VIII.

Revoyez l'aigle dans une autre scène:

«L'aigle est né sublime. Il flotte sur les bannières, il est le symbole

du courage et de la grandeur. Il est le blason de la liberté d'Amérique;

il servit de type à Rome dans ses conquêtes, à Napoléon dans ses

entreprises. La puissance de son élan, la hauteur et la rapidité de son

essor, sa vigueur, son audace, la froideur de son courage justifient ce

choix que l'assentiment de tous les peuples consacre. C'est un héros et

un tyran. Sa férocité égale sa bravoure. Il aime à plonger ses serres

dans le sang; le carnage fait ses délices, alors même qu'il n'a pas

besoin d'une proie à dévorer.

«En automne, au moment où des milliers d'oiseaux fuient le nord et se

rapprochent du soleil, laissez votre barque effleurer l'eau du

Mississipi. Quand vous verrez deux arbres dont la cime dépasse toutes

les autres cimes s'élever en face l'un de l'autre, sur les deux bords du

fleuve, levez les yeux. L'aigle est là, perché sur le faîte de l'un des

arbres. Son oeil étincelle dans son orbite et paraît brûler comme la

flamme. Il contemple attentivement toute l'étendue des eaux; souvent son

regard s'arrête sur le sol; il observe, il attend; tous les bruits qui

se font entendre, il les écoute, il les recueille; le daim, qui effleure

à peine les feuillages, ne lui échappe pas. Sur l'arbre opposé, l'aigle

femelle reste en sentinelle. De moment en moment, son cri semble

exhorter le mâle à la patience. Il y répond par un battement d'ailes,

par une inclination de tout son corps et par un glapissement dont la

discordance et l'éclat ressemblent au rire d'un maniaque. Puis il se

redresse; à son immobilité, à son silence, vous diriez une statue. Les

canards de toute espèce, les poules d'eau, les outardes fuient par

bataillons serrés, que le cours de l'eau emporte; proies que l'aigle

dédaigne, et que ce mépris sauve de la mort. Un son, que le vent fait

voler sur le courant, arrive enfin jusqu'à l'ouïe des deux aigles; ce

bruit a le retentissement et la raucité[7] d'un instrument de cuivre:

c'est le chant du cygne. La femelle avertit le mâle, par un appel

composé de deux notes; tout le corps de l'aigle frémit; deux ou trois

coups de bec dont il frappe rapidement son plumage le préparent à son

expédition. Il va partir.

[Note 7: Ce vieux _substantif_, qui sert de corrélatif au mot _rauque_,

semble nécessaire, quoique l'emploi en soit peu usité et que plusieurs

dictionnaires le condamnent.]

«Le cygne vient, comme un vaisseau flottant dans l'air; son col d'une

blancheur de neige, étendu en avant; l'oeil étincelant d'inquiétude. Le

mouvement précipité de ses deux ailes suffit à peine à soutenir la masse

de son corps; et ses pattes, qui se reploient sous sa queue,

disparaissent à l'oeil. Il approche lentement, victime dévouée. Un cri

de guerre se fait entendre. L'aigle part avec la rapidité de l'étoile

qui file ou de l'éclair qui resplendit. Le cygne voit son bourreau,

abaisse son col, décrit un demi-cercle, et manoeuvre, dans l'agonie de

sa crainte, pour échapper à la mort. Une seule chance de succès lui

reste, c'est de plonger dans le courant; mais l'aigle prévoit la ruse;

il force sa proie à rester dans l'air, en se tenant sans relâche

au-dessous d'elle, et en menaçant de la frapper au ventre et sous les

ailes. Cette combinaison, que l'homme envierait à l'oiseau, ne manque

jamais d'atteindre son but. Le cygne s'affaiblit, se lasse, et perd tout

espoir de salut. Mais alors son ennemi craint encore qu'il n'aille

tomber dans l'eau du fleuve. Un coup des serres de l'aigle frappe la

victime sous l'aile, et la précipite obliquement sur le rivage.

«Tant de puissance, d'adresse, d'activité, de prudence ont achevé la

conquête. Vous ne verriez pas sans effroi le triomphe de l'aigle. Il

danse sur le cadavre; il enfonce profondément ses armes d'airain dans le

coeur du cygne mourant; il bat des ailes, il hurle de joie, les

dernières convulsions de l'oiseau l'enivrent. Il lève sa tête chauve

vers le ciel, et ses yeux enflammés d'orgueil se colorent comme le sang.

Sa femelle vient le rejoindre. Tous deux ils retournent le cygne,

percent sa poitrine de leur bec, et se gorgent du sang encore chaud qui

en jaillit.»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 144 / 182 题