LE DERNIER JOUR

Par une radieuse matinée qui rappelait la pimpante allégresse de

notre mois de mai, nous sommes allés voir la nécropole de Saqqarah.

On enfourche les ânes à la gare de Bedrechein, où arrive du Caire,

en une petite heure, un lent train de banlieue. Julius trône sur

l'unique siège d'un _sandcar_, haute et légère voiture aux essieux

évasés: le conducteur trotte à côté du cheval. Un troupeau de

moutons noirs s'affole devant notre cortège; sur la berge d'un

canal, des pêcheurs vident leurs nasses; la moisson naissante

déploie un tapis d'émeraude sur le limon de la plaine. Derrière le

mince rideau de la «forêt des palmiers» fuit l'océan moutonné du

désert. Ô futaies de nos grands bois, ruisselantes de flèches d'or

et pleines de chansons! Pas un oiseau. Entre les troncs nus et

clairsemés, qui dressent dans la lumière crue la dentelure de leurs

panaches, trois cavaliers pourraient passer de front. Nous piquons

droit sur une pyramide dont les degrés escaladent l'azur. Ici fut

Memphis. Des vagues de poussière roulent sur sa nécropole, vieille

de six mille ans.

Dans un livre loué par la critique allemande et dont M. Maspero

parlait l'autre jour avec tendresse, M. Capart a décrit _Une rue de

tombeaux à Saqqarah_. Une rue! Et il y en a des milliers. C'est

Pompéi élevée à la cinquantième puissance. Pendant quarante siècles,

on y bâtit pour les morts des maisons meublées, pourvues et décorées

comme pour l'agrément et l'usage des vivants. L'immense ville

souterraine déroule à l'infini l'écheveau de ses avenues bordées de

demeures funéraires; l'Égypte des premières dynasties y étale les

scènes rustiques de sa vie pastorale. Les pyramides ont poussé à la

surface, comme des montagnes projetées vers le ciel par une éruption

volcanique. Elles jalonnent en ligne droite, sur une file de trente

lieues, la frontière du désert. Ce sont des tombes aussi, des tombes

royales, postérieures aux tombes souterraines, dont notre Musée du

Cinquantenaire, grâce à la générosité de M. le baron Empain, possède

un intéressant spécimen.

Entre les pyramides de Saqqarah et celles de Gizeh, les plus

grandes de toute l'Égypte, trois lieues de désert. Soulevés par un

aigre vent du Nord, d'aveuglants tourbillons étendaient sur la route

une molle croûte sablonneuse qui se brisait sous la foulée de nos

montures. Quatre heures pénibles. La «terre promise», au loin, se

montrait à nos yeux. Nous nous guidions sur le triangle de Chéops,

posé comme un joujou à la limite de l'horizon et qui grandissait

insensiblement devant nous d'une lente et solennelle ascension.

Chephren, Mycerinus, et six autres, qui ont l'air de jeunes faons

dispersés autour d'une girafe, composent avec Chéops, dont l'arête

mesure deux cent dix-sept mètres, le groupe de Gizeh. Le Sphinx, un

peu en avant, sa fière tête songeuse tournée vers l'Orient, fait

sentinelle près des ruines de son temple.

Deux mers viennent mourir au pied de leurs assises formidables: la

mer blonde et sans cesse agitée des sables infinis, et la mer riante

des vertes cultures où la route du Caire enfonce un blanc sillon.

Sans la canaille dont les savants assauts, combinés comme les

manoeuvres d'une armée en bataille, ne laissent pas un moment de

répit, on entendrait sans doute le langage de ces géants

indestructibles qui ont vu défiler, depuis quatre mille ans, au

milieu de hordes en armes, tant de maîtres de l'Égypte et du monde.

Mais il y a trop de bédouins, trop de camelots, trop de chameliers,

d'âniers, de baudets et de chameaux; et ils font trop de bruit. Vous

échappez à une escouade par un adroit détour; six autres, un peu

plus loin, vous guettent en embuscade. Il y a trop de touristes

aussi. Voilà toute une famille en proie au photographe. Car il y a

un photographe aux Pyramides, avec licence des autorités et

monopole, probablement. Monsieur, Madame et Mesdemoiselles, à cheval

sur de vieux bourricots, se composent, conseillés par «l'artiste»,

des attitudes héroïques.--Appuyez un peu plus à droite, Monsieur;

veuillez pencher la tête, s'il vous plaît, Madame ... Sauvons-nous;

il me semble que le Sphinx va éclater de rire. Heureusement, le

soleil couchant fit flamber pour nous, comme des torches d'or, les

sommets des énormes triangles.

Un vaste et mélancolique cimetière paré des couleurs vives d'un

immuable été: voilà l'Égypte. Une inexprimable tristesse naît de la

splendeur de ces ossements, _qui ne se relèveront jamais_. La fête

éternelle de l'azur n'éclaire qu'un tombeau. Nos ruines, à nous, ne

sont qu'un accident: un arbre abattu dans une forêt vivante.

Celles-ci sont mortes, et c'est pour toujours. Le désert m'a paru

l'image de l'Égypte ancienne. Il ne faut qu'un souffle du vent pour

y effacer la trace des caravanes. Bêtes chargées de richesses,

hommes chargés de soucis et d'espoirs: leur route se reconnaît, çà

et là, à un lambeau de tente emportée par le simoun ou à la carcasse

d'un chameau mort. De même les quatre mille ans des Pharaons et

leurs monuments gigantesques: quelques murs dégradés et croulants

qui flottent comme des épaves sur un océan de ruines.

L'Égypte actuelle oppose sa repoussante décrépitude à cette froide

mais attirante majesté. Ce n'est pas un mort; c'est un cadavre, et

il sent. Moins et pire qu'un cadavre: un corps qui se décompose tout

vif, lentement, sans en mourir, sous l'action d'une lèpre ou d'un

chancre incurables. Plusieurs empiriques s'acharnent sur le patient,

qui n'échapperait au bâton de l'Angleterre que pour tomber dans un

pire esclavage. Mais le Sauveur est tenu à l'écart. On peut

cependant défier les Jeunes Turcs, non moins décrépits que les

Vieux, l'onguent constitutionnel et le vitriol d'une presse qui se

croit libre parce qu'elle est enragée, d'opérer jamais, à eux seuls,

la restauration nécessaire. «Le christianisme, disait Gerbet, est

une grande aumône faite à une grande misère». La misère ici réunit

tous les signes de la plus basse abjection. Et le misérable est

mieux gardé contre l'aumône que les captives du sérail contre la

curiosité.

Quinze Jours en Égypte · 第 14 / 15 题