M... B... Andrey.
Séville, Hôtel de Paris, 1881.
Cher maître,
Ô vous qui avez peut-être l'intention de voyager quelque jour, suivez ce
conseil, fruit d'une expérience amère.
En fait de mères prenez la Méditerranée et en fait de tantes celle du
Bazar du voyage (place de l'Opéra), car si vous êtes le moins du monde
artiste, si vous avez la moindre tendance vers ce que les positivistes
appellent poésie, si vous avez dans l'âme quelque coin inexpliqué qui
aspire vers autre chose qu'un fond d'épicerie, fût-il de Gambetta même...
si vous partez avec l'espoir de récolter des croquis, des études, voire
des tableaux... Trois fois hélas! Je vais, pour ainsi dire, cher facteur,
vous faire assister à mes pénibles déboires.
_Burgos_.--Qu'est-ce qu'il y a donc ici? une cathédrale, seulement?
Il faut être Anglais pour... Oui j'ai entendu dire que des Anglais sont
venus à Lausanne pour voir une cathédrale. Et quel froid! chien de pays!
Qu'il faisait bon à Biarritz, et pourquoi sommes-nous partis? Première
douche.
_Valladolid_.--Nous ne nous y arrêtons pas; on m'en a dégoûtée en me
demandant une vingtaine de fois quelle était cette ville où je voulais
_encore_ m'arrêter.
_Madrid_.--Une capitale, au moins, et il fait beau, pourtant le coucher
du soleil... mais le musée est chauffé, je crois. C'est égal, vite,
vite, allons à Séville, on y trouve du bon lait de vache et des poulets
rôtis comme les aime Marie et puis le climat y est très sain. Voyez-vous
les rêves d'Andalousie réduits en pâte pectorale. Est-ce qu'il ne serait
pas permis de haïr un peu des gens qui vous dégoûtent ainsi de ce que
vous étiez près d'admirer!
Enfin, départ pour Séville, arrêt à Cordoue où il pousse des aloès et des
cactus et où il fait chaud. Délicieux pays! Mais légers gémissements faute
de voiture, car ces dix mètres de marche et la visite de la mosquée vont
m'exténuer. Plaintes à la troisième personne. Il n'y a rien à voir, le
guide _invente_ tout cela _exprès_ pour nous faire manquer le
train.
_Séville_.--Nous sortons prendre l'air du pays, nous orienter, mais
il ne faut pas quitter les rues principales, car on y est à l'abri; les
quartiers pittoresques, les rues ébréchées, interrompues de places et de
jardins sont horribles, il y souffle une brise!
Le cocher le fait _exprès_. Est-ce que par hasard (haineusement) nous
sommes venues ici pour visiter les environs de Séville?
Je prie le ciel de me rendre indifférente à ces saintes infamies, mais je
me vois à bout de patience. Cette continuelle tendance à ramener tout au
plus bourgeois terre-à-terre, par tempérament, et à n'envisager que le
côté hygiénique par principe, me rend folle, d'autant plus que je suis
peut-être vraiment malade. Dans tous les cas, j'ai des médecins bien
maladroits. À Madrid, on échappait un peu à tout cela grâce au musée et à
des amis, un petit artiste entre autres qui a travaillé chez vous et dont
nous avons connu la famille ici.
Mais en excursion, en voiture, on est forcé de rester ensemble et alors
c'est ou des insinuations tatillonnes pour mon bien, ou un silence lourd
comme du plomb. À défaut de communions d'idées et d'intérêts, il faudrait
au moins un peu d'entrain... Et je suis là comme un promeneur qui se voit
obligé de traîner ses compagnons endormis et hargneux. Tenez, allez au
Salon avec un de vos amis ou avec la maman d'une de vos élèves, je
ne précise pas,--au choix. Eh bien, amplifiez, amplifiez, amplifiez,
substituez au court supplice du Salon un voyage artistique (ô ironie!) à
travers la très intéressante et très pittoresque Espagne et vous aurez une
faible idée... Je fais les plus grands efforts pour conserver une certaine
vigueur morale, mais quand même je me forcerais à résister encore un peu,
l'élan n'y est plus; les ailes tombent et ne servent qu'à balayer les
projets et illusions d'artiste réduits en poussière sous la pression
hygiénique de ceux qui m'aiment. Et comme, tout au contraire du guide de
Cordoue et du cocher de Séville, ils ne le font pas _exprès_, il n'y
a absolument rien à faire que d'exhaler des plaintes sur trois feuilles de
papier et de vous les envoyer comme si ça pouvait faire quelque chose...
Mais je nourris le secret espoir que vous allez par le premier courrier
m'expédier ici quelque compagnon comme M. de Saint-Marceaux, sculpteur, ou
M. Tony-Robert-Fleury, peintre. Mais est-ce que ce dernier nommé n'avait
pas le projet d'aller cet hiver au Maroc? Dites-lui de se dépêcher,
puisqu'il faut passer par l'Espagne,--on s'embarque à Cadix.
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente,
Mais en arrivant à Cadix,
Nous n'étions que dix...
Un seul me suffira. S'il ne me tombe quelque secours du ciel, vous me
verrez avant peu.
Fin du très navrant voyage en Espagne
par M. B. Andrey.
À sa mère.
34, Avenue Montaigne, Paris, 1881.
Chère maman,
Je suis arrivée en très bon état.
Papa a été très bien tout le temps, c'est ce qu'il me prie de te faire
savoir. Il vous racontera nos aventures de Varsovie et de Berlin.
Le tableau est déballé, on y a fait un trou, heureusement peu visible. Je
n'ai pas encore eu le temps de le montrer aux grands artistes.
Tony-Robert-Fleury va bien et se prépare à partir pour la Suisse; jusqu'à
présent je n'ai vu que Julian, qui est toujours gros comme C.... et qui
vous fait dire mille choses. Mme Gavini est partie le jour de mon arrivée,
je ne l'ai donc pas vue. Saint-Amand est allé rejoindre sa sœur au
Mont-Dore.
Paris est vide, mais j'ai beaucoup de choses à faire, entre autres un
tableau pour le Salon.
J'envoie un tas de choses à Dina. Qu'elle ne se plaigne pas de recevoir si
peu de choses. Papa crie comme un coq de peur des douanes, etc., etc. Papa
crie comme un paon, tellement il a peur d'être encombré de bagages.
Les commissions de la princesse sont faites.
Je vous embrasse; revenez pour aller à Biarritz.
À Mademoiselle Colignon.
Chère amie,
Voici ma réponse. Je fais une espèce de discours sur la jalousie.
Pourquoi sur la jalousie, je n'en sais rien. La jalousie et la monarchie
sont mes sujets favoris. Y a-t-il au monde rien de plus absurde que la
jalousie! On se rend ridicule en étant jaloux. Vous aimez une femme,
elle vous aime; un beau jour elle cesse de vous aimer; mais est-ce sa
faute? Est-ce qu'elle n'aime plus parce qu'elle ne veut plus vous aimer?
Est-ce qu'elle a aimé parce qu'elle voulait aimer? Non... Eh! bien,
pourquoi donc la martyriser? Pourquoi cette fureur inutile, stupide? Car
une femme ou un homme rejetés et changés contre un autre ou une autre
sont toujours, quoi qu'on dise, pitoyables. Et leur côté ridicule est
bien mal drapé par la grande robe tragique. On n'aime plus le même ou on
en aime un autre, mais ce n'est pas parce qu'on le veut ainsi. C'est un
changement incompréhensible, involontaire, produit sans doute par le
déplacement des molécules de l'imagination. Si on est jaloux à n'en
pouvoir plus, eh! bien, qu'on les tue tous les deux et soi-même après!
Je me demande toujours s'il y a au monde quelque chose de plus laid, de
plus ridicule que les scènes de jalousie. Quand on est jaloux à tort,
on a, malgré tout, un doute; alors il faut aller trouver la femme et la
supplier, au nom de tout ce qu'il y a de cher, de sacré, de faire cesser
ce doute; on est bien misérable alors, car les femmes sont de grandes
coquines, qui sont toujours prêtes à martyriser ceux qui se livrent à
elles loyalement.
Ce discours achevé, discours qui, pour la première fois de ma vie, rend
fidèlement ma pensée, je vous embrasse et j'attends la réplique.
1882
À sa mère.
Nice.
Villa Misé-Brun.
Chère maman,
Nous sommes très bien arrivés, tout est charmant et je suis enchantée
d'être ici. Nous sommes très gais, il fait très beau et je crains que ma
sainte famille ne m'apporte les tracasseries habituelles. Nous sommes si
calmes, si sages! Paul, Sacha et Dina sont aux petits soins auprès de moi;
Vassili fait très bien la cuisine, Rosalie sert avec entrain; le soleil
chauffe. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Donc,
prenez bien votre temps et arrivez-nous vers le carnaval, tout est prêt
pour vous recevoir.
Envoyez de suite burnous algérien blanc dans le haut de l'armoire dans ma
chambre, ombrelle doublée de rose, robe noire, garnie de plumes noires,
dans le placard du cabinet de toilette.