Quel est le droit des Américains du Nord à cette possession universelle
de leur continent qu'ils occupent depuis si peu de jours? Est-ce la
conquête? Mais elle est à Cortez, Espagnol aussi, et à ce petit nombre
d'Argonautes, descendus avec quelques compagnons de fanatisme,
d'héroïsme et de férocité, sur l'Amérique du Midi pour la donner au roi
d'Espagne et à sa religion alors conquérante.
Est-ce le droit des premiers occupants? Mais les flibustiers
cosmopolites, les Danois, les Bretons, les Français, les Portugais, les
Espagnols, y ont mis le pied bien avant eux; témoin la Louisiane, les
deux Canadas, les Français, les Anglais, l'immense colonie britannique,
dont ils sont eux-mêmes le résidu.
J'ai vu moi-même le premier Napoléon, dans une imprévoyance fatale
aujourd'hui à la France, pour quelques millions qui n'équivalaient pas à
six mois de revenu, donner la Louisiane et les rives sans bornes de son
Nil américain! Ils n'ont d'autre titre de possession que leur _marche en
avant_.
Ils conquièrent par des emprunts ce qu'ils ne peuvent conquérir par les
armes; ne les avez-vous pas vus, il y a quelques jours, proposer aux
Mexicains d'hypothéquer leurs provinces les plus riches pour abuser,
comme des usuriers du globe, de leur droit fiscal au jour d'un
remboursement impossible, et s'emparer, au nom de la politique, d'un
pays trois fois grand comme la France, conquis par le crédit? Une fois
cette main mise sur cette clef de l'Amérique du Sud, qui ne les voit
s'avancer sans obstacle sur les Californies, ces sources de l'or; sur
l'Amérique centrale, sur les États de race latine, sur tous les
territoires espagnols, devenus des républiques en fusion, Venezuela, la
Nouvelle-Grenade, l'Équateur, le Pérou, plus riche encore en or que le
Mexique, le Brésil illimité en étendue et en avenir; sur ses annexes, le
Paraguay, l'Uruguay, la Bolivie, la Confédération de la Plata,
Guayaquil, jusqu'au cap Horn plus tempêtueux que le cap des Tempêtes, et
jusqu'à l'océan Austral, cette route d'un cinquième continent, la
mystérieuse Australie? Aucun de ces États, usés sous la forme
monarchique, nouveaux sous la forme républicaine, excepté le Brésil,
n'est de force à lutter contre l'envahissement, et l'on peut calculer
étape par étape le jour fatal d'un envahissement accompli, l'extinction
de toutes ces belles races latines, civilisées, civilisantes, nobles de
sentiment comme d'ancêtres, qui ont peuplé ces plus beaux climats de
l'univers de capitales aussi monumentales que Rome et Madrid, et qui
deviendront des bazars de marchands.