IX.

En changeant de spectacle, Audubon change de pinceau pour le décrire, il

ne veut pas même déranger les amours des plus petits oiseaux.

«J'ai souvent, dit-il, passé des journées entières dans la société de

ces petits êtres ailés. Rien n'est plus vif et plus joyeux; du haut des

vieux troncs et des arbres tombant de décrépitude, la voix du pivert se

fait entendre, et tous ses camarades lui répondent. On voit plusieurs

mâles attachés à la poursuite d'une seule femelle, voltiger, monter,

descendre, exécuter mille évolutions étranges: espèce de ballet

burlesque dont il est difficile d'être témoin sans rire. C'est ainsi que

les prétendants témoignent à leur belle le désir de lui plaire et de

l'amuser. Point de jalousie entre ces beaux, qui se disputent

paisiblement et sans haine le prix des jeux, la compagne qui doit

appartenir au vainqueur. D'arbre en arbre et de buisson en buisson, les

mêmes cérémonies se répètent. Autour de la coquette qui semble indécise,

vous voyez quelquefois douze ou treize danseurs voltigeant; les jeux

continuent jusqu'au moment où elle donne la préférence à l'un des

rivaux, qu'elle attaque de son bec lorsqu'il passe près d'elle. Aussitôt

tous les prétendants de s'envoler et de courir après une autre belle. Le

couple reste tête-à-tête. Bientôt il s'agit de chercher une habitation

commode pour le nouveau ménage. Ils partent ensemble et choisissent dans

le bois un tronc d'arbre facile à creuser; tour à tour le mari et la

femme opèrent à coups de bec l'excavation qui doit contenir eux et leurs

petits. À mesure qu'un débris de l'arbre vole dans l'air, sous le bec de

l'un d'eux, l'autre le félicite par un petit cri aigu, écho de sa joie.

Enfin, le nid s'achève, et c'est plaisir de voir les deux oiseaux monter

et redescendre l'arbre dans tous les sens, aiguiser leurs becs sur tous

les rameaux; chasser inexorablement les rouges-gorges et les autres

oiseaux; aller en course lointaine à la recherche de fourmis, de larves

et d'insectes. Deux semaines après, six oeufs, blancs et transparents

comme le cristal, sont déposés dans l'asile conjugal.

«Les piverts ont deux couvées par saison; aussi cette race joyeuse

pullule-t-elle dans les forêts de l'Amérique, et vous ne pouvez faire

une promenade sans entendre leurs cris perçants et le retentissement de

leur bec sur l'écorce des arbres.»

«Telles sont les couleurs vives, variées, naïves, que la plume du

naturaliste, aussi pittoresque que son pinceau, emploie pour commenter

et expliquer les admirables planches qui composent son ouvrage. C'est

ainsi que nous comprenons la science. Grâce au progrès de la

civilisation, elle ne se contente plus d'une aride nomenclature: elle ne

se renferme plus dans la poudre des vieux livres. Adieu pour toujours

aux classifications symboliques et artificielles qui remplaçaient

l'étude du monde et substituaient aux harmonies de la création je ne

sais quel squelette, dont les ossements étiquetés servaient de jouet aux

érudits. Lisez ces anciennes monographies. Qu'y trouverez-vous? Des

titres et des mots, des chiffres et un numérotage éternel, qui ne parle

ni à l'âme ni à la pensée. Est-ce donc là, grand Dieu! ton oeuvre

éternelle, ton oeuvre vivante, animée dans toutes ses parties? Quelles

inventions puériles me donnez-vous à la place de ce grand tout?»

Ces réflexions sont de l'intelligent traducteur, M. Chasles.

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 145 / 182 题