II.

Louis de Vignet était par sa mère neveu des quatre de Maistre,

gentilshommes savoyards, d'un vrai mérite, mais de mérite

très-différent. L'un, l'aîné, était le comte Joseph de Maistre, esprit

original, paradoxal, superbe, déclamateur, fanatique, qui a laissé une

immense réputation à réviser par son parti, homme de phrases

magnifiques, mais de livres tantôt équivoques, tantôt scandaleusement

faux, grand écrivain, pauvre philosophe. Il était alors ambassadeur de

Sardaigne en Russie, espèce d'oracle versatile caché dans les neiges du

Nord, tantôt ennemi de Bonaparte, tantôt le déclarant l'homme

providentiel, et nouant une intrigue avec son ami le duc de Rovigo

(Savary) pour se faire inviter à une entrevue confidentielle avec le

chef de la France.

Le second était l'abbé de Maistre, ecclésiastique exemplaire et

vénérable, quoique facétieux et spirituel, ami de Mme de Staël, et

destiné depuis à être évêque d'une petite ville de Piémont, quand le roi

parut à Turin après la restauration.

Le troisième, officier distingué au service du roi de Sardaigne, devait

devenir plus tard colonel de la brigade de Savoie, c'est-à-dire général.

Il était impossible de joindre plus de loyauté et de bravoure à plus de

jovialité et à plus de candeur et d'agrément dans l'esprit.

Le plus jeune enfin, dont nous avons à vous parler, était le chevalier

Xavier de Maistre, homme _épisodique_ dans toute autre famille, homme

principal dans celle-ci. Il servait avant la révolution dans un corps de

nobles, à Turin, qu'on appelait les _chevaliers-gardes_. Il y menait la

vie aimable et dissipée des gentilshommes oisifs du temps, comme on le

voit dans le charmant _Voyage autour de ma chambre_, son premier

délassement littéraire pendant quinze jours d'arrêt à Turin. Les

Français, en 1799, ayant vaincu et chassé les Piémontais, Xavier de

Maistre suivit le roi exilé en Sardaigne; puis, appelé par son frère

aîné à Pétersbourg, il y entra dans les chevaliers-gardes russes, et s'y

maria avec une princesse russe de la suite de l'impératrice, séduit par

sa figure et charmé de son esprit. Il y était encore à l'heure où je

parle. Il devait revenir plus tard à Paris avec sa femme et sa nièce, et

je devais le connaître chez la comtesse de Marcellus, ma voisine et sa

dernière amie. Le connaître et l'aimer, c'était même chose. Je

m'attachai à cet homme qui avait tous les agréments et tous les âges,

_omnis Aristippum decuit color_. J'avais à peine quarante ans, il

touchait à quatre-vingts ans.

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 8 / 182 题