À M. X.

Vous me demandez, mon ami, comment j'ai accueilli la grande nouvelle.

Je l'ai accueillie par des murmures. M'étant mise en dehors de tout ce qui

fait la vie des femmes, je parle du haut de la montagne n'ayant pas cette

pudeur qui empêche de dire sa pensée lorsqu'on est intéressée soi-même.

Que vous arrive-il donc? Est-ce le moment psychologique des chanteuses

qui se retirent à l'heure où l'on dira encore: quel dommage! J'aime assez

cette idée: pourtant si vous accomplissiez l'acte sans cette raison

majeure, je verrais que je m'étais trompée sur vous. Je vous prenais pour

un monument public, pour une propriété nationale... Imaginez-vous l'Arc

de Triomphe ou le Louvre passés en des mains particulières. Je ne vous le

pardonnerais qu'en ma faveur, de même que je trouverais monstrueux si l'on

donnait ces monuments à une autre qu'à moi.... Ce qui serait également

bizarre, mais excusable à mes yeux.

Vous vous aveuglez, mon ami: souvenez-vous de votre passé.... Je sais

bien, que vous vous dites: Moi, c'est autre chose.... Comme tous ceux

qui y ont passé.

Je ne vous ménage plus, dans la certitude que j'ai que rien ne pourra vous

détourner de la voie nouvelle, c'est-à-dire que c'est la même voie connue,

le même morceau de musique, seulement vous ferez la basse cette fois, vous

accompagnerez.... au bal, au spectacle. Mais ces avis sont superflus, rien

au monde ne saurait empêcher l'événement, un homme qui a inspiré tant de

passions, dépravé tant de cœurs, brisé tant de fidélités, doit fatalement

se marier. C'est l'expiation.

À son frère.

Paris, mercredi, 10 décembre 1879.

Cher Paul,

Nous sommes allées voir le Père Didon au couvent des Dominicains[12].

Ai-je besoin de te dire que le Père Didon est le prédicateur dont la

gloire grandit à vue d'œil depuis deux ans et dont en ce moment tout Paris

s'occupe. Il était prévenu; aussitôt que nous arrivons, on va l'appeler

et nous l'attendons dans une des sortes de stalles-cellules de réception,

toute vitrée, avec une table, trois chaises et un bon petit poêle. J'avais

déjà vu son portrait hier, et je savais qu'il a des yeux splendides

(beauté qui manque à L. P.). Il arrive, très aimable, très homme du monde,

très beau avec sa belle robe de laine blanche, qui me rappelle les robes

que je porte à la maison. Sans la tonsure, ce serait une tête dans le

genre de celle de P. de C., mais plus éclairée, les yeux plus francs,

l'attitude plus naturelle, quoique très haute; un visage qui commence à

devenir épais et qui a le même quelque chose de désagréablement de travers

dans la bouche que C. Mais une grande distinction, pas de charme outré de

créole, un teint mat, un beau front, la tête haute, les mains adorablement

blanches et belles, un air gai et même autant que possible bon garçon.

On voudrait lui voir une moustache. Beaucoup d'esprit, malgré un grand

aplomb. On voit tellement qu'il mesure toute l'étendue de sa vogue, qu'il

est habitué aux adorations, et qu'il est sincèrement heureux du bruit qui

se fait autour de lui!

La mère M. l'a naturellement prévenu par lettre de la merveille qu'il

allait voir et nous lui parlons de faire son portrait.

Il n'a pas refusé, tout en disant que ce serait difficile, presque

impossible... une jeune fille faisant le portrait du Père Didon... il est

si en vue... on s'en occupe tant...

Mais c'est justement pour cela, idiot!

On m'a présentée comme son admiratrice fervente. Je ne l'avais jamais ni

vu ni entendu, mais je le pressentais tel qu'il est, avec ses inflexions

de voix, passant des notes caressantes à des éclats presque terribles,

même dans la simple conversation.

C'est un portrait que je sens tout à fait et si cela pouvait s'arranger,

je serais une bienheureuse personne.

Ce grand diable de moine ne doit pas être sage. Même avant de l'avoir vu,

il me faisait un peu peur. Je n'aurais qu'à rougir quand on parlera de

lui. Ce serait désagréable, un moine! C'est un être qui pourrait avoir de

l'influence sur moi et je n'ai pas envie de cela.

Il a promis de venir nous voir et pendant un instant, j'ai désiré qu'il en

restât à sa promesse.

Mais c'est bête, et tout ce que je désire à présent est qu'il consente à

poser. Rien au monde ne ferait mieux mon affaire de peintre ambitieux.

Je t'embrasse.

[Note 12: Une partie de cette lettre se trouve reproduite dans le journal

de Marie Bashkirtseff (pages 159 et 160 du tome II).]

1880

À M.***

Paris, samedi, 3 juillet.

34, avenue Montaigne.

J'ai longtemps hésité avant d'envoyer ceci. Vous même avez si bien compris

que je ne pouvais vous écrire que vous en avez déguisé, même à vos yeux,

le souhait sous un appel à mes bons sentiments en général, délicatesse

involontaire, mais dont je vous sais gré.

S'il ne s'agissait que de réponse à un jeune homme amoureux, je ne

répondrais pas.

Aussi, entendons-nous bien: _Ceci n'est point une lettre_.

Je ne sais si je vous flatte en vous jugeant assez fin pour saisir cette

nuance. Vous êtes jeune et vous semblez en proie à un sentiment vrai. (On

verra plus tard s'il est vrai.) Avec cela on va loin. Je voudrais rendre

meilleure une créature humaine en exploitant l'influence que je puis avoir

sur elle. Entreprise grave et intéressante. Expérience élevée qui me

tentera toujours. Voilà donc ce qui me fait parler, et aussi une envie

irrésistible de me moquer un peu de vos finasseries; pourtant c'est un

triomphe facile.

Écoutez donc: le manque de franchise dans une circonstance solennelle ou

dans un rien me répugne également. Ce qui me fait aussi douter de votre

sentiment, c'est que ce sentiment vous aurait donné comme une révélation

d'un monde supérieur et vous aurait, momentanément du moins, doué de

facultés, qui vous permettraient de comprendre que devant des natures

comme la mienne on ne trouve grâce qu'en dépouillant tout artifice, à

moins d'être.... ne l'essayez pas,--en mettant son âme et sa vie à nu

comme devant Dieu.

Et vous, que faites-vous?

Vous croyez donc que des faits vrais, quoique vulgaires, m'amuseraient

moins que vos petites inventions? Quand ils ne m'intéresseraient qu'à

titre de documents humains! Et maintenant encore vous me parlez de me

confier vos peines comme si je vous l'avais défendu, vous citez ce manuel

que vous ne comprenez pas.

Vous n'êtes qu'un enfant.

Du moment où je vous montrais assez de bienveillance pour vous donner à

choisir entre un congé immédiat et un délai de six mois, vous deviez me

faire la flatterie de me prendre pour votre patronne et conseillère. C'est

un rôle, auquel on ne se refuse jamais, quelque orgueilleuse qu'on soit.

Vous auriez même pu me mettre au courant de tout, afin d'éviter à mon

esprit la fatigue de chercher le vrai dans le cas où il le chercherait.

Voilà bien des mots, n'est-ce pas, pour des niaiseries comme ces dépêches

qui vous appellent _tout de suite_, cette lettre _ultérieure_

(que vous avez le temps d'attendre), à je ne sais où, et qui vous retient;

innocent anachronisme.

J'admets que vous n'avez eu pour vous en aller aucune raison de force

majeure et que tout en ayant le cœur sensible vous songiez aux affaires,

rien de plus naturel. Mais pourquoi dissimuler cette prose, fort

honnête en somme, sous ce grand amour? Voilà qui n'est pas délicat pour

vous-même... Car enfin c'est étonnant que tout coïncide pour que vous vous

trouviez là justement pour les commissions de vos parents.

Grand innocent que vous êtes! Le mensonge, quand il n'est pas manié par

quelqu'un de très adroit, est une guenille aux couleurs criardes. Et le

mensonge futile est écœurant comme une vilenie.

Pourquoi, par exemple, dire que l'appartement de X. est immense? Il n'y a

qu'un salon de grandeur moyenne, je le sais. Cette futilité vous prouve

qu'il n'y a pas de futilités. Il suffit d'analyser une seule goutte d'eau

pour connaître les propriétés de toute la source.

Je ne déchirerai pas votre lettre.

Si vous voulez que j'entreprenne votre amélioration, j'ai besoin de

documents pour voir si je réussis. Si vous êtes bon élève, vous vous ferez

de moi une amie véritable et, si vous avez compris mon caractère, vous

savez que mon amitié sera bonne.

Mais êtes-vous digne de tout cela? Et les choses ne tournant pas selon vos

désirs, ne m'en voudrez-vous pas bêtement de m'avoir aimée?

Vous avez écrit des bêtises, comme vous dites, mais recommencez. Ici il ne

s'agit que de votre moral et point du tout de vos projets terrestres....

Je vous trouve audacieux de porter les regards à la hauteur où je me suis

placée, mais le proverbe ne dit-il pas que le soldat qui n'aspire pas à

devenir maréchal de France n'est qu'un mauvais soldat.

Je m'aperçois, à la fin, que ce que j'exige de vous est insensé. Ce serait

changer tout l'homme.

On dit, et je n'y crois pas, que l'amour fait des miracles... La façon

facile dont vous avez accepté cette absence m'a choquée... enfin.

Si vous ne _sentez_ pas la vérité de mes prédications, j'y renonce,

et vous, allez en paix.

Chaque fois que vous vous impatienterez ou trouverez, en homme ordinaire,

votre rôle ridicule, consultez ce petit _Manuel du parfait amoureux_;

il vous donnera la mesure de vos sentiments.

Posons comme principe indéniable qu'il n'y a pas de vilenie dans la

personne aimée qu'on ne tâche de s'expliquer favorablement; qu'il n'y a

pas au monde de chose qu'on ne fasse pour la personne aimée en éprouvant

un réel contentement; qu'il n'y a pas de ce qu'on appelle _sacrifice_

qu'on ne s'impose avec joie. Car en somme l'amour est un sentiment

égoïste, et la preuve c'est qu'on est plus heureux d'aimer que d'être

aimé. Mais tout cela ne se demande et ne se commande pas: l'homme qui

aime l'accomplit tout naturellement, parce qu'il éprouve une satisfaction

personnelle. Quand il y a la moindre hésitation, la moindre impatience,

on ne doit pas ou ne peut pas croire qu'on aime.

Vous verrez donc si les quelques mois d'épreuve, _au bout desquels il

n'y a en somme qu'une incertitude_, vous les supporterez facilement et

surtout avec plaisir.

Tout cela _ad libitum_.

Amen.

À Monsieur Julian.

Nouméa--Mont-Dore, juillet, août 1880.

Oui, citoyen Directeur, tout y est jusqu'au costume spécial qui vous

est imposé comme à des galériens, et c'est vêtus de ce costume que nous

subissons le mauvais traitement de cinq à sept heures du matin. Le docteur

des Eaux assure qu'il est bon, mais tous ces gens en place.... des

accapareurs, quoi! Bien, bien dommage que T. ne vienne pas. Vous, je ne

vous invite pas. Paris a besoin de vous. Mais quel bien immense vous

ferait un peu d'exil par ici.

Figurez-vous qu'il n'y a rien à manger. Ce n'est pas d'une âme élevée

que de songer à la nourriture; mais hélas! Si je ne craignais de devenir

anémique! le docteur a essayé de me faire croire que je l'étais: Vous êtes

très faible, Mademoiselle?--Mais non, Monsieur.--Habituellement pâle?--Au

contraire.--Facilement fatiguée?--Mais pas du tout!--Cela ne fait rien,

vous êtes faible.--Pourtant, Monsieur, comment expliquer? C'est

impossible à expliquer, mais cela est.

Donc si je n'avais peur de devenir très faible, j'avalerais encore moins

que ce que j'avale, tellement c'est répugnant. Ô succulente cuisine du

lac Saint-Fargeau, tu m'as donné comme un avant-goût des produits des

Trompette du Mont-Dore. Mais combien tu étais préférable!

Que je n'omette pas de rendre justice à l'équité avec laquelle vous avez

jugé mon dessin.

Ma tante vous envoie ses meilleurs souvenirs... ce n'est pas aux miens que

vous devez cette épître illustre avant que son auteur le devienne (style

Rochefort), c'est que j'ai besoin de vous ménager.

Qui est-ce qui remonterait la vis dans les moments critiques? Ce que vous

me dites des cinquante ouvriers travaillant, cet emploi exagéré des bras,

n'est-ce pas une de ces manœuvres d'abrutissement populaire, dont le

régime à jamais exécrable des Césars s'est servi pour annihiler les

intelligences ouvrières? Vous avez aussi écrit le mot _aboutir_, un

mot suspect, ayant été prononcé par le grand enjôleur qui se cache encore

sous les fleurs républicaines.

Un instant j'ai pensé que vous rachetiez toutes ces choses qu'il m'est

douloureux de reprocher à un bon patriote; oui, j'ai pris un instant ce

mariage des deux silhouettes pour cette alliance tant désirable avec la

patrie de l'Inquisition et je m'en réjouissais. Tous les peuples latins

sont frères et il me serait doux de voir la France extirpant le dernier

vestige de... dans le pays en question. Je me trompais.

Laissez-moi espérer.

Donc, quelles que soient nos préférences, que nous aimions la République

athénienne, spartiate, collective, socialiste, orthopédique, artistique,

médailleuse, Tonyfiante et même Rodolphiphobe.

_Vive la République!_

À son frère.

Paris, 1880.

Cher Paul,

Je vais te raconter une demande en mariage par un prince: il est venu

dîner, et il me glisse à l'oreille qu'il a à me parler. Ma tante causait

avec C...., et je l'ai écouté.

--Faut-il me marier?

Vois-tu la ficelle, cher Paul?

--Oui, si cela vous fait plaisir.

--Cela ne me fait pas plaisir.

--Alors ne le faites pas. C'est tout ce que vous aviez à me dire?

--Non, je vous ai dit que je vous ai aimée... Eh! bien, je vous aime...

Vous comprenez que c'est une torture pour moi de venir ici comme ça; j'en

suis malade.

--Et pourquoi? Je pensais que cela vous faisait plaisir.

--Oui, mais chaque fois que je vous dis quelque chose vous m'insultez...

--Mais non, je suis gaie, et si j'émaille notre conversation de

digressions, c'est que vous mettez vraiment un temps infini entre chaque

phrase.

--Vous ne vous moquerez pas de moi?

--Non, non, non, je suis très sérieuse.

Mais au lieu de parler, il me regardait avec ses yeux si cernés et son

front encore plus pâle que d'habitude...

--Il faut m'en aller, n'est-ce pas, ne plus venir ici?

--Pourquoi?

--Je vous aime...

Il fallait parler bas pour ne pas être entendus des autres, et cela

donnait aux voix quelque chose de doux et de charmant.

--Je vous ai dit que je vous aimais... et quand on aime une jeune fille,

il n'y a pas trente-six issues; c'est l'un ou l'autre, n'est-ce pas? Il

faut donc que je ne revienne plus...

--Et pourquoi? (Je faisais la naïve.)

--Parce que je souffre trop.

Puis, il se mit à pleurer. Il y avait dans ce mouvement quelque chose

d'enfantin, de gentil; mais le mouchoir, qui est venu essuyer les yeux,

a tout gâté.

--Voyons, voyons, oh! alors, disais-je sans rire, et puis des larmes

maintenant, je veux bien, mais on ne les essuie pas avec des morceaux

de toile, on les laisse essuyer par... celle qui les fait couler.

Il fit un geste d'impatience.

--Tout n'est pas rose dans ce monde, repris-je sérieusement, mais pas rose

du tout... Mon système de faire ce qui fait plaisir... c'est bon, mais ce

n'est pas praticable; on peut ne pas faire ce qui déplaît, mais faire ce

qui plaît...

--Écoutez-moi, mademoiselle, et ne m'insultez pas, ne vous moquez pas.

Je vais m'en aller, ou bien il faut que vous... m'autorisiez à revenir;

cela ne peut pas durer ainsi, je suis trop malheureux, je souffre, je suis

malade. Quand on aime une jeune fille, il faut qu'on se marie avec elle ou

qu'on s'en aille pour toujours.

--Écoutez, repris-je, c'est facile à dire: se marier; mais à faire, ça

dépend...

--De qui?

--Mais de moi.

--Et alors?

Il est jeune et il a dû trembler un peu, même s'il a pensé à ma dot.

--Et alors... moi, je ne veux pas m'engager; et puis, je ne sais pas,

moi, s'il faut attendre. Est-ce que je sais ce que vous êtes; vous avez

l'air d'un honnête homme, vous ne l'êtes peut-être pas... C'est long, un

mariage, ça dure longtemps... Je ne crois pas à votre amour, qui est

peut-être vrai... Je voudrais m'en assurer... Comprenez-vous, il

faudrait attendre.

--Combien?

--Voyons, (je me mis à compter sur les doigts, cinq, six), au jour de

l'an?

--C'est trop long.

--Alors, à Noël, mettons Noël, sept mois.

--Et si vous êtes sûre de mon amour, mademoiselle, vous consentirez?

--Ah! non, je ne dis pas cela, monsieur, ce serait m'engager, je ne veux

pas m'engager, je ne vous aime pas. Mais ce délai est nécessaire pour nous

édifier sur la situation de nos sentiments réciproques.

--Et alors, il vous faudra encore trois mois pour vous décider.

--Mais, non, je vous dirai cela tout de suite.

Et alors, je fais l'enfant, la simple. Après avoir été tantôt rêveuse,

tantôt grave, tantôt moqueuse, je parle de ma peinture, est-ce que je puis

me marier! Je dois peindre. Et puis, ne devais-je pas mourir?

--Je ferai de la peinture avec vous, mademoiselle.

--C'est cela, et pendant les sept mois vous apprendrez à dessiner.

Et je me mets à vanter la vie d'atelier, je lui parle de ma dot, disant

qu'elle entre pour beaucoup dans son amour. Naturellement, il fait

l'indigné.

--Est-ce que vous croyez que je ne pourrais pas trouver de l'argent, si

je voulais! Est-ce que je sais seulement ce que vous avez, je me moque de

votre fortune! C'est vous que j'aime!

Eh! bien, cher Paul, je ne l'aime pas, je n'ai même pas pour lui de ce je

ne sais quoi que j'avais pour X...

--En ordonnant ce délai de sept mois, me laissez-vous la possibilité

d'espérer?

--Il faut toujours espérer, quand même je vous dirais catégoriquement

_non_. Du reste, j'ai trouvé... Vous allez copier tantôt quelque chose

que je rédigerai... Voici le document; il accepte.

En somme, moi je ne lui demande rien, c'est lui qui dit m'aimer, moi, je

lui offre le moyen de s'en assurer. Voilà tout. C'est amusant, n'est-ce

pas?

Demain, je t'écrirai encore.

Au revoir.

À la Princesse K***,

Comme c'est ennuyeux, chère princesse, que vous ne soyez pas à Paris!

Songez donc, Gambetta donne une fête splendide, nous avons une invitation,

mais maman et ma tante ne veulent pas y aller en deuil et ne connaissant

personne chez les républicains, je suis si désolée d'être obligée de me

passer de ce divertissement, qui sera, en vérité, une chose très amusante,

et très drôle, et très magnifique, que je suis prête à aller vous chercher

à Dieppe.

Vraiment vous devriez revenir à Paris au moins pour ce jour; c'est si

près, Dieppe, seulement quatre heures, quatre fois le voyage à

Versailles. Rien qu'une promenade.

Si vous voulez, deux de nous irons vous chercher pour vous décider plus

facilement. Pensez donc! une première fête chez Léon, toute la haute gomme

républicaine y sera; un spectacle unique et pour ainsi dire historique. On

fait des préparatifs dix fois _bœuf_. Ce qui m'attriste un peu, c'est

que le fils A... n'y sera pas à cause de la stupidité de son grand-père

qui a eu l'invention d'être très souffrant. Mais je me consolerai

facilement de cette absence.

Voyons, décidez-vous; sans vous, je serai forcée de rester à la maison;

je ne connais que des bonapartistes qui, si je leur disais que je vais

dans la hotte de la présidence, me considéreraient comme une personne

absolument dégoûtante.

Vite une réponse.

Je vous embrasse.

1881

À Monsieur X...

Monsieur,

Voici un plan[13] avec le nord bien indiqué[14]. Maintenant voici mes

idées à moi pour que vous sachiez dans quel sens marcher. L'atelier

aurait la hauteur de deux étages et aurait trois jours, plus un jour

d'en haut. Au-dessous de l'atelier, un atelier aussi, mais de sculpture,

au rez-de-chaussée.

Vous comprenez, il n'y aurait pas de chambres habitables dans cette

partie; du reste, je fais au crayon les divisions imaginées par moi;

vous verrez si c'est pratique.

Je voudrais que l'atelier communiquât avec les salons. Ainsi voilà,

rez-de-chaussée: atelier de sculpture, et cuisines, etc., etc. Premier

étage: salons et ateliers. Deuxième étage: chambres à coucher; combles

pour les domestiques. Je vois qu'on peut me faire ma chambre et un cabinet

de toilette au premier, et l'atelier restera encore assez grand, et ma

chambre aura cinq mètres de largeur. Ou bien, si vous trouviez le moyen

de donner à l'atelier une forme régulière ce serait parfait.

Seulement ce à quoi je tiens, c'est que l'atelier vienne à la suite des

salons et, pour économiser le terrain, on ferait la remise sous la salle à

manger. Vous voyez que je trouve moyen d'avoir devant l'atelier un jardin,

par lequel on entrera, car il faut aux ateliers une entrée à part. Au

besoin, ma chambre et mon cabinet pourraient être au deuxième et je

passerais à l'atelier par l'escalier intérieur.

Mais surtout que l'entrée principale soit de telle façon qu'on soit obligé

de traverser le salon et la bibliothèque avant d'arriver à l'atelier. Les

pièces en enfilades, enfin.

J'espère que vous comprendrez ces incohérences et excuserez le désordre de

mes idées architecturales.

Agréez, je vous prie, Monsieur, mes civilités.

P.S. Il serait peut-être possible de placer le jardin (quand même il

n'aurait qu'une superficie de 50 mètres) de telle façon que j'y puisse

faire des études sans être vue de la rue. Je ne tiens pas au jardin à

l'extérieur; là où je l'ai indiqué on pourrait ne faire qu'un jardinet de

deux mètres de profondeur.

Enfin ce sont tout des idées en l'air! Du reste, le jardin me semble bien

où je l'ai marqué sur le plan.

Maintenant il faut un escalier, une cour, une écurie et remise; je

voudrais bien qu'on puisse entrer de l'escalier dans le grand salon.

[Note 13: Le livre original comporte le plan à la page 139.]

[Note 14: Il s'agit ici d'un hôtel qu'on avait le projet de construire à

Paris avenue Kléber. Il ne fut pas donné suite à ce projet.]

À Monsieur Julian.

Russie, Poltava, 21 mai/2 juin 1881.

Draperies blanches, yeux tristes, mains pâles, air détaché... Le royaume

de ce pays-ci n'est pas pour moi! (sujet d'esquisse pour le paysage).

Oh! les horribles mastodontes, des gens qui ont des poses et des mains

comme sur les vieux mauvais portraits. Faut-il être enragée, hein? Vous

êtes un grand prophète, mais il me fallait ces cent heures de chemin de

fer.

Du reste jusqu'à présent je n'en ai eu que l'avantage d'un rhume. L'air

délicieusement pur et parfumé est trop frais pour rester tout le temps

dehors et me voilà dedans... Je m'y suis fourrée moi-même, mais ça n'en

est pas plus drôle... Si au moins c'était la sévère majesté des steppes,

mais non! La campagne est jolie. La famille est aux petits soins, les

nouveaux me trouvent délicieuse, les anciens trouvent que je suis devenue

sérieuse et calme...

Il y a cinq ans, je venais montrer mes premières jupes longues et je leur

ai servi un feu d'artifice à tout casser; à présent je viens chercher

quelque chose qui flotte entre _oubli_ et _repos_. J'ai la tête

pleine de peinture, et ces personnes-là ne peuvent pas comprendre les

nobles préoccupations des gens de notre espèce et puis, il faut l'avouer,

je suis finie jusqu'à nouvel ordre.

Hier, pour la fête de mon père, grande ovation. Tous les paysans venus

dans la cour, on l'a acclamé, secoué, embrassé, on m'a fait ôter mon

chapeau et mon voile pour me voir et, après examen, ç'a été à moi d'être

portée en triomphe et acclamée. Il m'a fallu en embrasser un tas. Puis

sont arrivées les femmes, j'ai paru au balcon, nouvel enthousiasme et cri

dominant: un bon mari! _Gambetta à Cahors enfin_.

Puis quand tout ce monde a eu bu et dansé, on a parlé de donations de

terres, mais quelqu'un leur a montré le poing et l'incident a été clos.

On distribue, à ce qu'on dit, à ces braves gens des soi-disant ukases de

l'Empereur, obligeant les propriétaires à leur donner trente-six choses.

On a mis aussi à prix les têtes des nobles, 50 roubles la pièce. Me

voyez-vous au bout d'une pique? Enfin, si vous avez présente à l'esprit

l'histoire des dernières années de votre ancien régime, vous êtes au

courant. La ressemblance est frappante depuis la condition épouvantable du

peuple, jusqu'à l'aveuglement stupide des grands. Le paysan français qui

met à sac le château en disant qu'il en est désolé, mais que le roi le

veut ainsi, est le frère du Russe qui prétend avoir l'ordre de massacrer

les Juifs.

Figurez-vous que je n'ai pas pu avoir un chevalet à Poltava. Un aimable

indigène est allé en chercher un à 12 heures de chemin de fer, c'est au

moins gentil. Ici il n'y a qu'un photographe peintre, pas moyen d'avoir

une toile assez large. Ah! si vous saviez!

Comment va M. Tony Robert-Fleury? Je l'ai laissé souffrant. S'il allait

crever sa toile! Ça me dérangerait horriblement dans mes habitudes et

puis, blague à part, je l'aime bien et vous aussi.

P.S.--Paul est devenu obèse, sa femme est gentille et jolie et tout va

bien. Dina fait de grandes toilettes et s'amuse, et moi je ne suis même

pas sensible aux triomphes populaires... C'est grave.

À son père.

Août 1881.

Cher père,

Après l'article du journal Jugeni Cray, il faut absolument que je fasse

cette image. Aussi vous seriez bien aimable de faire des démarches

nécessaires puisque je ne sais comment m'y prendre. En outre comme vous

êtes un être intelligent, je m'en rapporte à vous pour me procurer tous

les renseignements exacts. Par exemple, pour quelle partie de l'église[15]

serait l'image et sa grandeur, et sa forme, etc. Car je suppose que cela

doit être approprié à la disposition des ornements intérieurs, et sans

doute les principales images sont déjà commandées à des célébrités russes.

Enfin tâchez de m'obtenir quelque chose d'important pour que j'aie de la

satisfaction à le faire bien. J'aimerais que ce fût grandeur nature. Le

Christ, par exemple, avec la figure de l'empereur: enfin je me mets à la

disposition du comité (est-ce un comité?) pour telle image qu'on voudra.

Seulement, s'il faut que je sois l'esclave d'une certaine dimension ou

d'un certain sujet, il faut que je le sache au plus vite, afin de penser à

mon sujet et de m'y mettre.

En un mot, vous arrangerez cela très bien, j'en suis sûre.

Je félicite et embrasse la princesse[16]. Au revoir.

Votre fille célèbre,

Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée · 第 15 / 31 题