Revoyez l'aigle dans une autre scène:
«L'aigle est né sublime. Il flotte sur les bannières, il est le symbole
du courage et de la grandeur. Il est le blason de la liberté d'Amérique;
il servit de type à Rome dans ses conquêtes, à Napoléon dans ses
entreprises. La puissance de son élan, la hauteur et la rapidité de son
essor, sa vigueur, son audace, la froideur de son courage justifient ce
choix que l'assentiment de tous les peuples consacre. C'est un héros et
un tyran. Sa férocité égale sa bravoure. Il aime à plonger ses serres
dans le sang; le carnage fait ses délices, alors même qu'il n'a pas
besoin d'une proie à dévorer.
«En automne, au moment où des milliers d'oiseaux fuient le nord et se
rapprochent du soleil, laissez votre barque effleurer l'eau du
Mississipi. Quand vous verrez deux arbres dont la cime dépasse toutes
les autres cimes s'élever en face l'un de l'autre, sur les deux bords du
fleuve, levez les yeux. L'aigle est là, perché sur le faîte de l'un des
arbres. Son oeil étincelle dans son orbite et paraît brûler comme la
flamme. Il contemple attentivement toute l'étendue des eaux; souvent son
regard s'arrête sur le sol; il observe, il attend; tous les bruits qui
se font entendre, il les écoute, il les recueille; le daim, qui effleure
à peine les feuillages, ne lui échappe pas. Sur l'arbre opposé, l'aigle
femelle reste en sentinelle. De moment en moment, son cri semble
exhorter le mâle à la patience. Il y répond par un battement d'ailes,
par une inclination de tout son corps et par un glapissement dont la
discordance et l'éclat ressemblent au rire d'un maniaque. Puis il se
redresse; à son immobilité, à son silence, vous diriez une statue. Les
canards de toute espèce, les poules d'eau, les outardes fuient par
bataillons serrés, que le cours de l'eau emporte; proies que l'aigle
dédaigne, et que ce mépris sauve de la mort. Un son, que le vent fait
voler sur le courant, arrive enfin jusqu'à l'ouïe des deux aigles; ce
bruit a le retentissement et la raucité[7] d'un instrument de cuivre:
c'est le chant du cygne. La femelle avertit le mâle, par un appel
composé de deux notes; tout le corps de l'aigle frémit; deux ou trois
coups de bec dont il frappe rapidement son plumage le préparent à son
expédition. Il va partir.
[Note 7: Ce vieux _substantif_, qui sert de corrélatif au mot _rauque_,
semble nécessaire, quoique l'emploi en soit peu usité et que plusieurs
dictionnaires le condamnent.]
«Le cygne vient, comme un vaisseau flottant dans l'air; son col d'une
blancheur de neige, étendu en avant; l'oeil étincelant d'inquiétude. Le
mouvement précipité de ses deux ailes suffit à peine à soutenir la masse
de son corps; et ses pattes, qui se reploient sous sa queue,
disparaissent à l'oeil. Il approche lentement, victime dévouée. Un cri
de guerre se fait entendre. L'aigle part avec la rapidité de l'étoile
qui file ou de l'éclair qui resplendit. Le cygne voit son bourreau,
abaisse son col, décrit un demi-cercle, et manoeuvre, dans l'agonie de
sa crainte, pour échapper à la mort. Une seule chance de succès lui
reste, c'est de plonger dans le courant; mais l'aigle prévoit la ruse;
il force sa proie à rester dans l'air, en se tenant sans relâche
au-dessous d'elle, et en menaçant de la frapper au ventre et sous les
ailes. Cette combinaison, que l'homme envierait à l'oiseau, ne manque
jamais d'atteindre son but. Le cygne s'affaiblit, se lasse, et perd tout
espoir de salut. Mais alors son ennemi craint encore qu'il n'aille
tomber dans l'eau du fleuve. Un coup des serres de l'aigle frappe la
victime sous l'aile, et la précipite obliquement sur le rivage.
«Tant de puissance, d'adresse, d'activité, de prudence ont achevé la
conquête. Vous ne verriez pas sans effroi le triomphe de l'aigle. Il
danse sur le cadavre; il enfonce profondément ses armes d'airain dans le
coeur du cygne mourant; il bat des ailes, il hurle de joie, les
dernières convulsions de l'oiseau l'enivrent. Il lève sa tête chauve
vers le ciel, et ses yeux enflammés d'orgueil se colorent comme le sang.
Sa femelle vient le rejoindre. Tous deux ils retournent le cygne,
percent sa poitrine de leur bec, et se gorgent du sang encore chaud qui
en jaillit.»