IX.

L'incendie du théâtre de Weimar, qui eut lieu le 22 mars 1823, c'était

la moitié de la vie de Goethe qui s'écroulait. Il la vit s'écrouler avec

douleur, mais avec l'impassibilité apparente d'un dieu qui voit brûler

son temple et qui songe à le rebâtir promptement. Une seconde promenade

à sa maison des champs, où il emmène Eckermann, lui fournit l'occasion

de lui confier ses pensées secrètes en politique.

«Mercredi, 27 avril 1825.

«Vers le soir j'allai chez Goethe, qui m'avait invité à une promenade en

voiture.»

«Avant de partir, me dit-il, il faut que je vous montre une lettre de

Zelter, que j'ai reçue hier et qui touche à notre affaire du théâtre.»

«Zelter avait écrit entre autres ce passage:

«Que tu ne serais pas un homme à bâtir à Weimar un théâtre pour le

peuple, je l'avais deviné depuis longtemps. Celui qui se fait feuille,

la chèvre le mange. C'est à quoi devraient réfléchir d'autres

puissances, qui veulent renfermer dans le tonneau le vin qui fermente.»

«--Mes amis, nous avons vu cela!»

«--Oui, et nous le voyons encore.»

«Goethe me regarda et nous nous mîmes à rire.»

«Zelter est un bon et digne homme, dit-il, mais il lui arrive parfois de

ne pas me comprendre et de donner à mes paroles une fausse

interprétation. J'ai consacré au peuple et à son enseignement ma vie

entière, pourquoi ne lui construirais-je pas aussi un théâtre? Mais ici,

à Weimar, dans cette petite résidence[21] où l'on trouve, comme on l'a

dit par plaisanterie, fort peu d'habitants et dix mille poëtes, peut-il

être beaucoup question du peuple, et surtout d'un théâtre du peuple?

Weimar, sans doute, deviendra une très-grande ville, mais il nous faut

cependant attendre encore quelques siècles pour que le peuple de Weimar

compose une masse telle, qu'il ait son théâtre et le soutienne.»

[Note 21: «C'est le nom des villes où réside le souverain.»]

«On avait attelé; nous partîmes pour le jardin de sa maison de campagne.

La soirée était calme et douce, l'air un peu lourd, et l'on voyait de

grands nuages se réunir en masses orageuses. Goethe restait dans la

voiture silencieux, et évidemment préoccupé. Pour moi, j'écoutais les

merles et les grives qui, sur les branches extrêmes des chênes encore

sans verdure, jetaient leurs notes à l'orage près d'éclater. Goethe

tourna ses regards vers les nuages, les promena sur la verdure naissante

qui, partout autour de nous, des deux côtés du chemin, dans la prairie,

dans les buissons, aux haies, commençait à bourgeonner, puis il dit:

«Une chaude pluie d'orage, comme cette soirée nous la promet, et nous

allons revoir apparaître le printemps dans toute sa splendeur et sa

prodigalité!»

«Les nuages devenaient plus menaçants, on entendait un sourd tonnerre,

quelques gouttes tombèrent, et Goethe pensa qu'il était sage de

retourner à la ville. Quand nous fûmes devant sa porte:

«Si vous n'avez rien à faire, me dit-il, montez chez moi, et restez

encore une petite heure avec moi.»

«J'acceptai avec grand plaisir. La lettre de Zelter était encore sur la

table.

«Il est étrange, bien étrange, dit-il, de voir avec quelle facilité on

peut être méconnu par l'opinion publique. Je ne sais pas avoir jamais

péché contre le peuple, mais maintenant, c'est décidé, une fois pour

toutes; je ne suis pas un ami du peuple! Oui, c'est vrai, je ne suis pas

un ami de la plèbe révolutionnaire, qui cherche le pillage, le meurtre

et l'incendie; qui, sous la fausse enseigne du bien public, n'a vraiment

devant les yeux que les buts les plus égoïstes et les plus vils. Je suis

aussi peu l'ami de pareilles gens que je le suis d'un Louis XV. Je hais

tout bouleversement violent, parce qu'on détruit ainsi autant de bien

que l'on en gagne. Je hais ceux qui les accomplissent aussi bien que

ceux qui les ont rendus inévitables. Mais pour cela, ne suis-je pas un

ami du peuple? Est-ce que tout homme sensé ne partage pas ces idées?

Vous savez avec quelle joie j'accueille toutes les améliorations que

l'avenir nous fait entrevoir. Mais, je le répète, tout ce qui est

violent, précipité, me déplaît jusqu'au fond de l'âme, parce que ce

n'est pas conforme à la nature. Je suis un ami des plantes, j'aime la

rose comme la fleur la plus parfaite que voie notre ciel allemand, mais

je ne suis pas assez fou pour vouloir que mon jardin me la donne

maintenant, à la fin d'avril. Je suis content, si je vois aujourd'hui

les premières folioles verdir; je serai content quand je verrai de

semaine en semaine la feuille se changer en tige, j'aurai de la joie à

voir en mai le bouton, et enfin, je serai heureux quand juin me

présentera la rose elle-même dans toute sa magnificence et avec tous ses

parfums. Celui qui ne veut pas attendre, qu'il aille dans une serre

chaude.

«On répète que je suis un serviteur des princes, un valet des princes!

comme si cela avait un sens! Est-ce que par hasard je sers un tyran, un

despote? Est-ce que je sers un de ces hommes qui ne vivent que pour

leurs plaisirs en les faisant payer à un peuple? De tels princes et de

tels temps sont, Dieu merci, loin derrière nous. Le lien le plus intime

m'attache depuis un demi-siècle au grand-duc, avec lui j'ai pendant un

demi-siècle lutté et travaillé, et je mentirais si je disais que je sais

un seul jour où le grand-duc n'a pas pensé à faire, à exécuter quelque

chose qui ne serve pas au bien du pays, et qui ne soit pas calculé pour

améliorer le sort de chaque individu. Pour lui personnellement,

qu'a-t-il retiré de son rôle de prince, sinon charges et fatigues?

Est-ce que sa demeure, son costume, sa table, sont plus brillants que

chez un particulier aisé? Que l'on aille dans nos grandes villes

maritimes, on verra la cuisine et le service d'un grand négociant sur un

meilleur pied que chez lui. Nous célébrerons cet automne le cinquantième

anniversaire du jour où il a commencé à gouverner et à être le maître.

Mais ce maître, quand j'y pense vraiment, qu'a-t-il été tout ce temps,

sinon un serviteur? Le serviteur d'une grande cause: le bien de son

peuple! S'il faut donc à toute force que je sois un serviteur des

princes, au moins ma consolation c'est d'avoir été le serviteur d'un

homme qui était lui-même serviteur du bien général.»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 172 / 182 题