En changeant de spectacle, Audubon change de pinceau pour le décrire, il
ne veut pas même déranger les amours des plus petits oiseaux.
«J'ai souvent, dit-il, passé des journées entières dans la société de
ces petits êtres ailés. Rien n'est plus vif et plus joyeux; du haut des
vieux troncs et des arbres tombant de décrépitude, la voix du pivert se
fait entendre, et tous ses camarades lui répondent. On voit plusieurs
mâles attachés à la poursuite d'une seule femelle, voltiger, monter,
descendre, exécuter mille évolutions étranges: espèce de ballet
burlesque dont il est difficile d'être témoin sans rire. C'est ainsi que
les prétendants témoignent à leur belle le désir de lui plaire et de
l'amuser. Point de jalousie entre ces beaux, qui se disputent
paisiblement et sans haine le prix des jeux, la compagne qui doit
appartenir au vainqueur. D'arbre en arbre et de buisson en buisson, les
mêmes cérémonies se répètent. Autour de la coquette qui semble indécise,
vous voyez quelquefois douze ou treize danseurs voltigeant; les jeux
continuent jusqu'au moment où elle donne la préférence à l'un des
rivaux, qu'elle attaque de son bec lorsqu'il passe près d'elle. Aussitôt
tous les prétendants de s'envoler et de courir après une autre belle. Le
couple reste tête-à-tête. Bientôt il s'agit de chercher une habitation
commode pour le nouveau ménage. Ils partent ensemble et choisissent dans
le bois un tronc d'arbre facile à creuser; tour à tour le mari et la
femme opèrent à coups de bec l'excavation qui doit contenir eux et leurs
petits. À mesure qu'un débris de l'arbre vole dans l'air, sous le bec de
l'un d'eux, l'autre le félicite par un petit cri aigu, écho de sa joie.
Enfin, le nid s'achève, et c'est plaisir de voir les deux oiseaux monter
et redescendre l'arbre dans tous les sens, aiguiser leurs becs sur tous
les rameaux; chasser inexorablement les rouges-gorges et les autres
oiseaux; aller en course lointaine à la recherche de fourmis, de larves
et d'insectes. Deux semaines après, six oeufs, blancs et transparents
comme le cristal, sont déposés dans l'asile conjugal.
«Les piverts ont deux couvées par saison; aussi cette race joyeuse
pullule-t-elle dans les forêts de l'Amérique, et vous ne pouvez faire
une promenade sans entendre leurs cris perçants et le retentissement de
leur bec sur l'écorce des arbres.»
«Telles sont les couleurs vives, variées, naïves, que la plume du
naturaliste, aussi pittoresque que son pinceau, emploie pour commenter
et expliquer les admirables planches qui composent son ouvrage. C'est
ainsi que nous comprenons la science. Grâce au progrès de la
civilisation, elle ne se contente plus d'une aride nomenclature: elle ne
se renferme plus dans la poudre des vieux livres. Adieu pour toujours
aux classifications symboliques et artificielles qui remplaçaient
l'étude du monde et substituaient aux harmonies de la création je ne
sais quel squelette, dont les ossements étiquetés servaient de jouet aux
érudits. Lisez ces anciennes monographies. Qu'y trouverez-vous? Des
titres et des mots, des chiffres et un numérotage éternel, qui ne parle
ni à l'âme ni à la pensée. Est-ce donc là, grand Dieu! ton oeuvre
éternelle, ton oeuvre vivante, animée dans toutes ses parties? Quelles
inventions puériles me donnez-vous à la place de ce grand tout?»
Ces réflexions sont de l'intelligent traducteur, M. Chasles.