Depuis le mois de décembre 1907, la route de Bruxelles au Caire est
raccourcie de deux jours. Cinq jours au lieu de sept. On peut même
la faire en quatre jours et demi. Mais il faut que les vents et la
mer s'y prêtent. Plusieurs de nos confrères n'ont quitté Bruxelles
que le vendredi 6 décembre, à midi, pour arriver à Marseille le
samedi 7, vers neuf heures du matin, un peu avant le départ de
l'_Héliopolis_. Le 10, à six heures du soir, le navire entrait,
prudemment, lentement, dans le port d'Alexandrie, dont l'accès est
difficile aux colosses de douze mille tonnes. Les gens pressés ont
encore pu gagner le Caire le jour même, vers minuit, soit dix heures
en Europe. En tout donc, juste quatre jours et demi. Or il en
fallait cinq jusqu'à présent, par les bateaux les plus rapides, pour
faire la traversée entre Marseille et Alexandrie! Il n'en faut plus
que dix désormais, au maximum, grâce à l'_Héliopolis_, pour le
voyage de Bruxelles au Caire, aller et retour. Dix jours au lieu de
quatorze, sur une route aussi fréquentée! Car il y a plus de six
cents Belges établis en Égypte, et quatre cent cinquante millions de
capitaux belges engagés dans des entreprises égyptiennes.
L'_Héliopolis_ était le premier des deux steamers qu'une nouvelle
compagnie de navigation avait mis en circulation, l'hiver passé,
entre Marseille et Alexandrie. Si la nationalité suivait la
paternité, cette compagnie eût été belge; car elle devait la
naissance et la vie à l'initiative de quelques-uns de nos plus
entreprenants capitalistes. Elle était anglaise cependant, de nom et
de fait, bien qu'une notable partie de son capital eût été souscrite
en France et qu'il y eût des Français et des Belges dans son conseil
d'administration.
Ses deux navires avaient été construits en Angleterre. Pas un clou
qui n'eût été fabriqué et cloué à Greenock ou à Londres. Tout le
personnel était Anglais. Un artiste parisien avait dessiné, dans de
purs styles français, le salon, le restaurant et le fumoir,
véritables merveilles de goût et d'élégance. Mais l'Angleterre
annexa son oeuvre comme une simple république sud-africaine. Dans
les prospectus de la compagnie, le style Louis XVI fut baptisé
«Reine Anne» et le Louis XIV «Roi Georges».
A bord de l'_Héliopolis_, le dimanche même était anglais, du moins
jusqu'à midi. A dix heures, service divin. Dans le grand salon, le
capitaine, entouré des officiers, lit des versets de la Bible;
l'assistance répond en choeur; puis les «fidèles» chantent des
cantiques, avec accompagnement de piano et de bugle. La cérémonie,
froide et sèche, n'est pourtant pas dénuée de caractère. Sur toutes
les mers du monde, au même moment, à bord des innombrables navires
qui promènent le commerce, la force et le pavillon de l'Angleterre,
le même Dieu est officiellement invoqué, dans la même langue et dans
le même appareil, au nom de la nation. En Belgique, quand le
gouvernement pourvut d'un aumônier notre premier navire-école, la
presse libérale se déchaîna. Au nom de la liberté de conscience,
naturellement. Heureuse Angleterre, où cette espèce de fanatisme est
encore inconnue ...
L'énergie française sommeillait, probablement, pendant que les
Belges faisaient le plan de la nouvelle ligne et que les Anglais lui
imposaient leur marque. «Sur notre mer: entre Marseille, notre grand
port, et l'Égypte, que la France ouvrit à l'Europe, ce sont des
étrangers qui créent, à notre barbe et au détriment des compagnies
françaises, des voies plus confortables et plus rapides» me disait,
sur le pont de l'_Héliopolis_, un de nos plus distingués confrères
parisiens. Et il ajoutait mélancoliquement: «C'est un sujet
d'affligeantes réflexions, je vous assure.»
L'_Héliopolis_ est un gracieux colosse de douze mille tonnes--nos
malles congolaises en jaugent sept mille à peine! Cent
quatre-vingt-cinq mètres sur vingt, sept ponts, vingt noeuds à
l'heure. Il bondit sur la mer comme un lévrier géant. On y pourrait
loger facilement plus de mille passagers. Il a coûté sept millions
de francs. A Marseille, il étonnait la Cannebière elle-même. «Les
autres bateaux, à côté de l'_Héliopolis_, semblent des
bateaux-mouches» nous disait le cocher qui nous véhiculait, sous une
pluie battante, à travers les rues boueuses d'un Marseille sans
soleil et sans joie, vers les bassins de l'Estaque.
Nous avons levé l'ancre, le samedi 7, à deux heures de l'après-midi,
quatre heures trop tard, à cause de l'affluence inattendue des
passagers, par un beau ciel. Plus un seul nuage; une mer verte et
sans ride. Les collines roses et les maisons blanches rayonnaient
dans la chaude lumière. Nous étions une vingtaine de journalistes à
bord, Français et Belges, invités à aller voir une autre Héliopolis,
qui s'achève en ce moment aux portes du Caire, sur la lisière de
l'immense désert d'Arabie, à deux pas des ruines de l'antique
capitale religieuse de l'Égypte, cette Héliopolis où l'on dit que
Platon alla chercher la sagesse et dont les idoles se seraient
écroulées, d'après une tradition, quand la Sainte Famille approcha
de ses murailles.
L'Académie française et le Palais Bourbon avaient laissé partir M.
Maurice Barrès. Cet immortel justement célèbre est l'homme le plus
simple du monde. Il est fin et sympathique; pas l'ombre d'une pose;
il n'a parlé qu'une fois en public, au dessert d'un dîner de
journalistes; son éloquence est simple, élégante et forte. L'accent
lorrain--c'est l'accent de Virton atténué--ne l'a pas quitté tout à
fait; il prononce «vin» et «plein» en appuyant sur les finales,
comme les gens du pays gaumais. M. Joseph Galtier, du _Temps_, M.
Maurice Muret, du _Journal des Débats_, confrères aimables et très
distingués; MM. Pierre Baudin, ancien ministre des Travaux publics;
Léon Parsons, attaché au Cabinet du ministre Briand; Paul Adam,
Jules Huret _(Figaro)_, Verdier _(Eclair)_, Casella _(Auto)_ et
l'éditeur Pierre Laffitte; je crois que j'ai cité tous nos
confrères français. Nous étions treize Belges: Maurice des Ombiaux,
Jean d'Ardenne, Julius Hoste, de Borchgrave, de Laveleye, Ansel,
Garnir, Kaiser, Quadvlieg, Raquez, Rossel, Rotiers et votre
serviteur. L'aimable M. Cornet guidait notre caravane.
Manifestement, les vents et la mer ont craint d'avoir une mauvaise
presse. Pendant que les tempêtes se déchaînaient sur les mers
occidentales, l'_Héliopolis_ voguait gentiment sur un lac tranquille
et tout bleu. Et le soleil avait conspiré en notre faveur avec les
vents et la mer. Au moment où nous entrions dans la rade
d'Alexandrie, peuplée de navires au repos et comme plantée de mâts
rassemblés en bosquets, il commençait de descendre dans les flots.
Spectacle «à souhait pour le plaisir des yeux»! Devant nous, la
ligne courbe des maisons carrées s'étendait, s'étirait comme un
immense serpent blanc. Nous distinguions des terrasses parmi des
bouquets de palmiers. A l'Occident, d'énormes bandes de feu
brûlaient, aux confins de l'horizon, dans un ciel opalin. La beauté
des nuits orientales se révélait, à nos yeux enchantés.
Qu'on me reproche, si l'on veut, de découvrir l'Égypte. Je me risque
à dire un mot du plaisir que nous avons goûté, les plus blasés aussi
bien que les enthousiastes, en traversant le Delta, par une
radieuse matinée, dans le rapide qui nous emportait vers le Caire.
La plaine a l'aspect d'un vaste jardin cultivé et tout vert. Le ciel
est bleu turquoise, sans un nuage. Une ardente lumière caresse le
panache des sycomores et la chevelure frémissante des palmiers. La
jeune verdure brille de son plus pur éclat. Le long du chemin de
fer, les villages rassemblent leurs masures carrées, faites de terre
séchée, rébarbatives et sales. Des pigeons, ramassés en boule, se
reposent sur le seuil des colombiers, dômes minuscules arrondis sur
la toiture plate des maisons.
On sait que le Delta est le pays du monde où la population est la
plus dense: plus de trois cents habitants par kilomètre carré. Les
villages se succèdent à de courts intervalles. Sur tous les
chemins--étroites bandes de terre durcie qui longent les champs de
coton ou de trèfle--circulent, en groupes, des fellahs et des
fellahines. C'est un continuel défilé de scènes chatoyantes. Des
laboureurs vêtus de longues robes flottantes, blanches, jaunes ou
bleues, dirigent des boeufs, poilus comme des boeufs sauvages,
attelés deux par deux à des charrues identiques aux charrues d'il y
a cinq mille ans, que nous verrons bientôt gravées sur les parois
des tombeaux. Voici un grand gaillard drapé dans une robe bleu
ciel, agitée et gonflée par la brise. Il arpente majestueusement son
champ, les mains croisées sur le dos, pendant que deux femmes
accroupies remuent la terre labourée. Des femmes cheminent, par
groupes, emmaillotées de noir--on dirait des religieuses de chez
nous, sauf la guimpe--la figure voilée, depuis le nez jusqu'au
menton, par une bande d'étoffe noire. Voici un vieux paysan sur son
âne chargé de deux sacs en équilibre, robe jaune et turban blanc,
barbe grise de saint Joseph. Un peu plus loin, quatre dromadaires, à
la file, suivent le chamelier de leur pas solennel, leur grand corps
secoué comme un vaisseau sur la mer.
A toutes les gares, cohue bariolée et bourdonnante: robes et turbans
de toutes les couleurs, fez rouges; paysannes escortées de
marmaille; «dames» en robe de soie, voilées de transparente
mousseline blanche, un parasol à la main, affairées et précieuses;
gentlemen en redingote; têtes fines d'Égyptiens: grosses lèvres,
yeux allongés; arabes, nègres, soudanais, figures de cuivre, d'ébène
ou de bronze, figures de patriarches et de prophètes. Rêvons-nous ou
sommes-nous au spectacle? Qu'on attende encore un peu avant de
baisser le rideau ...
Fellah n'est pas un nom de race, mais seulement de profession.
Fellah signifie paysan. Le paysan de la vallée du Nil descend de la
race égyptienne primitive. Nous verrons ses ancêtres sur les parois
du tombeau de Ti, architecte à Memphis sous une des premières
dynasties, qui dort au seuil du désert lybique, près des pyramides
de Saqqarah, depuis près de six mille ans.
Des restes de couleur sont encore accrochés aux figures en relief,
dont le temps a respecté l'élégant dessin et le groupement
harmonieux. Des femmes soutiennent, de leurs bras arrondis, des
corbeilles posées sur leurs têtes. Des paysans fauchent et battent
le blé. Mêmes visages, mêmes instruments agricoles que ceux de
l'Égypte actuelle.
Ces petits ânes, robustes, élégants et fins, qui trottinent pour
notre amusement dans la plaine du Delta, le long des canaux où
bombent des voiles blanches, nous les reverrons aussi dans les
tombeaux de Saqqarah, où ils défilent, depuis six mille ans, devant
l'effigie du maître, grand propriétaire ou fonctionnaire de la Cour.
Nous les monterons dans la Haute Égypte, quand nous galoperons à
travers la plaine, peuplée de travailleurs et couverte de moissons,
vers les ruines et les tombeaux de la vallée des Rois. Ce n'est pas
une des moindres merveilles de ce pays merveilleux que cette
identité de la race et de la vie d'à présent avec la race et la vie
ressuscitée après soixante siècles.
Race admirable, puisqu'elle a résisté au corrosif de l'Islam. On
sait que les Arabes convertirent de force, au VIIe siècle de notre
ère, les paysans égyptiens, chrétiens depuis le deuxième. Ils sont
beaux, laborieux, prolifiques et sales. Vraisemblablement, l'Égypte
aura, dans un demi-siècle, vingt millions d'habitants. Le coton de
la Basse Égypte est hors prix: cinquante francs le cantar (45
kilogrammes) en 1895; cent francs ou à peu près, l'année dernière.
Les fellahs s'enrichissent. Il y a quelques semaines, un vieux
paysan paya 500,000 francs, rubis sur l'ongle, à une société belge,
des terres qu'il venait d'acquérir. A le juger sur sa mine, sa
crasse et ses haillons, on lui aurait donné l'aumône! La crise
financière, qui a fait tant de ravages dans les grandes villes,
parmi les colonies européennes surtout, n'a pas atteint les ruraux.
Dans toute l'Égypte, la valeur et le loyer de la terre augmentent
tous les jours. Il faut sans cesse de nouvelles terres cultivables à
une population qui ne cesse de s'accroître.
Il n'y a pas au monde de cultivateur plus laborieux, plus passionné
que le fellah. Une longue et étroite bande de terre fertile serrée
entre deux déserts: voilà l'Égypte. Le Nil coule au milieu. Jamais
de pluie. Chaque été, le flot débordant étend sur le sol l'eau du
fleuve et le limon qu'elle apporte. Où s'arrête l'inondation
commence, de chaque côté, l'aride désolation du désert. Le labeur du
fellah fait fructifier admirablement ce présent annuel du vieux
fleuve. Dès que l'eau commence à se retirer, les champs, du matin au
soir, sont peuplés de travailleurs, qui pataugent, jambes nues, même
au plus chaud des jours déjà brûlants, dans la boue limoneuse. Dans
la Haute Égypte, quand nous verrons de près leurs villages, leur
saleté, leur vermine et les beaux enfants dévorés par les mouches
sur le seuil des masures, nous songerons aux paysans de l'Ardenne ou
de la Lorraine, tels que les ont faits douze siècles de
christianisme, race fière, heureuse et libre sous un ciel souvent
hostile et sur un sol ingrat ...
C'est le jeudi 12 décembre qu'on nous mena voir la nouvelle
Héliopolis. De l'Ezbekieh, nous avons mis, en autobus, une vingtaine
de minutes. Le chemin de fer électrique dévorera la route en un
quart d'heure.