Andrey

Is not my letter very wicked? The truth is seldom agreable and nearly

always we dare not tell it not to be accused of jealousy.

_Traduction de la lettre précédente._

Ma chère petite Alice,

J'ai été très heureuse en recevant votre gentille lettre. Je vais revenir

très prochainement; vous pouvez vous attendre à me voir à huit heures, le

lundi 10 avril, à ce délicieux atelier Julian.

Le tableau que je faisais pour le Salon n'est pas encore fini. Vous devez

bien comprendre que je ne puis avoir aucun plaisir à envoyer quelque chose

qui ne soit pas entièrement bon, tout au moins qui ne soit aussi bien que

je puisse faire.

Je suis flattée de l'admiration de B...; vous la trouvez intelligente;

elle l'est certainement; mais quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez

qu'elle paraît l'être tout d'abord plus qu'elle ne l'est réellement.

En outre, elle n'est pas bonne, et avec toutes les apparences d'une

brutale franchise, elle sait être fausse au besoin.

Quant au talent, elle en a, mais pas tant qu'elle se l'imagine; de plus,

elle est pleine de vanité allemande.

Maintenant _l'éreintement est aussi complet que possible_[19]. Ne croyez

pas que je pense du mal d'elle, c'est simplement l'amour de l'analyse qui

me fait regarder au fond de la nature des gens plus qu'il ne faudrait

peut-être le faire. B... a _des défauts, mais elle a aussi des qualités_,

malheureusement on ne peut pas en dire autant de beaucoup de monde.

Quant à la peinture _canaille_, il ne serait pourtant pas mauvais d'en

faire, si le talent était là.

Adieu; si vous voyez quelques tableaux avant le Salon, dites-moi ce que

c'est. Je reste encore ici huit jours.

Sincèrement à vous,

Andrey.

Est-ce que ma lettre n'est pas très méchante? La vérité est rarement

agréable et presque jamais on n'ose la dire pour ne pas être accusé de

jalousie.

[Note 19: Les mots en italique sont en français dans le texte anglais

original.]

À Mademoiselle ***.

Rue Ampère, 1883.

Chère amie,

Il y avait une fois un atelier tout rempli de dames et de demoiselles

parmi lesquelles se trouvaient une Russe et une Américaine. La Russe se

prit d'amitié pour l'Américaine et fut excessivement gentille pour elle,

essayant en toute circonstances de lui être agréable, sans songer que bien

des gens se disent en eux-mêmes: «Pourquoi un tel ou une telle se met-il

ou se met-elle en quatre pour moi? Ce ne doit pas être quelqu'un de bien.»

Cette réflexion, quoique peu flatteuse pour celui qui la fait, se fait

très souvent, les plus grands moralistes l'affirment.

Quoi qu'il en soit, la Russe traitait l'Américaine comme une petite sœur

et disait devant elle toutes les folies et tous les enfantillages qui lui

passaient par la tête. Très aristocrate, au fond, elle avait le tort

peut-être de croire qu'on devait comprendre qu'un artiste n'était pas un

homme pour elle, elle en parlait donc comme on parle d'une chanteuse ou

d'un cheval favori aux courses, s'intéressant jusqu'à leur vie privée.

Et comme elle associait son amie à toutes ses plaisanteries, cette amie

eut alors une pensée dont, à sa place, je serais éternellement honteuse,

elle crut qu'on se servait d'elle pour ne pas se compromettre et fit

un beau jour à la Russe une observation dont celle-ci resta absolument

suffoquée, au point de ne savoir quoi répondre. La réponse tout indiquée

était de tourner le dos à la petite Américaine; mais, n'ayant pas eu la

présence d'esprit de le faire à l'instant, le lendemain la Russe crut

indigne d'elle de donner de l'importance à une impertinence si sotte

et résolut de traiter tout cela avec un bienveillant dédain. Mon avis

est qu'elle eut tort; du reste, cette nuance ne fut pas comprise et

l'Américaine, se trompant à l'attitude de la Russe, prit un petit air

digne assez comique et qui puisait sa source dans l'intérêt que lui avait

témoigné une grande dame et sa fille, ce qui lui avait légèrement tourné

la tête, en sorte qu'elle ne pensa pas un seul instant que la façon dont

elle était reçue dans la famille de la Russe ne lui faisait peut-être pas

de tort aux yeux de plusieurs personnes.

Enfin... Mais comme la Russe a un caractère très large et un esprit plus

occupé de choses sérieuses que de bêtises de ce genre, elle trouva avec

philosophie tout cela fort naturel, se contentant d'en rire un peu de

travers comme l'Arlequin de Saint-Marceaux, un artiste qu'elle vénère et

dont elle aime le talent.

J'espère, ma chère Alice, que vous riez aussi de cette histoire aussi

instructive qu'amusante et que je vous raconte parce qu'il est bon qu'on

ne me prenne pas toujours pour une bête.

Mlle Canrobert m'a donné votre adresse, ce qui me permet de vous souhaiter

toute sorte de bonheurs en Amérique. Vous savez déjà sans doute que j'ai

obtenu une mention.

N'oubliez pas surtout de me donner des nouvelles du tableau de M.

Bastien-Lepage, un artiste que je vénère et dont j'aime le talent.

Mille amitiés,

Marie.

_P. S._--Si par hasard il vous arrive de rencontrer la petite Américaine

de l'histoire, dites-lui qu'elle ne prenne pas la peine de médire de la

Russe, pour justifier sa bêtise, la Russe ne se donnera pas la fatigue de

s'en moquer.

À Mademoiselle ***

30, rue Ampère. (Boulevard Malesherbes)

My dear Alice,

I am glad for you if you like Pont-Aven, only... you know I am not an

admirer of the celebrated Britain because all the artists that go there

bring back studies who all seem to come from the same shop... with the

difference of qualities... first, second, third and eleventh... It is

love. If one or two can do something of a fisherwoman, six hundred and

seventy three produce...

Art is something more than the fashion to paint anything _en plein air_...

Bastien himself thinks so[20].

As to the brother's portrait it is not finished, we wait the return from

the country of Miss F...

Now, my _grand tableau_ is a secret, of course. I am working at its

preparation and write while the model reposes... it is not the

preparation, as we say at Julian's, I am only doing studies for it must

not be done in an atelier;... well, I was going to tell the great

secret...

I am glad to hear Miss Webb does good things, she is nice;--_mes très

sincères amitiés_ to her and Miss B...

You cannot imagine the _scie_ that became my pastel; it is so very

good every one speaks of it to my friends who come to me and say what they

have heard. I am quite sorry it is not picture. Bastien says that it is

art even if it were a mere fusain. M. Lefevre saw it, and M. Tony asked me

to give it for his atelier, but it is a portrait and cannot be given like

that; then he said he would pose himself.

_Les orgues et les voix de femmes!_ Remember Carolus painted by

Sargent. Goodness, _non sum dignus!_

Well now, _plaisanterie à part_, I am happy to be of the illustrious

_atelier de dames_. Some... suppose few, were so wicked, and I feel

unfortunately so deeply the antipathy! one is enough to viciate the air

of a whole room. I am sure now that I made few progress partly because I

paid to much attention to those delightful _voix de femmes_ whose

judgements paralysed what I was to do; indeed, when I was painting there

was always the thought that they disprized my work. It is very stupid I

know, especially because they said of me what they said of artists whose

shoes are to highborn to be blacked by them. Some sweet woman's voices say

Bastien is not an artist, but only, _un exécutant!_

Perhaps we shall go to Dieppe; if you are still there I will come and see

you; only I am afraid d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne,

et de trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler[21].....

[Note 20: Les mots en italique sont en français dans le texte anglais.]

[Note 21: La fin de la lettre est en français, on la trouve à la suite de

la traduction ci-dessous.]

_Traduction de la lettre précédente._

Ma chère Alice,

Je suis enchantée pour vous que vous aimiez Pont-Aven, seulement... vous

savez que je ne suis pas une admiratrice de la célèbre Bretagne, parce

que tous les artistes qui y vont rapportent des études qui ont toutes

l'air de sortir du même atelier, avec des qualités différentes, première,

deuxième, troisième et onzième... C'est délicieux. Si un ou deux arrivent

à faire quelque chose d'une femme de pêcheur, six cent soixante-treize

produisent...

L'art est quelque chose de plus que la façon de peindre quelque chose

_en plein air_. C'est l'opinion de Bastien lui-même.

Quant au portrait du frère, il n'est pas fini; nous attendons le retour de

la campagne de miss F...

Maintenant, mon _grand tableau_ est un secret, naturellement. Je suis

en train de travailler et j'écris pendant que le modèle se repose...

Ce n'est pas la préparation, comme nous disons chez Julian; j'en suis

seulement à faire des études, car le tableau ne doit pas être fait à

l'atelier... Eh bien! j'allais dévoiler le grand secret...

Je suis contente d'apprendre que miss Webb fait de bonnes choses; elle est

charmante;--_mes très sincères amitiés_ pour elle et miss B...

Vous ne pouvez vous imaginer à quel état de _scie_ passe pour moi mon

pastel; il est si bien que tout le monde en parle à mes amis qui viennent

me répéter ce qu'ils ont entendu dire. Je suis tout à fait navrée que ce

ne soit pas de la peinture. Bastien dit que ce serait de l'_art_, même si

c'était un simple fusain. M. Lefèvre l'a vu, et M. Tony m'a demandé de le

lui donner pour mettre dans son atelier, mais c'est un portrait qui ne

peut être donné ainsi; alors il m'a dit qu'il poserait lui-même.

_Les orgues et les voix de femmes!_ Souvenez-vous de Carolus peint

par Sargent. Bonté divine! _non sum dignus!_

Et bien maintenant, _plaisanterie à part_, je suis heureuse de

quitter l'illustre _atelier de dames_[22]. Quelques-unes, mettons peu

si vous voulez, mais quelques-unes étaient si méchantes, et

malheureusement je ressens si profondément l'antipathie! une seule suffit

pour vicier l'air de tout un atelier.

Je suis sûre maintenant qu'une des raisons pour lesquelles je faisais peu

de progrès, c'est que je me préoccupais trop de ces délicieuses _voix de

femmes_ dont les jugements paralysaient mes efforts; en vérité, quand

j'étais en train de peindre, j'avais toujours dans l'idée qu'elles

déprisaient mon œuvre. C'est bien stupide, je le sais, surtout parce

qu'elles disaient de moi ce qu'elles disaient des artistes dont les

souliers sont trop nobles pour être cirés par elles. Quelques douces voix

de femmes disent que Bastien n'est pas un artiste, mais seulement _un

exécutant!_

Peut-être irons-nous à Dieppe; si vous êtes encore là, j'irai vous voir,

mais j'ai peur d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, et de

trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler.

Maintenant il faut que je m'arrête, autrement je vais m'engager dans une

suite de considérations sur ce qu'il faut préférer, sur ce que je préfère,

sur ce qu'il faut chercher...

Le morceau, l'idée, le sentiment, ou bien...

Est-ce qu'on sait?

Ceux qui ne sont pas artistes sont bien heureux. Faut-il être fou pour

s'engager dans ce bataillon de tourmentés! Mais une fois qu'on y est on

n'en sort pas.

Je me rappelle du tableau de M. Simmons, c'est un homme de goût, _de

toutes façons_.

Au revoir, je vois que je parle français à présent, il faut en rester là

car je sens que je continuerais en italien.

Je vous embrasse, ma bien gentille amie, et suis bien sincèrement et

sympathiquement à vous.

Au moment de fermer la lettre, en écrivant l'adresse je suis prise d'une

envie folle d'aller travailler au bord de la mer. Cela ne vaut rien d'être

enfermé dans un atelier, quel qu'il soit. Je voudrais suivre ma lettre,

il me semble sentir dans mes cheveux la brise de la mer... les voix de

femmes et les orgues! Si ce n'était cet affreux tableau... de toute façon

je pars, j'arrive... à moins que je change d'avis.

[Note 22: Marie Bashkirtseff quitta l'atelier à cette époque, mais elle y

rentra quelques mois après.]

Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée · 第 22 / 31 题