Je ne sais plus comment cela s'est fait: à un moment donné, en
flânant dans ces ruines, les plus grandioses du monde, le souvenir
du Parthénon et du Forum s'est levé dans ma mémoire. Mais j'ai tout
de suite chassé ce rôdeur, qui m'invitait à des comparaisons
dangereuses pour mon plaisir. Il ne faut pas penser, en face de
cette architecture de géants, aux temples grecs ou aux églises
gothiques. Un temple grec et une église gothique sont, dans des
langues différentes, de clairs et harmonieux poèmes. Leurs lignes se
développent et se mêlent au commandement d'une idée tout de suite
intelligible, pour produire l'harmonie et la grâce. Tout y est à sa
place, et subordonné au but. Les moindres détails font leur partie
dans le concert. Un artiste disait un jour devant moi: «une église
gothique, c'est un syllogisme de pierre.» «Symphonie» ne serait
peut-être pas moins juste: une symphonie plus chaude et plus
vibrante que la symphonie grecque, mais aussi pure. Tandis que ces
colosses serrés les uns contre les autres font penser à la troupe de
musiciens américains qui se produisit, il y a cinq ou six ans, à
l'Alhambra! Je me souviens qu'un confrère écrivit sur leurs exploits
un bien joli article. Pour le nombre des exécutants, la grosseur, la
variété et la sonorité des instruments, on ne verra jamais mieux. Il
paraît que leur vacarme, aux États-Unis, est appelé musique par bon
nombre de gens. Mais en Europe, non; pas encore. Les temples de
l'ancienne Égypte m'ont rappelé cette énormité musicale. Quant au
frisson sacré qui vous saisit, à Rome, près du tombeau d'une
antiquité si maternelle, si proche de nous, et dont les plus
indifférents ont encore la saveur sur les lèvres, ne demandez rien
de pareil à l'Égypte. Du moins n'ai-je rien éprouvé de semblable,
là-bas, à cette émotion. Des amis m'ont querellé à ce propos. L'un
d'eux m'a gourmandé: «Vous ne comprenez pas, vous ne connaissez pas
l'architecture égyptienne; vous n'étiez pas préparé à la comprendre,
tandis que votre éducation, à la fois humaniste et catholique, vous
dispose à admirer le gothique et le grec.» Il y aurait à répondre.
Mais ce n'est pas le moment de disputer sur l'absolu et le relatif
dans l'Art. Quoi qu'il en soit, les ruines de l'ancienne Égypte
intéressent; elles n'émeuvent pas, du moins par la beauté et
l'harmonie des lignes. Elles constituent un incomparable musée, mais
nous n'y retrouvons pas, comme dans les ruines romaines, un berceau
de famille. Elles nous dépassent, elles nous excèdent, elles sont
trop lointaines et trop peu à notre mesure. Voilà mon impression,
que je donne en toute sincérité.
Faites attention que ce n'est pas un jugement, pas même une opinion.
Juger l'architecture égyptienne sur le squelette d'une demi-douzaine
de temples, remaniés, transformés, défigurés sans doute, et plus
d'une fois, au cours de vingt ou trente siècles, par la fantaisie
des architectes, les exigences de l'opinion ou le caprice des rois:
quelle folie! Imaginez qu'on veuille juger l'architecture gothique,
dans mille ou deux mille ans, sur les ruines confondues de notre
Palais de la Nation, de Sainte-Gudule, et du Palais de Justice!
Il y a une vingtaine d'années, on soupçonnait à peine la sculpture
égyptienne, la vraie, celle de la belle époque, celle des premières
dynasties, dont les oeuvres, au point de vue de l'expression, du
sens du pittoresque et de la vie, peuvent soutenir la comparaison
avec les oeuvres les plus vivantes de nos XIIIe, XIVe et XVe
siècles. Mais depuis lors, grâce surtout aux fouilles de Karnak,
quelle révélation!
Au Musée du Caire, où l'on compte plus de cinquante mille
«documents» concernant l'art égyptien, il faut commencer la
promenade par la grande salle du rez-de-chaussée. On trouve tout de
suite Kephren, Ranofir, et le Maire de village, qui datent, je
crois, de la Ve dynastie. On leur donne tout le temps qu'on peut, et
on revient les contempler, un instant encore, au moment de partir. À
ces masques vigoureux et vivants, comme d'ailleurs à cent autres
statues de la même époque, il ne manque vraiment que la parole,
selon le mot des bonnes gens. Par la vérité, la grâce et la
noblesse, ces chefs-d'oeuvre sont aussi éloignés des magots
impassibles et stéréotypés des époques décadentes que le beau Dieu
d'Amiens des «machines» de Saint-Sulpice par exemple.
Et les bijoux, les merveilleux bijoux enfermés, comme de vrais
trésors qu'ils sont, dans des espèces de coffres-forts vitrés que
surveillent des hommes de police: colliers, pectoraux, bracelets et
diadèmes, en pierreries chatoyantes et or fin, ciselés il y a six
mille ans pour la joie des reines et des princesses du Moyen Empire
et ensevelis avec elles, au seuil du désert, dans la Cité des morts!
Quels sujets d'inspiration, au point de vue de l'harmonieuse
simplicité de l'ensemble et de l'exécution des détails, pour nos
artistes d'aujourd'hui!
Est-il déraisonnable de supposer que les grands architectes ne
firent pas défaut à une époque si féconde en sculpteurs et en
orfèvres de premier ordre? Qui sait ce que nous réservent les
fouilles de l'avenir? Qui sait si l'on ne découvrira pas un jour des
débris ou des plans d'édifices qui nous révéleront une architecture
égyptienne encore inconnue, aussi rationnelle, aussi simple, aussi
véritablement belle que la statuaire des premières dynasties? Nous
connaissons, par les fresques des tombeaux, des plans de maisons
particulières. Un jardin règne autour de l'édifice, environné
d'arbres et de verdure comme un cottage anglais. Deux étages: un
balcon au premier, une terrasse au deuxième. Rien de plus simple, de
plus riant, de plus heureux. Non, il n'est pas déraisonnable
d'espérer que l'architecture égyptienne, au point de vue de la
mesure et du goût, sera réhabilitée un jour.
Quant à la civilisation et à la religion de l'Égypte ancienne, ce
qu'on en sait est mince. J'ai admiré, un dimanche matin, dans la
section égyptienne du Musée du Cinquantenaire, un monsieur barbu,
guindé et solennel, qui expliquait l'histoire et la résurrection
d'Osiris à une demi-douzaine de bourgeois endimanchés, messieurs et
dames. «La science nous apprend ceci, les plus récentes découvertes
nous ont éclairé sur cela ...» Impossible de rendre avec des mots
l'assurance du bonhomme, qui sentait le magister à vingt pas, le
magister d'extension universitaire. Il termina sa leçon par un
parallèle entre la légende d'Osiris et la légende de Christ «de ce
philosophe Christ, disait-il, proclamé dieu par les évêques trois
siècles après sa mort»!...
Heureux homme! Heureuse extension universitaire! Les spécialistes en
égyptologie sont un peu moins tranchants. «Nous ne savons rien ou si
peu que rien, me confessait M. Capart; je vous avoue que mes idées
se modifient tous les jours.»
L'Égypte ancienne s'étend sur plus de quarante siècles. La Grèce et
Rome elle-même font figure de collines en comparaison de cet
Himalaya. Combien de races se sont succédé, depuis les premières
dynasties jusqu'à l'époque romaine, dans la vallée du Nil! Combien
de religions et de civilisations mêlées et confondues! Que
d'éléments disparates dans leurs résidus!
Voilà un siècle à peine que les débris des monuments égyptiens
commencent à sortir de terre. Les mêmes travaux, exécutés au même
endroit, ont mis plus d'une fois au jour, dans le même instant, des
«documents» appartenant aux époques les plus différentes: statues
des premières dynasties, bijoux du Moyen Empire, bas-reliefs des
derniers empires thébains. Qu'un géologue essaie donc de reconnaître
et de déterminer les couches d'un terrain bouleversé de fond en
comble par un cataclysme souterrain qui les aurait mélangées toutes!
Imaginez que les savants de l'an 4000 retrouvent pêle-mêle, en
Belgique et en France, sans connaître un traître mot de l'histoire
de notre civilisation occidentale, des restes de dolmens druidiques,
de basiliques romaines, d'églises gothiques, d'hôtels de ville
Renaissance, de façades Louis XV! Que de tâtonnements, dans un tel
labyrinthe, avant de trouver le fil conducteur!
Telle est exactement la position des égyptologues d'aujourd'hui.
Quand ils croient tenir enfin le fil, celui-ci les mène dans une
impasse. Il faut qu'ils reviennent sur leurs pas et qu'ils
recommencent à chercher dans le noir. Tous les systèmes généraux se
sont successivement évanouis. Les vrais savants se contentent
d'exhumer des matériaux, de les étudier, puis de les classer s'il y
a lieu. Cet inventaire de greffiers durera encore un siècle,
peut-être deux. Après quoi, de la multitude des hypothèses qui
auront été imaginées, surgira peut-être une faible lueur, prélude et
aurore du plein jour. Un petit contingent de spécialistes explore
lentement ce champ immense. Imaginez une tribu de taupes acharnée à
soulever le Sahara!
Le cadre de la vie égyptienne, depuis des milliers d'années, n'a pas
changé: même ciel d'incorruptible azur; même flot limoneux du même
fleuve; même rosé tendre des montagnes. Il ne faut qu'un léger
effort à l'imagination la plus pauvre pour évoquer les spectacles de
la vie thébaine par exemple. Du haut du pylône de Karnak, M.
Kaekebroeck lui-même verrait surgir des processions de prêtres, des
parades militaires, des chars courir entre les sphinx de la voie
triomphale, et le Pharaon trôner parmi ses gardes, ses eunuques et
ses chasse-mouches. Mais l'âme de la vieille Égypte est encore, pour
nous, un livre fermé. Sur sa sensibilité, sa façon de concevoir
l'énigme du monde, sur sa vie intérieure, nous n'avons que des
lueurs tremblotantes. Un homme un peu averti suit assez facilement,
dans l'histoire grecque ou romaine, la courbe des idées morales et
la sensibilité artistique. De l'âme farouche de la petite nation
juive, qui ne bâtit qu'un seul temple, duquel il n'est pas resté
pierre sur pierre, les frémissements sont venus jusqu'à nous. Rien
de pareil pour l'âme de l'ancienne Égypte. Il faut se contenter d'y
épeler péniblement quelques mots.
Il est certain que la civilisation égyptienne est une des plus
imposantes, des plus grandioses que le monde ait connues. Art,
religion, droit, législation, force guerrière et conquérante: rien
ne lui manqua de ce qui assure aux peuples la force, l'éclat et la
durée. Cela, nous le savons. Nous ne savons rien de plus. Quant à
son origine, le problème n'est pas près d'être résolu. La
civilisation égyptienne est-elle fille ou mère de la civilisation
chaldéenne? M. Legrain et M. de Morgan, à Karnak, nous disaient
qu'il se pose aujourd'hui dans ces termes. D'autres se demandent si
elles ne seraient pas toutes les deux des rameaux d'un tronc plus
ancien et encore inconnu.