À Monsieur Julian

1882.

Pour ne pas nous disputer de vive voix, cher directeur, je vous écris;

autrement impossible de garder le sang-froid nécessaire.

Dans mon désir de m'expliquer les bizarres découragements que vous me

prodiguez avec une bonne grâce charmante, je fais des suppositions.

Peut-être suis-je devenue folle comme le Greco ou Mme O'Connell et fais-je

des locomotives et des cathédrales au lieu de traits humains;--alors il

faut m'empêcher sérieusement de divaguer devant du monde. Ou bien est-ce

que vous me croyez un immense orgueil encouragé par trente mille flatteurs

et qu'il faut rabattre à tout prix?

Ou bien...

Mais vous savez que je ne crois pas du tout, du tout, à votre candeur;

vous savez que je me juge sainement et que je suis beaucoup plus que

découragée, ce à quoi vous avez aidé avec une puissance de trente-six

chevaux et ce dont je vous en veux pas mal. Pourquoi jouez-vous la comédie

de me croire aveuglée et affolée de vanité? Pourquoi me persécutez-vous de

prévisions désespérantes? Si c'est pour m'affoler, c'est fait; à l'avenir

je tâcherai de ne plus écouter toutes vos perfidies dissolvantes et voilà

tout.

Mais si c'est pour mon bien, sachez que vous vous trompez de la façon la

plus désastreuse pour moi. Quand on veut du bien aux gens et qu'on croit

réellement qu'ils se noient, on ne s'amuse pas à leur fourrer du plomb

dans les poches.

Du reste, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites lorsque vous

me citez des études faites chez moi ou dehors, que vous en faites un

paquet perfidement qualifié de tableaux et que vous vous en servez pour

m'assommer.

Est-ce que vous avez jamais reproché leurs académies ou leurs plâtres

à vos X. X. et autres gloires? Mes _tableaux_ ne sont pas autre

chose, seulement je préférerai toujours _rater_ une étude sincère et

intéressante que de réussir un modèle, d'autant plus que la somme de

science acquise est la même. Le procédé seul diffère.

Que je ne sois ni arrivée, ni forte, que j'aie à travailler encore

beaucoup, c'est évident; mais de là à venir me dire qu'il est survenu

je ne sais quelle horrible catastrophe, que je ne fais plus rien, que je

suis finie... Non.

Ce que j'ai produit est insuffisant, mais enfin les toiles sont là et

ce n'est pas le cuisinier du Café Anglais qui y a passé son temps.

Comme _résultat_ ça n'existe pas, mais ce sont des études aussi bien

que n'importe quoi, et puis, vous qui avez de si beaux registres,

consultez-les et vous verrez que je n'ai même pas eu le temps de parcourir

toutes les phases de dégringolade parcourues par les personnes que vous me

citez souvent.

Abstraction faite de ma maladie, il y a trois ans que je peins. C'est

énorme pour mon impatience, mais c'est ordinaire pour le sens commun.

Ainsi, vous voyez bien, tout s'oppose, la chronologie aussi bien que mes

goûts, à ce que j'accepte le rôle de vieille élève dévoyée dont vous

voulez me gratifier.

Le premier de ce que vous nommez très perfidement mes tableaux a été fait

en 1880, après dix-huit mois de peinture, dont douze mois seulement toute

la journée. Le dernier, au printemps de 1882, en sortant de maladie et

ayant la fièvre tous les dimanches au moins. Dans l'intervalle, j'ai

exposé le très médiocre atelier (sans allusion)[18], et au dire même de

vos plus féroces demoiselles j'ai plutôt fait des progrès depuis. Ceci

m'amène à cette niaiserie de la question d'exposition que vous avez

l'air d'envisager comme une impossibilité. J'y paraîtrai peut-être aussi

honorablement que miss K..., sinon il faudra revenir à la supposition de

folie à la Greco.

Plus j'y pense, plus il me semble que vous avez quelque inexplicable

intérêt à m'anéantir; vous vous vautrez dans les découragements les plus

raffinés, positivement.

Je vois que vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il y a de terrible,

je dirai presque de criminel, à venir dire à quelqu'un d'enragé

d'apprendre et de travailler: «Vous! vous ne pouvez plus rien!» C'est un

assassinat moral, plus cruel que l'autre, car, chez vous, il est

quotidien.

Si vous le faites exprès, je me perds en conjectures. Affirmer avec

acharnement que je ne ferai plus rien, c'est très grave et en somme...

vous n'en savez rien. Il en résulte une paralysie de facultés et huit

pages de littérature. À quoi cela vous avance-t-il?

Maintenant, en dehors de la question artistique pour laquelle je vous

hais, car vous m'y avez fait le plus grand mal, nous sommes toujours

amis, et la preuve c'est que samedi on dîne rue Ampère.

[Note 18: _Un atelier_, signé Andrey, tableau exposé au Salon,

représentant l'atelier Julian.]

1883

À mademoiselle ***.

My dear little Alice,

I was very glad receiving your nice letter. I am coming back very soon;

you may expect to see me at 8 o'clock monday the 10th April at the blessed

atelier Julian.

The picture I was doing for the Salon is not yet finished. You may well

understand that I can have no pleasure in sending something that is not

entirely good, at least that is as good as I may do.

I am flattered by the admiration of B.... you find her intelligent; she

is so, but when you know her better you will see that the first days she

looks more that she is in reality.

Besides she is not good, and with all the appearances of brutal frankness,

she knows what is to be false when she needs it.

As to her talent, she has it but not so much as she imagines herself;

besides she is full of german vanity. Now _l'éreintement est aussi

complet que possible_. Do not think I think bad of her, it is merely the

love of analyses that makes me look into people's nature more than it

would perhaps be suitable. B... has _des défauts, mais elle a aussi des

qualités_, unfortunately one cannot say so of many.

As to the picture _canaille_ it would not be yet bad to do it, if there

were talent.

Good bye; if you will see someone's pictures before the Salon, tell me

what is it. I stay here eight days more.

Sincerely yours.

Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée · 第 21 / 31 题