Là est le vice de l'entreprise, là est le motif pour lequel la France ne
l'a pas comprise, l'Espagne l'a suspectée, l'Angleterre l'a désertée. La
France y ramènera par sa loyauté mieux prouvée l'Angleterre et
l'Espagne, ou bien elle agira seule avec des forces prépondérantes;
l'Amérique espagnole sera protégée, les États-Unis seront réprimés,
l'Espagne et l'Angleterre seront ramenées, et cette grande entreprise
sera l'honneur de ce siècle en Europe et l'honneur de la France dans
l'Amérique espagnole.
On conçoit aisément que ce peuple n'a encore presque aucune des
conditions d'une littérature américaine. Les Mexicains d'avant la
conquête, les prétendus sauvages de _Montezuma_, les Péruviens avec
leurs poëmes de _quippos_, étaient à cet égard bien plus avancés. Les
monuments gigantesques des Aztèques ont laissé sur la terre des traces
d'intelligence et de force très-supérieures jusqu'ici aux édifices
exclusivement utilitaires des Américains du Nord. Les pionniers ne
construisent pas pour les siècles, les scieurs de long ne savent
qu'abattre pour les dépecer ces grands arbres aristocratiques des
forêts, qu'ils jouissent de jeter à terre comme les envieux des
supériorités de la nature. Leur éloquence est le débat de leur assemblée
publique, où ils portent la rudesse de leurs moeurs violentes et où les
brutalités du geste et du poing fermé suppléent à ces belles violences
morales que les grands orateurs de l'Europe antique ou moderne exercent
à l'aide de la persuasion et de la logique sur les hommes d'élite
rassemblés pour chercher, en commun, la raison et le droit des choses.
Leurs journaux, innombrables parce qu'ils coûtent peu, ne sont que des
recueils d'annonces, des charlatanismes recommandés par les _Barnum_ de
la presse, des recueils de calomnies et d'invectives jetées
quotidiennement aux divers partis pour leur prêter des appellations
odieuses ou des accusations triviales propres à se décréditer
mutuellement les uns les autres, et s'arracher les abonnés. Leurs salons
se tiennent dans les hôtelleries; leurs cercles d'hommes, qui ne sont
tempérés par aucune bienveillance et par aucune politesse féminine, ne
sont que des clubs de trafiquants acharnés utilisant leur repos même
pour leur fortune à la fin du jour, fiers de ne connaître que ce qui
rapporte, et ne s'entretenant que des entreprises réelles ou illusoires
où l'on peut centupler son capital. Leur liberté toute personnelle a
toujours quelque chose d'hostile à quelqu'un, l'absence de bienveillance
leur donne en général le ton et l'attitude de quelqu'un qui craint qu'on
ne l'insulte, ou qui cherche à force d'orgueil dans le maintien à
prévenir l'insulte qu'on voudrait lui faire. Ils connaissent eux-mêmes
le _désagrément_ habituel de leurs moeurs. Un de leurs rares orateurs
politiques, le plus éloquent et le plus honnête, que l'envie nationale
a toujours empêché de s'élever à la présidence de la république pour
crime de supériorité, me disait un jour: «Notre liberté consiste _à
faire tout ce qui peut être le plus désagréable à nos voisins_.» L'art
d'être désagréable est leur seconde nature. Plaire est le symptôme
d'aimer. Ils n'aiment personne; personne ne les aime. C'est l'expiation
des égoïstes. L'histoire ne présente pas une physionomie de peuple
pareil à celui-là; fierté, froideur, correction des traits, mécanisme
des gestes, tabac mâché dans la bouche, crachoir sous les pieds, jambes
étendues contre les jambages de la cheminée ou repliées sur la cuisse
sans souci des bienséances que l'homme doit à l'homme, accent bref,
monotone, impérieux, personnalité dédaigneuse empreinte dans tous les
traits: voilà un de ces autocrates de l'or.