Mille choses aimables à tout le monde

_Et surtout ne touchez à rien dans mes livres et les tableaux, qui sont

au-dessus des livres._ Que la poussière reste. Ne dérangez pas le

moindre papier, je vous en supplie.

À la même.

Maman,

Puisqu'il y a eu cet incendie et puisque papa est malade, je vois bien que

les projets que j'ai eus ne sont plus de mise. Examinez cela et parlez-moi

franchement. Quant à partir, songez à la folie, à l'énormité d'un tel

voyage en cette saison. Et puis surtout si papa est malade et que les

médecins lui recommandent un climat plus doux, ce serait insensé de rester

là. Il n'y aura ni amusements, ni moyen de rien faire, si l'on est malade

et triste.

J'ai besoin d'aller en Algérie, cela se trouvera donc bien de toutes

façons; j'aurai à soigner l'auteur de mes jours et à faire mon tableau;

vous voyez que cela s'arrange à merveille.

Donc si, comme je le crois, mon voyage ne se fait plus, et je ne le

regrette pas, revenez au plus vite et rapportez-moi de l'argent pour payer

mon portrait. Il faut s'en tenir à ma première lettre, celle qui contient

mes recommandations et qui vous dit de revenir vite.

Répondez par dépêche. Amenez le père, puisqu'il faut qu'il se soigne; s'il

reste malade à la campagne, il mourra, dites-le à la princesse.

J'attends la réponse à ma dernière lettre et à celle-ci, mais je crois

vraiment, que c'est vous qui viendrez, car mon voyage à moi, dans les

circonstances présentes, serait l'acte d'une enragée.

J'embrasse tout le monde.

À M. Julian.

Cher maître,

On a tant réclamé d'égalités et de libertés pour les femmes, et tant de

gens intelligents et éclairés s'en sont moqués, que ces seuls mots de

droits des femmes nous remplissent d'une mauvaise honte, et pourtant le

droit ou l'égalité que nous réclamons n'ont rien à faire avec la politique

et ne touchent d'aucune part ni au nihilisme, ni au socialisme, ni au

bonapartisme, ni au droit de voter, ni à l'éligibilité des femmes.

Toutes ces questions ont été agitées partout, on a parlé d'une quantité

d'injustices plus ou moins abominables au préjudice du sexe faible, il n'y

en a qu'une qu'on a laissée en repos, justement peut-être parce que c'est

la plus vraie, la plus saisissante, la plus cruelle: l'absence d'une école

des Beaux-Arts pour les femmes.

Comment, disent les étrangers ébahis, les femmes sont admises à l'École

de médecine, et l'École des beaux-arts leur est fermée! Mais chez nous, à

Saint-Pétersbourg, ou chez nous à Stockholm, les dames sont reçues à

l'Académie et nous ne sommes pas la France, nous ne sommes pas Paris!

Justement, nous dira-t-on, vos armes se tournent contre vous. En France,

à Paris, cela ne serait pas possible.

--Et pourquoi?

Alors on fait un grand discours en trois points, bourré de conclusions qui

prouvent toutes que notre société est pourrie et que l'immoralité de la

nation française est telle que ce qui se peut très bien ailleurs ne se

peut pas du tout en France.

Et d'abord répétons que les femmes sont admises à l'École de Médecine;

nous dirons ensuite à quel point, tout en étant à l'École des Beaux-Arts

(dans les pays que nous avons cités), elles sont en contact avec les

élèves hommes. Le cours d'esthétique seul a lieu en commun en Suède. Et

puisqu'en France les dames vont aux divers cours confondues avec les

messieurs, en quoi ce cours, fait à l'École, serait-il plus dangereux ou

plus inconvenant? Les ateliers où l'on travaille avec le modèle sont

séparés.

Ainsi donc pour tout ce qui est inconvénient l'on est séparé.

Le modèle est tout nu chez les hommes; chez les femmes il porte un

caleçon comme en portent aux bains de mer les messieurs que des dames fort

pudiques ne se font aucun scrupule de regarder à Trouville ou à Dieppe.

Ainsi donc, pour tout ce qui a égard aux inconvénients, les élèves sont

séparés, mais ils sont réunis pour tous les avantages.

Une grande publicité est donnée aux concours d'admission et aux

expulsions, ce qui ne contribue pas peu à maintenir l'ordre à l'École.

La légende de la femme artiste, de cet être vagabond et perverti,

incompatible avec le travail ou le talent, laide, mourant de faim, belle,

tournant mal, est une histoire à laquelle on ne croit plus beaucoup,

bien qu'il soit toujours convenu de jeter le nom vénérable et adoré

d'_Artiste_ comme un manteau sur un tas de choses qui n'ont le plus

souvent aucun rapport avec l'art. Toutefois le vieux préjugé n'a été

remplacé que par une idée excessivement vague de ce que cela pourrait

bien être. Le type n'était plus grotesque, on ne se donne pas la peine

de le regarder. Ce ne sont pas les quelques personnalités en vue,

les charlatans, les demoiselles qui font des copies au Louvre ou qui

apprennent la peinture agréable dans un atelier à la mode, qui peuvent

nous édifier. Mais c'est sur la masse vraiment considérable et renfermant

une moyenne de capacités vraiment digne d'intérêt des élèves qui cherchent

l'étude sérieuse de l'art dans les ateliers privés, c'est sur cette masse

considérable et qui renferme une moyenne de capacités qui étonnerait ceux

qui se moquent du travail des femmes, qu'il faut porter les yeux pour

s'assurer combien elles sont intéressantes ces travailleuses, et avec

quelles peines inouïes elles parviennent à s'organiser une éducation à

peu près régulière, mais qui pèche par tant de côtés.

L'atelier de M. X...,qui est le plus fréquenté, contient plus de cinquante

élèves.

Ceux qui se moquent des talents féminins ne sauront jamais combien de

dispositions sérieuses, de tempéraments réels et remarquables ont été

découragés et atrophiés par une éducation vicieuse ou incomplète.

L'artiste femme est tout aussi intéressante que l'artiste homme.

On dira que, sauf deux ou trois exceptions, il n'y a pas eu d'exemple de

femmes ayant fourni à l'art des personnalités considérables d'artistes

comparables aux artistes hommes, oui, mais les hommes reçoivent dans

une des plus magnifiques écoles du monde une éducation intelligente et

grandiose; pendant tout le jour ils sont entourés des beautés de l'Art,

leur yeux ne reposent que sur lignes pures et couleurs éclatantes, ils

respirent une atmosphère propre à ouvrir leur âme à l'inspiration et à

développer les ailes de leur imagination qui doivent les porter vers le

génie. Et pour les femmes, rien! ou le hasard des ateliers privés.

Quoi d'étonnant alors que, sauf deux ou trois exceptions, les femmes

n'aient jamais fourni à l'art sérieux de personnalités considérables. Et

pourquoi cette injustice envers la femme qui est prouvée mille fois plus

courageuse, plus vaillante, ayant, outre la pauvreté malheureusement

commune aux uns et aux autres, à lutter contre de terribles préjugés et

des difficultés sans nombre, n'ayant même pas la liberté d'allures de

l'homme?

C'est à l'homme qui, par sa nature même, a toutes les facilités d'étudier,

que l'on donne tous les moyens, et c'est à la femme, qui est naturellement

privée de la liberté d'allures et qui a à lutter contre tout et tous,

c'est à la femme qu'on refuse cet enseignement.

Il y a déjà sans cela trop de femmes artistes, dira-t-on; la femme est

faite pour le foyer. Hélas! ce n'est pas en leur ôtant le moyen de

satisfaire une noble passion qu'on leur donnera l'envie de filer de la

laine. Pourquoi ne pas donner aux ambitions féminines ce magnifique

débouché, pourquoi ne pas encourager ces tendances vers le grand, le beau,

l'utile, en donnant à Paris, la capitale du monde, qui a, comme l'antique

Rome, la prétention d'être le _curiam dignitalem, gymnasium litterarum,

domicilium, verbicem mundi, patriam libertatis_?

C'est pour cela qu'il faut faire appel à tous les artistes.

Mais ce ne sont pas là des objections sérieuses, et si ce n'était que

cela... rien de plus facile que d'établir deux ateliers de trente à

quarante personnes chacun; les locaux ne manquent pas. Mais cela

ennuierait ces messieurs les professeurs, d'abord parce que ce serait

une innovation, un changement et que la routine est une des fleurs qui

poussent le mieux dans nos instituts, et puis, des femmes, cela n'est

pas sérieux! Est-ce qu'une femme peut travailler sérieusement. Allons

donc! Mais oui, elle peut travailler sérieusement, et il y a même bien

des gens qui le pensent, tout en disant le contraire; mais que

voulez-vous, c'est si banal de _pioner_ les femmes. C'est tellement

banal que cela ne devrait plus se faire et qu'il devrait devenir bien

porté de s'en abstenir.

C'est aux gens éclairés, aux artistes, aux disciples de l'art, qui

ne voient que lignes pures et couleurs éclatantes, qui respirent une

atmosphère propre à ouvrir l'âme à l'inspiration, à ce qui est puissant et

beau, et à développer les ailes de l'imagination qui doivent porter vers

le génie, c'est aux amis du progrès et de la justice qu'il faut faire

appel.

La France tient la tête pour la peinture.

Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée · 第 19 / 31 题