J'entrai au collége des _Pères de la foi_ en 1806; les Pères de la foi,
pseudonyme des Jésuites, étaient la renaissance d'un ordre religieux,
célèbre, qui n'avouait ni ses souvenirs, ni ses prétentions au monopole
de l'enseignement de la jeunesse. L'autorité absolue était leur
principe, l'obéissance était leur loi; bien commander, bien obéir,
étaient pour eux la société tout entière. C'est ainsi qu'ils
comprenaient la politique. Ces principes, vrais quand on commande au nom
de Dieu et quand on obéit par humilité volontaire, étaient admirables
dans la famille, inapplicables dans la société politique. L'une est
obligée de croire ce qu'on lui dit, l'autre est condamnée à examiner ce
qu'elle croit. Bonnes ou mauvaises, ces doctrines qui renaissaient sous
l'empire despotique de Bonaparte étaient infiniment propres à lui
plaire. Aussi les Pères de la foi flattaient-ils l'empereur, et
l'empereur favorisait-il les Pères de la foi; le cardinal Fesch, oncle
de Bonaparte et archevêque de Lyon, était l'intermédiaire de cette
faveur mutuelle; mais ce cardinal, homme de peu d'esprit et de beaucoup
d'obstination, voyait dans les Pères de la foi des missionnaires du pape
prêts à reconstituer la catholicité romaine avec son indépendance et sa
suprématie. Bonaparte admettait bien le principe de la suprématie
romaine, mais à condition que la suprématie impériale prévaudrait sur
tout, et que la véritable église, absolue et universelle, ce serait lui
et son empire. De là des dissentiments entre l'empereur et son oncle,
qui se terminèrent peu de temps après par l'expulsion des Pères de la
foi. L'empereur eut tort dans son intérêt; les nouveaux Jésuites lui
étaient tous dévoués; ils s'efforçaient de nous élever dans son
fanatisme, ils nous faisaient célébrer ses victoires et chanter ses
apothéoses. Mais l'esprit de famille et l'esprit de contradiction, qui
créent si vite l'esprit d'opposition contre ce qui gouverne, nous
rendaient généralement plus hostiles au régime militaire de l'empereur
que nous ne l'aurions été sous d'autres maîtres. Nous étions des
roseaux, mais des roseaux rebelles; on voulait nous courber d'un côté,
nous nous courbions du côté contraire. Il y avait un esprit public dans
ce collége composé de trois cents jeunes gens; cet esprit public était
républicain et royaliste. L'aristocratie de la maison se composait de
cinq ou six élèves véritablement supérieurs à la masse indifférente et
incapable. Les deux élèves qui primaient sur tout le reste étaient un
jeune homme de Chambéry, nommé Louis de Vignet, et moi. J'étais plus
disciplinable, de Vignet plus spirituel. À la fin de ma troisième année
de rhétorique j'obtins les onze premiers prix de ma classe. De Vignet
resta en arrière; mais ce fut par défaut de caractère plus que par
infériorité d'aptitudes. Tout le monde disait: «S'il avait voulu, il
l'aurait emporté sur Lamartine et sur tous les autres.» C'était vrai,
mais il avait deux ou trois ans de plus que moi, et puis il était
naturellement jaloux, et je ne l'étais pas.