LA NOUVELLE HÉLIOPOLIS

La nouvelle ville s'élèvera à l'est de la capitale de l'Égypte. Les

deux mille cinq cents hectares que les premières constructions

doivent couvrir ont été découpés dans le désert arabique, dont les

vagues sablonneuses fuient, à perte de vue, vers Suez et la mer

Rouge. Trois mille travailleurs, hommes et femmes, remuent depuis

quinze mois les pierres et le mortier. Cent cinquante villas sont en

construction; plusieurs sont presque achevées. Le Palace Hôtel,

édifice grandiose et charmant, long de cent quatre-vingt-cinq

mètres, sera terminé dans un an. Il coûtera, tout meublé, cinq

millions. Ce sont les plans d'un jeune architecte belge, M. Ernest

Jaspar, qui ont triomphé au concours. Ses terrasses étagées

domineront un admirable spectacle: le désert, infini et rosé, où

l'on voit courir, en même temps que les nuages au ciel, de grandes

taches d'ombre; les maisons blanches et les palmiers de Matarieh;

puis, à l'Ouest, Le Caire, inondé de lumière, hérissé de coupoles

et de minarets; le ruban argenté du Nil; enfin, flamboyant dans

l'azur, l'énorme triangle de la grande Pyramide.

Trois avenues, larges de quarante mètres, traverseront la ville.

Quarante-deux kilomètres de conduites d'eau sont achevés. Des

milliers d'arbrisseaux, serrés les uns contre les autres, et

protégés par des capuchons contre le vent du désert, grandissent

dans le limon humide d'une vaste pépinière. Ils sont destinés à

border les avenues et à peupler les jardins. M. le baron Empain et

S.E. Boghos Pacha Nubar se font construire à Héliopolis chacun une

villa somptueuse[1].

Cinq mille hectares sont réservés, plus avant dans le désert, pour

l'extension de la cité nouvelle, qui doit comprendre, d'après le

plan des fondateurs, trois agglomérations distinctes et successives,

reliées entre elles par des avenues verdoyantes et des voies de

communication rapide. La Société d'Héliopolis a reçu option, par

contrat, sur cinq mille hectares, en sus des deux mille cinq cents

de la première oasis, au prix de cinquante-cinq francs l'hectare

environ. Trois voies ferrées seront établies entre la première oasis

et le Caire: un chemin de fer et deux tramways électriques. L'un de

ceux-ci, posé et équipé, est prêt pour l'exploitation. Il fera

arrêt, en cours de route, à plusieurs stations. Ce sera la voie de

banlieue, qui prendra et conduira des voyageurs à tous les villages

échelonnés le long du chemin[2]. L'autre tramway est

particulièrement destiné aux fonctionnaires que la Société s'est

engagée à loger moyennant un prix convenu avec le gouvernement

égyptien. Quant au chemin de fer électrique, il courra, sans arrêt,

du Caire à Héliopolis. Ce sera le train express. Le trajet durera

quinze minutes: tout juste ce qu'il faut, à Bruxelles, pour aller du

Nord au Midi.

Telle est, en raccourci, l'entreprise qui a séduit des hommes

d'affaires de premier ordre: Belges, Anglais, Français et Égyptiens.

Comme toutes les grandes choses, elle a des détracteurs. Mais

personne ne peut contester son originalité ni son caractère

grandiose. C'est une magnifique partie à jouer. On comprend qu'elle

passionne tant et de si puissants capitaines de la finance. Si elle

réussit, ils auront attaché leur nom à une des plus belles choses

qui se pourront voir, d'ici à une dizaine d'années, dans un des plus

beaux pays du monde.

La rareté des habitations et la cherté des loyers la provoquaient

depuis longtemps. On a vu le prix des terrains à bâtir monter, au

Caire, en cinq ans, de 1901 à 1906, à des sommets vertigineux, de

quinze à quinze cents francs le mètre carré en de certains endroits.

Il a dégringolé depuis lors. L'excès même de la spéculation a amené

une crise immobilière, encore aggravée, dans la suite, par le

contre-coup de la crise monétaire qui achève en ce moment son tour

du monde. Mais les loyers des maisons et des appartements habitables

par les Européens n'en restent pas moins très chers. A quinze

minutes du jardin de l'Ezbekieh, un Belge de mes amis occupe un

rez-de-chaussée et un étage: dix pièces en tout; loyer: onze mille

francs! Dans le centre de la ville, une chambre garnie se paie deux

cents francs par mois. Dans les quartiers excentriques, au delà de

la gare par exemple, on demande cent vingt-cinq francs par mois

pour un modeste appartement de quatre ou cinq pièces. Les

propriétaires sont intraitables. La demande continue d'ailleurs de

dépasser l'offre. La crise financière a arrêté, en même temps que la

spéculation sur les terrains, l'essor de la bâtisse. Tout le monde

est mal logé; tout le monde paie horriblement cher des logements

médiocres. «Quand je pense que nous aurions à Bruxelles, pour

dix-huit cents francs, une jolie maison en plein quartier Nord-Est,

la nostalgie des premiers temps de mon séjour ici me reprend et

m'oppresse», nous disait une charmante femme, à qui le courage ne

manque pas cependant.

Il s'agira pour la Société d'Héliopolis de vendre assez de terrains,

de louer assez de villas et d'appartements pour rémunérer le capital

engagé. Grosse affaire, évidemment, et de longue haleine. Les

sceptiques branlent la tête. Mais les raisons de croire et d'espérer

ne manquent pas.

Deux sociétés, l'une belge, l'autre française, font construire

quarante des villas auxquelles on met en ce moment la dernière main.

Elles se sont constituées dans ce but. Elles ont acheté pour cela,

l'une soixante, l'autre quarante feddans (le feddan vaut

quarante-deux ares) à la Société d'Héliopolis. C'est quatre cents

fonctionnaires égyptiens que la Société s'est engagée à loger dans

les conditions que je disais tout à l'heure. Une caserne--il paraît

que c'est l'École militaire--élève sa façade banale le long de la

route carrossable, totalement terminée, qui relie Héliopolis au

Caire. On construit une autre route entre la ville nouvelle et le

palais de Koubbeh, résidence du Khédive, dont les jardins et les

terrasses semblent toutes proches dans la trompeuse transparence de

l'air pur. Il paraît que la température, à Héliopolis, est, toute

l'année, moins élevée de deux degrés qu'au Caire, où le thermomètre

enregistre parfois, l'été, c'est-à-dire du mois de mars au mois de

décembre, quarante-trois degrés à l'ombre. Quelle fournaise pour les

occidentaux! Enfin, le gouvernement khédivial aurait décidé la

construction prochaine, au Caire, d'un réseau d'égouts[3]. Car cette

ville de plus d'un million d'habitants n'a pas d'égouts. Quand il

pleut, phénomène très rare, qu'on voit cinq ou six fois chaque

année, certains quartiers sont transformés, pour plusieurs heures,

en lacs sales et profonds. Il faut se résigner à s'enfermer chez

soi; on trompe l'impatience et l'ennui en regardant le niveau de ces

petites mers intérieures diminuer lentement. Quand le Caire aura un

réseau d'égouts, peut-être que le typhus, favorisé aujourd'hui par

la saleté des quartiers indigènes et le mépris de la plèbe

égyptienne pour les règles de la plus élémentaire hygiène, cédera

tout à fait la place. Ce qui est certain, c'est que d'innombrables

maisons s'écrouleront dès les premiers coups de pioche dans le

sous-sol de la vieille ville, bâtie depuis douze siècles. La cherté

des loyers n'en diminuera pas, bien au contraire.

Héliopolis n'est donc ni une fantaisie aventureuse ni une

éblouissante chimère. C'est une entreprise hardie, mais raisonnable,

logique et fondée sur un besoin réel. Aux portes d'une vieille cité

orientale, où des milliers de riches: fonctionnaires, gens de négoce

ou de finance, étouffent, l'été, c'est-à-dire huit mois au moins sur

douze, retenus près du bureau ou de la banque par la tâche

quotidienne, on bâtit dans la verdure une ville de plaisance,

salubre, confortable, parfaitement moderne. Voilà, en quelques mots,

toute l'affaire. Imaginez Ostende à vingt minutes de Bruxelles ou de

Paris.

La visite de la ville naissante s'est terminée, cela va de soi, par

un déjeuner. Le conseil d'administration avait invité une centaine

de convives. S.E. Boghos Pacha Nubar présidait. Au champagne, M.

Paul Adam a célébré, dans un discours lyrique, le caractère

grandiose, méditerranéen et prométhéen de la nouvelle Héliopolis. M.

Pierre Baudin a exalté l'oeuvre accomplie par la France en Égypte

aux temps du Premier Consul et de Ferdinand de Lesseps. On allait

lever le camp sans que personne eût dit un mot de la Belgique et des

Belges, quand M. Léon Carton de Wiart s'est levé.

Notre très distingué compatriote est proche parent du député de

Bruxelles et du secrétaire du Roi. Il occupe au Caire une situation

enviée. Peu d'avocats, en Égypte, pourraient soutenir, à n'importe

quel point de vue, la comparaison avec lui. Au demeurant, l'homme le

plus simple et le plus serviable du monde. En quelques mots précis,

dénués de toute emphase, il a rappelé que la nouvelle Héliopolis est

une entreprise belge, née de l'initiative d'un Belge et soutenue,

pour une grande part, par le capital belge, à qui le courage, voire

l'audace n'a jamais fait défaut: les Égyptiens sont payés pour le

savoir. Il a fait acclamer la Belgique et les Belges. Encore un peu,

on le portait en triomphe.

Un peu plus tard, une vingtaine de Belges se trouvaient réunis, au

Caire, sans concert préalable, dans la salle basse d'un café où l'on

débite une pétillante bière blonde. C'est M. l'ingénieur Pécher, le

jeune et distingué directeur des Oasis, qui nous avait menés là.

Georges Garnir, qui en était, a écrit que ce fut le meilleur moment

de la journée. Personne ne le démentira. Les neuf provinces étaient

représentées. Avons-nous ri! Véritable après-midi d'étudiants. Les

passants s'arrêtaient pour nous regarder rire. Sommé de haranguer

l'assistance en flamand, Julius Hoste, le feutre en bataille sur sa

tête de guerrier boer, s'est exécuté avec entrain, en brandissant sa

chope comme pour assommer, d'un coup de goedendag, quelque «damné

fransquillon». M. Finoulst, un aimable et doux Ardennais qui est

secrétaire d'une importante société belge, lui a donné la réplique

en patois de Dinant. Des Ombiaux, puis Kaiser, puis Garnir y sont

allés aussi de leur petit discours. Chacun disait à sa façon, même

ceux qui ne disaient rien et qui s'abandonnaient en cachette à

l'émotion, que la Belgique est le plus beau, le plus aimable pays du

monde, et que ses enfants ont mille raisons de l'aimer. Moquez-vous

si vous voulez. C'était très bon.

Je suis retourné à Héliopolis la veille de Noël, tout seul, non pour

revoir pousser la ville nouvelle, mais pour flâner sur les ruines de

l'ancienne. Les Arabes ont achevé de la détruire, et Memphis avec

elle, quand ils ont bâti, avec les pierres de ces deux célèbres

capitales, mortes depuis plusieurs siècles, mais encore debout au

temps de leur invasion, les premiers palais et les premières

mosquées du Caire. Les villas de Matarieh s'élèvent parmi les

palmiers, les mimosas et les roses sur ses temples et ses monuments

ensevelis. Les Jésuites français, qui possèdent au Caire un collège

florissant, ont leur maison de campagne à Matarieh. M. Jean Capart

m'avait donné un mot pour le bon Père Jullien. En me guidant sur le

clocher de la chapelle, j'ai trouvé tout de suite le chemin. Le Père

Jullien m'attendait. Il m'a fait les honneurs de son jardin, de sa

chapelle et de ses ruines. L'aimable homme, et l'admirable jardin!

La vieillesse ennemie n'a su courber sa haute taille. Il a

quatre-vingts ans, bon pied, bon oeil, et une ouïe de vingt ans. Il

m'a mené voir l'obélisque--le seul qui soit resté debout de tous

ceux de la Basse et de la Moyenne Égypte; il date de 2760 avant

notre ère--les soubassements d'un temple, les restes du mur

d'enceinte, le parc d'autruches. Une heure et demie à baudet, et par

une chaleur!... J'ai lu, dans une intéressante brochure qu'il a

publiée sur «l'Arbre de la Vierge», que les obélisques romains des

places Vaticane, Saint-Jean de Latran, du Peuple et Monte-Citorio

ont été enlevés d'Héliopolis sous les empereurs.

La chapelle est charmante. On y voit une touchante inscription

latine exprimant, avec une brève éloquence, la tristesse des

religieux exilés qui attendent avec une foi inébranlable, dans le

travail et le combat, l'heure où ils pourront rentrer dans leur

patrie.

Quant au jardin, une pure merveille. Le Père Jullien en est très

fier. Si vous voulez gagner son coeur, admirez tout haut ses

bambous, ses palmiers, ses roses et les pommes d'or de ses

mandariniers. «C'est un homme distingué», me disait de lui, au

Caire, une personnalité appréciée pour son intelligence et son

jugement. Je l'ai bien vu tout de suite. Cet homme très distingué

est, par surcroît, un jardinier de premier ordre. C'est lui qui a

dessiné et planté l'adorable jardin où j'ai passé, le 24 décembre

1907, une heure délicieuse, au milieu de beaux arbres inconnus,

frémissants et tout verts, en songeant à la désolation et au froid

de nos hivers. Cette merveille a poussé en vingt ans. Il y a vingt

ans, le sable du désert tourbillonnait ici. L'eau du Nil et le Père

Jullien ont fait pousser dans le désert ce paradis terrestre. L'eau

du Nil, dans toute l'Égypte, don magnifique du vieux fleuve, opère

tous les jours de ces miracles. Le Père Jullien l'amena près de ses

plantations. Au bout de quelques années, le jardin fut plein de

promesses. Les bambous, hauts de vingt mètres, croissent d'un

noeud--plus de dix centimètres!--par jour. «Il y a six mois, me

disait le Père Jullien, j'embrassais facilement, de mes deux bras

arrondis, ce jeune acacia. Essayez donc aujourd'hui.» Le tronc a

grossi d'au moins vingt centimètres.

Matarieh a rang de lieu saint secondaire. L'Arbre de la Vierge y est

vénéré depuis les premiers temps de l'Église égyptienne. Un vieux

tronc rabougri, rejeton de l'arbre primitif, qui mourut en 1694,

pousse encore des rameaux verdoyants. C'est un sycomore. Vainqueur

de quatre-vingt mille Turcs à Héliopolis, Kléber y grava son nom de

la pointe de son épée. La tradition remonte au Ve siècle suivant

laquelle la Sainte Famille, ayant gagné l'Égypte après la fureur

d'Hérode, se serait reposée à son ombre. Une source aurait jailli,

tout près, pour rafraîchir l'Enfant. On montre encore la source.

Un peu plus loin, un vieux fellah, robe blanche et turban jaune,

surveille deux boeufs qui tournent comme les chevaux de nos

campagnards au manège. Contemplons une _sakieh_ en travail. Une

longue pièce de bois est attachée au flanc de chaque animal,

joignant, de son autre extrémité, une grande roue enfoncée

verticalement dans un puits et armée de vases en terre. Ces vases

vont puiser l'eau qui tombe, à l'orifice du puits, dans, une rigole

où elle bondit en chantant. Ainsi est captée la fertilité du Nil,

seigneur et providence de l'Égypte.

Quinze Jours en Égypte · 第 4 / 15 题