«La solitude n'est pas toujours au milieu des forêts et des rochers.
L'infortuné est seul partout!» Et là il raconte sans détails superflus
son histoire et celle de sa famille. Il avait une soeur, il la perd:
comme son deuil est profond! Et comme aussi son âme plus isolée est
prompte à se rattacher et à s'incorporer à la nature! «Tous les soirs,
avant de me retirer dans ma tour, je viens saluer d'ici les glaciers de
Ruifort, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres
qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu soit aussi
visible dans la création d'une fourmi que dans celle de l'univers
entier, le grand spectacle des montagnes impose cependant davantage à
nos sens. Je ne puis voir ces masses énormes recouvertes de glaces
éternelles sans éprouver un étonnement religieux. Mais dans ce vaste
tableau qui m'entoure j'ai des sites favoris que j'aime de préférence
(l'amitié qui se révèle et s'attache, faute de réciprocité, aux choses
inanimées). De ce nombre est l'ermitage que vous voyez là-haut sur la
cime de la montagne de Chaveuse. Isolé sur le bord du bois, auprès d'un
champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil couchant, etc.,
etc.»
Et la mort chrétienne et réfléchie de sa soeur! et jusqu'à la mort du
chien Miracle, martyr de son amitié pour lui, a-t-on jamais fouillé le
coeur humain si bas pour lui faire exprimer ce qu'il y a de plus
instinctif dans la douleur? Et quel autre qu'un solitaire absolu pouvait
comprendre la perte du chien, ce dernier asile de l'affection humaine?
On comprend qu'après ce coup il ait maudit les hommes et leur barbare
injustice. C'est pis que la mort, car c'est la mort infligée en punition
de l'amour! Ah! il faut mourir quand il n'est plus permis d'aimer!
Excepté certaines pages de l'Imitation de Jésus-Christ, avions-nous
jamais lu dans les chefs-d'oeuvre de l'antiquité rien de comparable?
Oui, peut-être le chien d'Ulysse, dans l'Odyssée. Mais ce n'est pas si
tragique, car Ulysse pourrait retrouver un autre chien. Mais lui, le
lépreux, où retrouverait-il Miracle? Cela fend le coeur, et on ne peut
parler d'autre chose.
--Quant à moi, dit Virieu, le plus positif et le plus spirituel d'entre
nous, ce qui m'étonne toujours, c'est le faible de l'art et la
toute-puissance de la nature! Où est l'art ici? Il n'y en a point. La
nature est tout, c'est elle seule qui pense et qui parle! Mais non, je
me trompe; elle ne pense pas, elle sent seulement, et elle dit ce
qu'elle sent, comme l'enfant dit ce qu'il voit; elle n'a pas d'autre
rhétorique que la vérité! Aussi je n'aime pas les écrivains de métier;
je les regarde comme des comédiens qui jouent un rôle. Vivent les hommes
qui ne pensent pas à ce qu'ils disent! Il n'y a que ceux-là qui savent
le dire, parce que c'est la nature qui parle à leur place. Qu'est-ce
donc que penser, concevoir, imaginer et écrire? C'est faire un effort
pour accoucher d'un mensonge. Mais celui qui, comme une harpe éolienne,
s'abandonne au vent et ne sait pas d'avance l'effet qu'il veut produire,
voilà l'homme qui ne manque jamais son coup, voilà ton oncle, voilà mon
écrivain! Ah! quand serai-je assez indépendant pour chasser de ma
bibliothèque tous ces rhétoriciens dont on nous ennuie au collége, pour
n'y donner place qu'aux hommes qui n'ont de rhétorique que le
sentiment!--Amen! criâmes-nous tous les deux; heureux le jour où nous
pourrons lire pour seul livre: la nature!