne connaissent
pas le tir à l'arc.
«--Eh bien, dit Goethe, que quelques écoles se réunissent et fassent
venir de Flandre ou de Brabant un bon archer; ou bien qu'ils envoient en
Brabant quelques-uns de leurs meilleurs élèves, jeunes et bien faits,
qui deviendront là-bas de bons archers et apprendront aussi comment on
taille un arc et fabrique une flèche. Ils pourraient ensuite entrer dans
les écoles comme professeurs temporaires et aller ainsi d'école en
école. Je ne suis pas du tout opposé aux exercices gymnastiques en
Allemagne, aussi j'ai eu d'autant plus de chagrin en voyant qu'on y a
mêlé bien vite de la politique, de telle sorte que les autorités se sont
vues forcées ou de les restreindre, ou de les défendre et de les
suspendre. C'était jeter l'enfant que l'on baigne avec l'eau de la
baignoire. J'espère que l'on rétablira les écoles de gymnastique, car
elles sont nécessaires à notre jeunesse allemande, surtout aux
étudiants, qui ne font en aucune façon contre-poids à leurs fatigues
intellectuelles par des exercices corporels, et perdent ainsi l'énergie
en tout genre. Mais parlez-moi donc de votre flèche et de votre arc.
Ainsi, vous avez rapporté une flèche du Brabant! Je voudrais bien la
voir.
«--Il y a longtemps qu'elle est perdue, répondis-je. Mais je me la
rappelais si bien, que j'ai réussi à en faire une pareille, et non une
seule, mais toute une douzaine. Ce n'était pas aussi facile que je le
pensais, et je me suis mépris bien souvent. Il faut que la tige soit
droite et ne se courbe pas après quelque temps, qu'elle soit légère,
assez solide pour ne pas se briser au choc d'un corps solide. J'ai
essayé le peuplier, le pin, le bouleau: ces bois avaient un défaut ou un
autre; avec le tilleul je réussis. Le choix de la pointe en corne m'a
donné aussi du mal; il faut prendre le milieu même d'une corne, sinon
elle se brise. Et les plumes, que d'erreurs avant d'arriver!
«--Il faut, n'est-ce pas, dit Goethe, coller seulement les plumes à la
flèche?
«--Oui, mais il faut que ce soit collé avec grande adresse; et l'espèce
de colle, l'espèce de plumes à choisir, rien n'est indifférent; les
barbes des plumes de l'aile des grands oiseaux sont bonnes, en général,
mais celles que j'ai trouvées les meilleures sont les plumes rouges du
paon, les grandes plumes de coq d'Inde, et surtout les fortes et
magnifiques plumes de l'aigle et de l'outarde.
«--J'apprends tout cela avec grand intérêt, dit Goethe. Celui qui ne
vous connaît pas ne croirait guère que vous avez des goûts si pratiques.
Mais dites-moi donc aussi comment vous vous êtes procuré votre arc.
«--Je m'en suis fabriqué quelques-uns moi-même, répondis-je. J'ai fait
d'abord de la bien triste besogne, mais j'ai ensuite demandé des
conseils aux menuisiers et aux charrons, essayé tous les bois du pays,
et j'ai enfin réussi. Après des essais de différents genres, on me
conseilla de prendre une tige assez forte pour que l'on pût la fendre
(schlachten) en quatre parties.
«--_Schlachten_, me demanda Goethe, quel est ce mot?
«--C'est une expression technique des charrons; cela répond à fendre.
Lorsque les fibres d'une tige sont droites, les morceaux fendus sont
droits, et on peut s'en servir, sinon, non.
«--Mais pourquoi ne pas les scier? dit Goethe, on aurait des morceaux
droits.
«--Oui, mais quand les fibres du bois se courbent, on les couperait, et
la tige ne pourrait plus dès lors servir à un arc.
«--Je comprends, dit Goethe; un arc se brise quand les fibres de la tige
sont coupées. Mais continuez, vous m'intéressez.
«--Mon premier arc était trop dur à tendre; un charron me dit: «Ne
prenez plus un morceau de baliveau, le bois est toujours très-roide;
choisissez un des chênes qui croissent près de Hopfgarten[23]. Le bois
en est tendre.» Je vis alors qu'il y avait chênes et chênes, et j'appris
beaucoup de détails sur la nature différente du même bois, suivant son
exposition; je vis que les fibres des arbres se dirigent toujours vers
le soleil, et que si un arbre est exposé d'un côté au soleil, de l'autre
à l'ombre, le centre des fibres n'est plus le centre de l'arbre; le
côté le plus large est du côté du soleil; aussi les menuisiers et les
charrons, s'ils ont besoin d'un bois fin et fort, choisissent plutôt le
côté qui a été exposé au nord.
[Note 23: «Village auprès de Weimar.»]
«--Vous devez penser, me dit Goethe, combien vos observations sont
intéressantes pour moi qui me suis occupé pendant la moitié de mon
existence du développement des plantes et des arbres. Racontez toujours!
Vous avez donc choisi un chêne tendre?
«--Oui, et un morceau du côté opposé au soleil. Mais après quelques
mois, mon arc se déformait. Je fus donc obligé de recourir à d'autres
bois, au noyer d'abord, et enfin à l'érable, qui ne laisse rien à
désirer.
«--Je connais ce bois, dit Goethe, il pousse souvent dans les haies; je
m'imagine en effet qu'il doit être bon; mais j'ai vu rarement une jeune
tige sans noeuds, et il vous faut pour votre arc une tige absolument
libre de noeuds.
«--Quand on veut faire monter l'érable en arbre, on lui retire les
noeuds, ou en grossissant il les perd de lui-même. Quand il a quinze ou
dix-huit ans, il est donc bien lisse, mais on ne sait pas comment il est
à l'intérieur et quels mauvais tours il peut jouer. Aussi, on fera bien
de faire scier son arc dans la partie la plus rapprochée de l'écorce.
«--Mais vous disiez qu'il ne fallait pas scier le bois d'un arc, mais le
fendre, le _schlachten_, comme vous dites.
«--Quand il se laisse fendre, certainement, c'est-à-dire quand les
fibres sont assez grosses, mais les fibres de l'érable sont trop fines
et trop entremêlées.
«--Hum! hum! dit Goethe. Avec vos goûts d'archer vous êtes arrivé à de
très-jolies connaissances, et à des connaissances vivantes, à celles que
l'on n'obtient que par des moyens pratiques. C'est là toujours
l'avantage d'une passion, elle nous fait pénétrer le fond des choses.
Les recherches et les erreurs donnent aussi des enseignements; on
connaît non-seulement la chose elle-même, mais tout ce qui la touche
tout à l'entour. Que saurais-je moi-même sur les plantes, sur les
couleurs, si j'avais reçu ma science toute faite et si je l'avais
apprise par coeur? Mais comme j'ai tout cherché et trouvé par moi-même,
comme à l'occasion je me suis trompé, je peux dire que sur ces deux
sujets j'ai quelques connaissances, et que j'en sais plus qu'il n'y en a
sur le papier. Mais parlez-moi toujours de votre arc. J'ai vu des arcs
écossais tout droits, et d'autres au contraire recourbés à leur
extrémité; lesquels tenez-vous pour les meilleurs?
«--Je pense que la force du jet est plus grande dans les arcs à
extrémités recourbées. Depuis que je sais comment on courbe les arcs, je
courbe les miens; ils lancent mieux et sont aussi plus jolis à l'oeil.
«--C'est par la chaleur, n'est pas, dit Goethe, que l'on produit ces
inflexions?
«--Par une chaleur humide. Je trempe mon arc dans l'eau bouillante à six
ou huit pouces de profondeur, et après une heure, quand il est bien
chaud, je l'introduis entre deux morceaux de bois qui ont à leur
intérieur une ligne creusée suivant la forme que je veux donner à l'arc.
Je le laisse dans cet étau au moins un jour et une nuit, et quand il est
sec il ne bouge plus.
«--Savez-vous? dit Goethe en souriant mystérieusement; je crois que j'ai
pour vous quelque chose qui ne vous déplairait pas. Que diriez-vous, si
nous descendions et si je vous mettais à la main un vrai arc de
Baschkir?
«--Un arc de Baschkir! m'écriai-je avec enthousiasme, un vrai?
«--Oui, mon cher fou, un vrai! Venez un peu.»
«Nous descendîmes dans le jardin. Goethe ouvrit la porte de la pièce
inférieure d'un petit pavillon, dans laquelle je vis, aux murs et sur
des tables, des curiosités de toute espèce. Je ne jetai qu'un coup
d'oeil sur tous ces trésors; je n'avais d'yeux que pour mon arc.
«Le voici, dit Goethe, en le tirant d'un amas d'objets bizarres de toute
espèce. Il est bien resté tel qu'il était quand un chef de Baschkirs me
le donna en 1814. Eh bien, qu'en dites-vous?»
«J'étais plein de joie de tenir cette chère arme dans mes mains. La
corde me parut encore fort bonne. Je l'essayai, il se tendait
très-suffisamment.
«--C'est un bon arc, dis-je, la forme surtout m'en plaît, et elle me
servira désormais de modèle.
«--De quel bois le croyez-vous fait? me demanda Goethe.
«--Cette fine écorce de bouleau qui le couvre empêche de voir; les
extrémités sont libres, mais trop noircies par le temps. C'est sans
doute du noyer. Il a été fendu.
«--Eh bien! si vous l'essayiez? dit Goethe. Voici aussi une flèche; mais
méfiez-vous de la pointe, elle est peut-être empoisonnée.»
«Nous retournâmes dans le jardin et je tendis l'arc.
«--Sur quoi tirerez-vous? dit Goethe.
«--D'abord en l'air, il me semble.
«--Eh bien, allez!
«Je lançai ma flèche vers les nuages lumineux, dans le bleu de l'air. La
flèche monta droit, et en retombant, se ficha en terre.
«À mon tour,» dit Goethe.
«Je fus heureux de son désir. Je lui donnai l'arc et tins la flèche.
Goethe ajusta la fente de la flèche sur la corde, prit l'arc comme il le
fallait, non cependant sans chercher un peu. Puis il visa et tira. Il
était là comme un Apollon, vieilli de corps, mais l'âme animée d'une
indestructible jeunesse. La flèche ne s'éleva que très-peu haut. Je
courus la ramasser.
«Encore une fois!» dit Goethe.
«Il tira cette fois horizontalement dans la direction de l'allée du
jardin. La flèche alla à peu près à trente pas. J'avais un bonheur que
je ne peux dire à voir ainsi Goethe tirer avec l'arc et la flèche. Je
pensai aux vers:
«La vieillesse m'abandonne-t-elle?
Et de nouveau suis-je un enfant?
«Je lui rapportai la flèche. Il me pria de tirer aussi horizontalement,
et me donna pour but une tache dans les volets de son cabinet de
travail. Je visai. La flèche n'arriva pas loin du but, mais elle
s'enfonça tellement dans ce bois tendre, que je ne pus la retirer.
«Laissez-la fichée, me dit Goethe, elle y restera pendant quelques jours
et sera un souvenir de notre partie.»