NOUVELLES
ASIATIQUES
PAR
COMTE DE GOBINEAU
NOUVELLE ÉDITION
PRÉCÉDÉE D'UN
AVANT-PROPOS DE T. DE VISAN
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1922
AVANT-PROPOS
Plusieurs des ouvrages du comte de Gobineau sont rares et, pour dire
le vrai, introuvables. Depuis que cette passionnante physionomie
littéraire a été remise en valeur par divers travaux allemands et
français, et que l'opinion commence enfin à soupçonner en l'auteur
des _Pléiades_ un des génies les plus curieux du dix-neuvième siècle,
les livres du comte de Gobineau sont recherchés avec fureur par les
collectionneurs avertis.
On a donc pensé opportun d'offrir au public lettré une seconde édition
des _Nouvelles asiatiques._ Ce recueil, depuis longtemps épuisé, parut
en 1876 à la librairie Didier, tandis que le comte de Gobineau se
trouvait en Crimée, accomplissant en compagnie de l'Empereur du Brésil,
Dom Pedro, ami très fidèle, un grand voyage en Russie, en Turquie, et
en Grèce, par Saint-Pétersbourg, Nijni-Novgorod, Moscou, Kiew, Livadia,
Sébastopol, Constantinople et Athènes.
Si les lecteurs allemands, depuis une vingtaine d'années, grâce à
de généreuses et intelligentes initiatives, sont familiarisés avec
l'œuvre du comte de Gobineau, il n'en est pas de même en France où
l'ethnologue a fait tort à l'homme de lettres et à l'artiste.
Il est arrivé à Gobineau une aventure assez ennuyeuse quoique commune.
Son nom s'est attaché au fameux _Essai sur l'inégalité des races
humaines._ Pour beaucoup de gens inattentifs il fut l'homme d'un seul
livre, d'ailleurs original, plein d'aperçus hardis, mais enfin assez
spécial, d'abord rébarbatif et destiné au public savant. C'était
étrangement restreindre sinon refroidir la curiosité. Quantité de
lettrés, à la vue d'un titre un peu rude, ne poussèrent pas plus
avant leur investigation, s'étonnant qu'on fit tant de bruit autour
d'un diplomate, écrivain à ses heures, orientaliste par ennui,
croyaient-ils, amateur érudit sans plus.
Que si quelques critiques plus éclairés prétendaient reviser un
jugement par trop sommaire, on avouait qu'à la vérité on n'ignorait pas
les _Pléiades_, ce roman de l'énergie et de l'ascétisme humains, qu'on
admirait même _la Renaissance,_ cette magistrale fresque d'histoire.
Mais lorsqu'on avait prononcé à ce sujet le mot d'impérialisme
stendhalien, on se croyait quitte envers une mémoire pourtant digne de
quelque pitié.
La vérité est tout autre. Gobineau fut diplomate par occasion, mais
écrivain de métier et l'homme le plus éloigné qui soit de tout
pédantisme, bref, le plus français. Dès l'âge de vingt ans il entre
dans la carrière des lettres et ne quitte la plume que le jour de sa
mort. Déjà Mérimée, un de ses intimes, s'étonnait de cette fécondité
intellectuelle. Romans, épigraphie, drames, histoire des peuples,
poèmes lyriques, archéologie, récits de voyage, philosophie comparée,
Gobineau s'est essayé dans les genres les plus divers et a excellé
dans la plupart. Sa culture encyclopédique, jointe à une curiosité
insatiable et à une imagination extraordinaire, l'entraînait dans les
voies les plus opposées.
Ajoutez à cela une promenade perpétuelle à travers des pays exotiques,
des races très anciennes et qui furent la jeunesse du monde, des
horizons magnifiques, contemplés tour à tour avec des yeux de savant et
des yeux de poète, un cerveau admirablement organisé et un goût très
sûr quoique très original--et vous vous étonnerez moins de voir une
intelligence saine et active pousser des prolongements dans tous les
domaines de l'esprit, de même qu'un bel arbre étend ses racines autour
de lui en éventail.
Cette œuvre composée de deux douzaines de volumes, si variée
dans ses réalisations, accuse une réelle unité de pensée. Une idée
directrice relie les romans aux ouvrages d'érudition, les poèmes aux
études scientifiques, en sorte que porter un jugement sur le comte de
Gobineau est fort hasardeux, avant d'avoir épuisé la substance de tous
ses livres complétés les uns par les autres. C'est là le mystère d'une
vie bien organisée.
Ces ouvrages ne sont pas accessibles au même degré. Gravir à
contretemps l'échelle de l'initiation c'est risquer de s'essouffler.
Chaque âme possède ainsi des chemins plus ou moins familiers.
En mettant entre les mains du grand public les _Nouvelles asiatiques_
on a conscience de dévoiler un des côtés les plus riants de l'œuvre
de Gobineau, et quand même les plus représentatifs. Cet ouvrage plaira
aussi bien aux savants qu'aux amateurs, aux érudits comme aux simples
lettrés, à ceux qu'on appelait jadis les «honnêtes gens».
L'attrait piquant de ces scènes exotiques, l'art étonnant avec lequel
sont campés certains caractères, la psychologie aiguë et froide,
la magie d'un style tout en mouvements et qui mord, ne sauraient
manquer de captiver les vrais admirateurs de Stendhal et de Mérimée.
Les ethnologues ne seront point déçus qui cherchent des observations
objectives, des analyses expérimentales d'états d'âmes collectifs, car
il n'est point d'homme plus dégagé de tout parti pris que l'auteur de
la _Renaissance_, quoi qu'on en ait dit. Il n'a rien tant en horreur
que les théoriciens si ce n'est les moralistes. Lui-même a pris soin de
nous en avertir dans son _Introduction_. La page est belle et tout à
fait dans sa manière.
On ne se rend pas très bien compte de ce que vaut un
moraliste, à quoi il sert depuis le temps que cette
secte parasite s'est présentée dans le monde; et les
innombrables censures qu'elle mérite par l'inconsistance
de son point de départ, l'incohérence de ses remarques,
la légèreté de ses déductions, auraient bien dû faire
classer, depuis des siècles, ses adeptes au nombre des
bavards prétentieux qui parlent pour parler et alignent
des mots pour se les entendre dire. Au nombre des
non-valeurs que l'on doit aux moralistes, il n'en est pas
de plus complète que cet axiome: «L'homme est partout le
même.» Cet axiome va de pair avec la grande prétention
de ces soi-disant penseurs de réformer les torts de
l'humanité, en faisant admettre à celle-ci leurs sages
conseils.
Oui les âmes sont fort éloignées les unes des autres, et Gobineau
ajoute:
Au rebours de ce qu'enseignent les moralistes, les hommes
ne sont nulle part les mêmes. On s'aperçoit sans peine
qu'un Chinois possède deux bras et deux jambes, deux yeux
et un nez comme un Hottentot ou un bourgeois de Paris;
mais il n'est pas nécessaire de causer une heure avec
chacun de ces êtres pour s'apercevoir et conclure qu'aucun
lien intellectuel et moral n'existe entre eux, si ce n'est
la conviction qu'il faut manger quand on a faim et dormir
quand le sommeil presse....
...Dans les Nouvelles ici rassemblées, le but qu'on
s'est proposé a donc été de montrer un certain nombre de
variétés de l'esprit asiatique et en quoi cet esprit,
observé en général, s'éloigne du nôtre. Ce sont les
observateurs pénétrés de cette vérité qui se sont
montrés les plus propres à vivre au milieu des Persans,
des Afghans, des Turcs et des gens du Caucase. Quand
on l'a oubliée et qu'on se place ensuite en face de
ces populations avec l'intention de les décrire, on ne
formule plus à leur égard que des jugements ridicules; on
se borne à les trouver perverses et rien que perverses,
par cela seul qu'elles ne ressemblent pas aux Européens.
La conclusion nécessaire à tirer de ce jugement serait
qu'elles représentent la corruption, tandis que les
Occidentaux sont la vertu. Afin de ne pas tomber dans un
pareil non-sens, il ne faut pas parler des Asiatiques en
moraliste.
Ces Nouvelles furent écrites à Stockholm durant que Gobineau était
ministre de France en Suède. Il atteignait la soixantaine et revivait
pour son plaisir une existence assez mouvementé, promenée avec délices
aux quatre coins de l'Orient.
Vers cet Orient des _Mille et une Nuits_ si complexe, si cruel, si
merveilleux, si totalement différent de notre civilisation et dont
Gobineau emprunta certaines habitudes de vie, sa pensée se reportait
sans cesse. Il se rappelait ses années vécues en Perse et dans la
Turquie d'Asie; son bienheureux séjour en Grèce, la masse de documents
trouvés surplace; les pays incomparables traversés dans l'exaltation;
la quotidienne observation de ces caractères asiatiques où l'instinct
domine jusqu'à la tyrannie, de ces mœurs commandées par une sorte
d'immoralité inconsciente. Le curieux spectacle, pour un psychologue
dénué de préjugés, que cette floraison humaine si vivace et si libre!
Quelque chose de cette nostalgie de l'Orient se retrouve dans le
dernier chapitre du recueil: _la Vie de voyage_. C'est la description
colorée d'un de ces immenses trains de caravanes qui vont d'Erzeroum
à Tebriz, caravanes conduites par un chef autoritaire et expérimenté,
composées de deux mille voyageurs: Osmanlis, le chapelet de grains
d'ambre à la main, émigrés tjerkesses, Juifs, Arméniens, Yézidys,
Syriens, le tout s'étendant sur plusieurs kilomètres de longueur, avec
des files de chevaux, de mulets, de chameaux escortés par des gardiens,
le chef couvert de bonnets ronds ou cylindriques. Ainsi l'on s'avance
parmi des contrées tantôt fertiles, tantôt désolées avec, sur sa tête,
le vol imposant des aigles et des faucons décrivant leurs cercles
de chasse. Les aventures ne sont jamais les mêmes; de ce spectacle
ondoyant et changeant on ne peut se lasser. Plusieurs voyageurs vont
jusqu'à passer leur existence à suivre ces trains humains, tellement
ce genre de vie est passionnant. C'est pourquoi, ajoute Gobineau:
On peut donc s'expliquer que lorsque les hommes ont goûté
une fois de ce genre d'existence, ils n'en peuvent plus
subir un autre. Amants de l'imprévu, ils le possèdent
ou plutôt s'abandonnent à lui du soir au matin, et du
matin jusqu'au soir; avides d'émotions, ils en sont
abreuvés; curieux, leurs yeux sont constamment en régal;
inconstants, ils n'ont pas le temps même de se lasser de
ce qui les quitte; passionnés enfin pour la sensation
présente, ils sont débarrassés à la fois des ombres du
passé, qui ne sauraient les suivre dans leur évolution
incessante, et encore bien plus des préoccupations de
l'avenir écrasées sous la présence impérieuse de ce qui
est là.
On comprend à quel point ce mode de vivre exalte notre auteur, plus que
quiconque «amant de l'imprévu», «avide d'émotions», «passionné pour la
sensation présente», les sens en perpétuel éveil, l'intelligence en
réceptivité constante.
Aussi bien, connaissant à la perfection les paysages, les êtres et les
mœurs dont il parle, Gobineau nous a donné une série de Nouvelles
extrêmement vivantes et variées, sorte d'illustration littéraire
de son livre plus scientifique _Trois ans en Asie_. Tour à tour
transportés dans les aouls de Tjerkesses, dans les villes turques,
persanes ou afghanes, au milieu de vallées très riches ou de plaines
arides et poussiéreuses, nous assistons à un défilé de types les plus
dissemblables et les plus pittoresques qui soient, unis pourtant dans
la même ferveur: la haine de l'Européen.
_La danseuse de Shamakha_ évoque une série de scènes caucasiennes;
les _Amants de Kandahar_, récit sanguinaire qui a pour théâtre
l'Afghanistan, rappellent une histoire de _vendetta_ ou une chronique
italienne de la Renaissance; l'_Illustre Magicien_ fait songer aux
contes des _Mille et une Nuits_,--au dire de critiques autorisés, cette
nouvelle est un pur chef-d'œuvre;--la _Guerre des Turcomans_ nous
permet de saisir sur le vif la verve incomparable de l'auteur et cette
ironie froide et cruelle qui est bien une des caractéristiques les plus
curieuses de son tempérament d'artiste. Cette ironie si particulière
et ce pessimisme aigu l'apparentent à Stendhal et à Mérimée; mais seul
peut-être, Kipling a su évoquer des paysages exotiques avec cette
intensité.
Au moment où l'attention de l'Europe est plus que jamais sollicitée
par cet Orient fanatique, mystérieux, en proie au choc des races et
présentant des symptômes inquiétants de décrépitude après avoir été le
berceau de la civilisation, les _Nouvelles Asiatiques_ susciteront un
vif mouvement d'intérêt. Ce livre, en plus qu'il est un chef-d'œuvre
littéraire, permettra à certains de reviser leur jugement sur
l'œuvre du comte de Gobineau. Pour beaucoup il sera une révélation.
TANCRÈDE DE VISAN.
Mars 1913.
INTRODUCTION
Le livre le meilleur qui ait été écrit sur le tempérament d'une
nation asiatique, c'est assurément le roman de Morier, intitulé:
_Hadjy-Baba_. Il est bien entendu que les _Mille et une Nuits_ ne
sont pas en question: elles demeurent incomparables; c'est la vérité
même: on ne les égalera jamais. Ainsi, ce chef-d'œuvre mis à part,
_Hadjy-Baba_ tient le premier rang. Son auteur était secrétaire de la
légation britannique à Téhéran, à un moment où tout ce qui appartenait
au service de la Compagnie des Indes brillait d'une valeur indiquant
l'Age d'or. Morier a bien vu, bien connu, bien pénétré tout ce qu'il a
décrit, et, dans ses tableaux, il n'a fait usage que d'un dessin précis
et de couleurs parfaitement harmonieuses. Cependant, un point est à
observer. Ce charmant auteur a fait un livre, et ce livre, assujetti
aux conditions de tous les livres, est placé à un point de vue
unique. Ce qu'il dépeint, c'est la légèreté, l'inconsistance d'esprit,
la ténuité des idées morales chez les Persans. Il a admirablement
développé et traité son thème. Il a pris une physionomie sous un
aspect, et ce que cet aspect présente, il l'a rendu en perfection sans
en rien omettre; mais il n'a ni voulu, ni pu, ni dû rien chercher au
delà: il lui aurait fallu sortir des lignes tracées par la position du
modèle. Il ne l'a pas fait et on ne saurait l'en blâmer. Seulement,
le résultat demeure qu'il n'a pas tout montré. Pour ce motif et parce
qu'il n'y avait pas lieu de copier de nouveau la figure qu'il avait si
bien réussie, je n'ai pas voulu produire un livre, mais une série de
Nouvelles; ce qui m'a permis d'examiner et de rendre ce que je voulais
reproduire sous un nombre d'aspects beaucoup plus varié et plus grand.
Je n'ai pas eu seulement pour but de présenter, après Morier,
l'immoralité plus ou moins consciente des Asiatiques et l'esprit de
mensonge qui est leur maître; je m'y suis attaché pourtant, mais cela
ne me suffisait pas. Il m'a paru à propos de ne pas laisser en oubli
la bravoure des uns, l'esprit sincèrement romanesque des autres;
la bonté native de ceux-ci, la probité foncière de ceux-là; chez
tels, la passion patriotique poussée au dernier excès; chez tels,
la générosité complète, le dévouement, l'affection; chez tous, un
laisser-aller incomparable et la tyrannie absolue du premier mouvement,
soit qu'il soit bon, soit aussi qu'il soit des pires. Je n'ai pas
cherché davantage à peindre un paysage unique, et c'est pourquoi j'ai
transporté le lecteur tantôt dans les aouls des Tjerkesses, tantôt dans
les villes turques ou persanes ou afghanes, tantôt au sein des vallées
fertiles, souvent au milieu des plaines arides et poussiéreuses;
mais malgré le soin apporté par moi à réunir des types différents,
sous l'empire de préoccupations variées et au sein de régions très
dissemblables, je suis loin de penser que j'aie épuisé le trésor dans
lequel je plongeais les mains.
L'Asie est un pays si vieux, qui a vu tant de choses et qui de tout
ce qu'il a vu a conservé tant de débris ou d'empreintes, que ce qu'on
y observe est multiplié à l'infini. J'ai agi de mon mieux pour saisir
et garder ce qui m'était apparu de plus saillant, de mieux marqué, de
plus étranger à nous. Mais il reste tant de choses que je n'ai pu même
indiquer! Il faut se consoler en pensant qu'eussé-je été plus enrichi,
j'aurais diminué de peu la somme des curiosités intéressantes demeurées
intactes dans la mine.
C'est un sentiment commun à tous les artisans que de vouloir
restreindre leur tâche et la rendre plus prompte à se terminer.
L'ouvrier qui fait une table ou tourne les barreaux d'une chaise n'est
pas plus enclin à cette paresse que le philosophe attaché à la solution
d'un problème. Celui-ci poursuit un résultat tout comme l'autre, et,
d'ordinaire, n'est pas assez difficile sur la valeur absolue de ce
qu'il élabore et dont il se contente comme d'un résultat effectif et de
bon aloi. Parmi les hommes voués à l'examen de la nature humaine, les
moralistes surtout se sont pressés de tirer des conclusions de belle
apparence; ils s'en sont tenus là, et, par conséquent, ils se perdent
dans les phrases. On ne se rend pas très bien compte de ce que vaut
un moraliste, à quoi il sert depuis le temps que cette secte parasite
s'est présentée dans le monde; et les innombrables censures qu'elle
mérite par l'inconsistance de son point de départ, l'incohérence
de ses remarques, la légèreté de ses déductions, auraient bien dû
faire classer, depuis des siècles, ses adeptes au nombre des bavards
prétentieux qui parlent pour parler et alignent des mots pour se les
entendre dire. Au nombre des non-valeurs que l'on doit aux moralistes,
il n'en est pas de plus complète que cet axiome: «L'homme est partout
le même.» Cet axiome va de pair avec la grande prétention de ces
soi-disant penseurs de réformer les torts de l'humanité, en faisant
admettre à celle-ci leurs sages conseils. Ils ne se sont jamais demandé
comment ils pourraient réussir à changer ce mécanisme humain qui crée,
pousse, dirige, exalte les passions et détermine les torts et les
vices, cause unique en définitive de ce qui se produit dans l'âme et
dans le corps.
Au rebours de ce qu'enseignent les moralistes, les hommes ne sont
nulle part les mêmes. On s'aperçoit sans peine qu'un Chinois possède
deux bras et deux jambes, deux yeux et un nez comme un Hottentot ou un
bourgeois de Paris; mais il n'est pas nécessaire de causer une heure
avec chacun de ces êtres pour s'apercevoir et conclure qu'aucun lien
intellectuel et moral n'existe entre eux, si ce n'est la conviction
qu'il faut manger quand on a faim et dormir quand le sommeil presse.
Sur tous les autres sujets, la manière de colliger des idées, la
nature de ces idées, l'accouplement de ces idées, leur éclosion, leur
floraison, leurs couleurs, tout diffère. Pour le nègre de la contrée
au sud du lac Tjad, il est raisonnable, indispensable, louable,
pieux, de massacrer l'étranger aussitôt qu'on le peut saisir, et si
on lui arrache le dernier souffle du corps au moyen d'une torture
finement graduée, modulée et appliquée, tout n'en est que mieux et
la conscience de l'opérateur s'en trouve à merveille. Laissez tomber
le même étranger dans les mains d'un Arabe d'Égypte, celui-ci n'aura
ni paix ni trêve, ni repos ni contentement que de façon ou d'autre
il ne lui ait arraché son dernier sou, et, s'il est possible, retiré
jusqu'à sa chemise. Le Nègre et l'Arabe ne s'entendent assurément
pas sur la manière de traiter l'humanité. Mais supposez-les tous les
deux en conférence avec saint Vincent de Paul? Quel sera le point
commun entre ces trois natures? Introduisez un moraliste comme juge
de l'entretien, pensez-vous qu'il soit en droit de soutenir, comme
il l'aura fait jusqu'alors, que les hommes sont partout les mêmes? En
droit, assurément, non; en fait, il n'y manquera pas, pour le triomphe
du système et la simplicité du mécanisme.
C'est parce que les hommes sont partout essentiellement différents
que leurs passions, leurs vues, leur façon d'envisager eux-mêmes, les
autres, les croyances, les intérêts, les problèmes dans lesquels ils
sont engagés, c'est pour cela que leur étude présente un intérêt si
varié et si vif, et qu'il est important de se livrer à cette étude,
pour peu que l'on tienne à se rendre compte du rôle que les hommes, et
non pas l'homme, remplissent au milieu de la création. C'est là ce qui
donne à l'histoire sa valeur, à la poésie une partie de son mérite, au
roman toute sa raison d'être.
Dans les Nouvelles ici rassemblées, le but qu'on s'est proposé a donc
été de montrer un certain nombre de variétés de l'esprit asiatique et
en quoi cet esprit, observé en général, s'éloigne du nôtre. Ce sont
les observateurs pénétrés de cette vérité qui se sont montrés les plus
propres à vivre au milieu des Persans, des Afghans, des Turcs et des
gens du Caucase. Quand on l'a oubliée et qu'on se place ensuite en face
de ces populations avec l'intention de les décrire, on ne formule plus
à leur égard que des jugements ridicules: on se borne à les trouver
perverses, et rien que perverses, par cela seul qu'elles ne ressemblent
pas aux Européens. La conclusion nécessaire à tirer de ce jugement
serait qu'elles représentent la corruption, tandis que les Occidentaux
sont la vertu. Afin de ne pas tomber dans un pareil non-sens, il ne
faut pas parler des Asiatiques en moraliste.
Peut-être aussi trouvera-t-on quelque avantage à se rendre compte de ce
que sont devenus aujourd'hui les premiers civilisateurs du monde, les
premiers conquérants, les premiers savants, les premiers théologiens
que la planète ait connus. Leur sénilité donnera probablement à
réfléchir sur certains signes qui se produisent actuellement en
Europe, et qui ne sont pas sans présenter des analogies avec la même
décrépitude.
NOUVELLES ASIATIQUES
I
LA DANSEUSE DE SHAMAKHA
CAUCASE
Don Juan Moreno y Rodil était lieutenant dans les chasseurs de Ségovie,
quand son régiment se trouva entraîné à prendre part à une insurrection
militaire qui échoua. Deux majors, trois capitaines et une couple
de sergents furent pris et fusillés. Quant à lui, il s'échappa, et,
après avoir erré pendant quelques mois en France, dans un état fort
misérable, il réussit, au moyen de quelques connaissances qu'il s'était
faites, à se procurer un brevet d'officier au service de Russie, et
reçut l'ordre d'aller rejoindre son corps au Caucase où, dans ce
temps-là, bonne et rude guerre était le pain quotidien.
Le lieutenant Moreno s'embarqua à Marseille. Il était naturellement
d'une humeur assez austère; son exil, sa misère et, plus que tout cela,
le chagrin profond de quitter pour bien des années au moins une femme
qu'il adorait, redoublaient ses dispositions naturelles, de sorte
que personne moins que lui n'était tenté de rechercher les joies de
l'existence.
A force de naviguer, le bâtiment qui le portait vint prendre terre au
fond de la mer Noire, à la petite ville de Poti. C'était alors le port
principal du Caucase du côté de l'Europe.
Sur une plage, sablonneuse en partie, en partie boueuse, couverte
d'herbes de marécage, une forêt épaisse, à moitié plongée dans l'eau,
s'éloignait à l'infini dans l'intérieur des terres, en suivant le
cours d'un fleuve large, au lit tortueux, plein de roches, de fanges
et de troncs d'arbres échoués. C'était le Phase, la rivière d'or
de l'antiquité, aujourd'hui le Rioni. Au milieu d'une végétation
vigoureuse, ici règne la fièvre, et tout ce qui appartient à la nature
mouvante en souffre autant que la nature végétale y prospère. La fièvre
a usurpé là en souveraine le sceptre d'Acté et des enfants du Soleil.
Les maisons, construites au milieu des eaux stagnantes et sur les
souches des grands arbres élagués, s'élèvent en l'air sur des pilotis
afin d'éviter les inondations; d'énormes trottoirs de planches les
unissent les unes aux autres; les toits lourds couverts de bardeaux
projettent en avant leur carapace épaisse et garantissent, autant que
faire se peut, des pluies fréquentes, les croisées étroites de ces
habitations semblables à des coques d'escargot.
Moreno fut saisi par l'aspect de ces nouveautés. A bord de son navire,
on connut sa qualité d'officier russe, et il était annoncé comme tel
dès son débarquement. C'est pourquoi, dans une rue assez large où il
errait dépaysé, il vit venir à lui un grand jeune homme extrêmement
blond, le nez sensiblement aplati, les yeux bridés en l'air et la lèvre
supérieure ornée d'une petite moustache rare, hérissée comme celle d'un
chat. Ce jeune homme n'était pas beau, mais leste, découplé, et avait
l'air ouvert et cordial. Il portait la tunique d'officier du génie et
l'aiguillette d'argent, particulière aux membres de ce corps qui se
sont distingués dans leurs études. Sans s'arrêter à l'accueil réservé
de Don Juan, ce garçon lui tint brusquement, en français, le petit
discours que voici:
--Monsieur, j'apprends à la minute qu'un officier aux dragons
d'Iméréthie se trouve à Poti, allant rejoindre son corps à Bakou. Cet
officier, c'est vous-même. Comme camarade je viens me mettre à votre
disposition. Je fais la même route que vous. S'il vous plaît, nous
voyagerons ensemble, et, pour commencer, je sollicite l'honneur de
vous offrir un verre de champagne au Grand Hôtel de Colchide que vous
apercevez là-bas. D'ailleurs, si je ne me trompe, l'heure du dîner
n'est pas loin, j'ai invité quelques amis et vous ne me refuserez pas
le plaisir de vous les présenter.
Tout cela fut dit de bonne grâce, avec cet air sémillant, dont les
Russes ont hérité depuis que les Français, qui passent pour l'avoir
inventé, l'ont perdu.
L'exilé espagnol accepta la main du nouveau venu, et lui répondit:
--Monsieur, je m'appelle Juan Moreno.
--Moi, monsieur, je m'appelle Assanoff, c'est-à-dire je m'appelle en
réalité Mourad, fils de Hassan-Khan; je suis Russe, c'est-à-dire Tatare
de la province de Shyrcoan et musulman, pour vous servir, c'est-à-dire
à la façon dont aurait pu l'être M. de Voltaire, grand homme! et dont
je lis avec plaisir les ouvrages, quand je n'ai pas sous la main ceux
de M. Paul de Kock.
Là-dessus, Assanoff, passant son bras sous celui de Moreno, l'entraîna
vers la place en face du fleuve, où s'apercevait d'assez loin une
grande maison basse, longue baraque, au fronton de laquelle on lisait
en lettres blanches sur une planche bleu de ciel: _Grand Hôtel de
Colchide, tenu par Jules Marron (aîné);_ le tout en français.
A leur entrée dans la salle de l'hôtel où le couvert était mis, les
deux officiers trouvèrent leurs convives déjà réunis, buvant à petits
coups de l'eau-de-vie de grains, et mangeant du caviar et du poisson
sec, dans le but d'irriter leur appétit. De ces convives quelques-uns
méritent tout au plus d'être mentionnés: deux commis français dont l'un
venait au Caucase pour acheter de la graine de vers à soie, et l'autre
pour se procurer des loupes d'arbres; un Hongrois, voyageur taciturne;
un passementier saxon allant en Perse chercher fortune.
Ce ne sont là que des comparses étrangers à notre histoire. Nous nous
attacherons davantage à ceux qui suivent. D'abord se présentait la
maîtresse de la maison, Mme Marron (aîné), laquelle devait présider le
festin.
C'était une bonne grosse personne; elle avait certainement franchi
la quarantaine, mais nullement laissé de l'autre côté de cette
frontière la prétention de séduire: du moins ses regards fort aiguisés
l'affirmaient et tenaient le pied de guerre. Mme Marron (aîné), haute
en couleurs, dépassant peut-être, dans l'envergure entière de sa
personne, une mesure modeste de moyens de plaire, les développant, au
contraire, avec une générosité prodigue, portait des boucles noires
répandues en cascades le long de ses joues et ralliant sa ceinture
d'un air fort agaçant. Cette dame avait une conversation vive, relevée
d'expressions pittoresques et animée par l'accent marseillais. La
maison était tenue au nom de Marron (aîné), comme on l'a appris déjà;
mais ce que les confidents les plus intimes de Mme Marron (aîné)
savaient sur le compte de cet époux, se bornait à dire qu'ils ne
l'avaient jamais connu et n'en avaient entendu parler que par sa femme,
qui, de temps en temps, de loin en loin, trahissait l'espoir de le voir
enfin arriver. Fait plus certain, la belle maîtresse du Grand Hôtel de
Colchide à Poti s'était fait longtemps remarquer à Tiflis, sous le nom
de Léocadie; elle y avait été modiste, et l'armée du Caucase entière,
infanterie, cavalerie, artillerie, génie et pontonniers (s'il y en a!),
s'était inclinée sans résistance sous le pouvoir de ses perfections.
--Je le sais bien, dit Assanoff à Moreno en lui racontant en gros
ces circonstances, je le sais bien! Léocadie n'est ni jeune, ni très
jolie; mais que voulez-vous faire à Poti? Le diable y est plus malin
qu'ailleurs, et, songez donc! une Française, une Française à Poti!
Comment voulez-vous qu'on résiste?
Il présenta ensuite son camarade à un homme fort grand de taille,
vigoureux, blond, avec des yeux gris pâle, de grosses lèvres, un air de
jovialité convaincue. C'était un Russe. Ce colosse souriait, portait un
costume de voyage peu élégant, mais commode, et qui trahissait d'abord
l'intention arrêtée d'éviter toute gène. Grégoire Ivanitch Vialgue
était un propriétaire riche, une sorte de gentilhomme campagnard et,
en même temps, un sectaire. Il appartenait à une de ces Églises
réprouvées, mais toujours présentes dans le christianisme, à une de ces
Églises, que les grandes communions extirpent de temps en temps par le
fer et par la flamme, mais qui, pareilles aux traînées du chiendent,
conservent quelque bouture inaperçue et reparaissent. C'était, en un
mot, un Doukhoboretz ou «Ennemi de l'Esprit». Le gouvernement et le
clergé russes se sont armés contre les religionnaires dont Vialgue
faisait partie. Quand ils les découvrent dans les provinces intérieures
de l'empire, ils ne les mettent pas à mort, ainsi qu'on le faisait au
moyen âge, mais ils les saisissent et les déportent au Caucase.
Les Ennemis de l'Esprit sont d'opinion que la partie saine, bonne,
innocente, inoffensive de l'homme, c'est la chair. La chair n'a
d'elle-même aucun mauvais instinct, aucune tendance perverse. Se
nourrir, se reproduire, se reposer, ce sont là ses fonctions: Dieu les
lui a données et les lui rappelle sans cesse par les appétits. Tant
qu'elle n'est pas corrompue, elle recherche purement et simplement
les occasions de se satisfaire; ce qui est marcher dans les voies de
la justice céleste; et plus elle se satisfait, plus elle abonde dans
le sens de la sainteté. Ce qui la corrompt, c'est l'Esprit. L'Esprit
est d'origine diabolique. Il est parfaitement inutile au développement
et au maintien de l'Humanité. Lui seul invente des passions, de
prétendus besoins, de prétendus devoirs qui, contrariant à tort et
à travers la vocation de la chair, engendrent des maux sans fin.
L'Esprit a introduit dans le monde le génie de la contradiction, de la
controverse, de l'ambition et de la haine. C'est de l'Esprit que vient
le meurtre; car la chair ne vit que pour se conserver et nullement
nous détruire. L'Esprit est le père de la sottise, de l'hypocrisie,
des exagérations dans tous les sens, et partant, des abus et des excès
que l'on a coutume de reprocher à la chair, excellente personne,
facile à entraîner à cause de son innocence même; et c'est pourquoi
les hommes vraiment religieux et vraiment éclairés doivent défendre
cette pauvre enfant en bannissant vivement les séductions de l'Esprit.
Dès lors, plus de religion positive pour éviter de devenir intolérant
et persécuteur; plus de mariage pour n'avoir plus d'adultère; plus de
contrainte dans aucun goût pour supprimer radicalement les révoltes
de la chair, et, enfin, l'abandon systématique de toute culture
intellectuelle, occupation odieuse qui, n'aboutissant qu'au triomphe
de la méchanceté, n'a opéré jusqu'ici qu'en faveur de la puissance du
diable.
Les Ennemis de l'Esprit, bannissant tout résultat d'un effort de
l'intelligence, n'estiment pas même l'industrie et opinent à la réduire
aux fabrications les plus indispensables et aux procédés les plus
simples. En revanche, ils estiment grandement la charrue et se montrent
agriculteurs expérimentés et éleveurs de bétail admirables. Les fermes
établies par eux dans le Caucase sont belles, bien tenues, prospères,
et s'il n'était trop classique et trop fleuri de comparer les mœurs
qui y régnent à celles qui fleurirent jadis dans l'intérieur des
temples de la déesse syrienne, on peut cependant affirmer avec assez
d'exactitude que le Doukhoboretz dépasse de bien loin, dans ses
habitudes, les façons d'agir et de se régler des Mormons d'Amérique.
--Vous ne rencontrerez jamais un plus aimable homme que celui-là, dit
Assanoff à son ami, en lui montrant l'adversaire du sens commun; un
plus brave homme, plus gai, plus obligeant n'existe pas! J'ai été
en cantonnement près de chez lui, dans le voisinage des montagnes;
et combien je m'y suis amusé et à quel point il m'a été utile, c'est
ce qu'il est impossible de vous raconter, vous ne me croiriez pas!
Hé, Grégoire Ivanitch! vieux drôle! infernal coquin! viens que je
t'embrasse: Pars-tu demain avec nous?
--Oui, monsieur le lieutenant, je l'espère; je ne crois pas avoir de
raison pour ne pas partir demain avec vous. Mais aller jusqu'à Bakou,
non! n'y comptez pas! je m'arrêterai à Shamakha.
--Vilain trou, n'est-ce pas? répliqua Assanoff, tandis que, ainsi que
tous les convives, il se mettait à table et dépliait sa serviette.
--Vous ne savez ce dont vous parlez, répliqua le sectaire en enfournant
dans sa bouche une énorme cuillerée de soupe, car Mme Marron (aîné)
servait les convives à leur rang, et une petite servante abaze venait
de remettre une assiette pleine à Grégoire Ivanitch.
Léocadie, qui connaissait le Caucase dans tous ses détails, crut devoir
intervenir dans la conversation.
--Taisez-vous, s'écria-t-elle en jetant sur Grégoire Ivanitch un regard
où se peignait une indignation profonde; je sais qui vous êtes et je
sais aussi ce que vous voulez insinuer. Mais je ne souffrirai jamais
qu'à ma table et dans la maison respectable de M. Marron (aîné) on
tienne des propos qui feraient rougir des sapeurs!
Léocadie rougit fortement elle-même, pour prouver que sa modestie
n'était nullement inférieure à celle des membres du corps militaire,
dont elle venait de signaler la vertu.
--Allons, jalouse, allons, répliqua Assanoff en agitant la main d'un
air conciliant; il paraît que votre expérience découvre des pièges là
où ma candeur n'en soupçonne pas. Soyez donc tranquille! ma fidélité à
mes serments est inébranlable! Explique-moi, Grégoire Ivanitch, ce que
tu prétends me faire entendre, car je suis d'un naturel curieux!
--Il est bien connu, reprit alors le Doukhoboretz en se versant un
énorme verre de vin de Kakhétie, que la ville de Shamakha est célèbre
pour le choix délicat de ses plaisirs. Ce fut autrefois la résidence
d'un prince tatare indépendant. On y entretenait une école de danseuses
admirées de tous les pays et célèbres jusque dans les provinces
persanes. Naturellement les peuples se rendaient en foule dans ce
délicieux séjour, pour y jouir de la vue et de l'entretien de tant de
belles personnes. Mais la Providence ne voulut pas laisser à jamais les
Mahométans uniques possesseurs de ces trésors. Nos troupes impériales
attaquèrent Shamakha, comme elles avaient fait des autres résidences
des souverains du pays. La résistance des infidèles fut vive, et, au
moment de succomber, la fureur les prit. Afin de ne pas voir les Russes
heureux à leur tour, ils résolurent d'exécuter un massacre général de
toutes les danseuses.
--Voilà une de ces infamies qui finiraient par me faire embrasser ta
religion, si elles devaient se répéter souvent! interrompit Assanoff.
--Mais le massacre ne fut pas complet.
--Ah! tant mieux!
--Les régiments russes enlevèrent la place d'assaut, au moment où la
tuerie commençait. C'était un spectacle affreux; la brèche béaute
donnait passage à des flots de soldats; ceux-ci s'empressaient de faire
main basse sur les défenseurs de la ville, enragés à ne pas reculer
d'un pouce. A leur grand étonnement, nos hommes trouvaient çà et là
des cadavres de jeunes filles richement parées de gazes rouges et
bleues, pailletées d'or et d'argent, couvertes de joyaux et jetées sur
le pavé, dans leur sang. En gagnant plus avant l'intérieur des rues,
ils aperçurent des groupes nombreux de ces victimes encore vivantes;
les Musulmans les poussaient à coups de sabre. Alors ils se jetèrent
plus hardiment au milieu de la bagarre, et c'est ainsi que, lorsque
toute résistance eut cessé, on se trouva avoir sauvé peut-être le quart
des adorables personnes qui avaient porté jusqu'au ciel la gloire de
Shamakha.
--Si ton histoire n'avait pas fini à peu près heureusement, s'écria
Assanoff, je n'aurais pas pu continuer mon dîner. Mais de la façon
dont tu t'y es pris je crois que j'irai jusqu'au dessert. Madame,
seriez-vous assez bonne pour me faire donner du champagne?
Le mouvement qui suivit cette demande interrompit un moment
l'entretien; mais quand on eut porté la santé du nouvel officier arrivé
au Caucase, ce que Mme Marron (aîné) proposa d'une manière toute
aimable et d'une façon qui eût pu troubler le joyeux ingénieur, s'il
eût possédé un naturel capable de s'arrêter à de pareilles vétilles, un
des convives renoua le fil de l'entretien:
--Je suis allé, dit-il, il y a quelques mois jusqu'à Shamakha, et
l'on m'y a raconté que la danseuse la plus estimée était une certaine
Omm-Djéhâne. Elle faisait tourner toutes les têtes.
--Omm-Djéhâne, répondit brusquement l'Ennemi de l'Esprit, est une
pitoyable fillette, pleine de caprices et de sottise! Elle danse
mal, et, si on parle d'elle, c'est uniquement à cause de son humeur
insociable, et de ses bizarreries méchantes. D'ailleurs, elle n'est
aucunement jolie, il s'en faut de tout!
--Il paraît, notre ami, s'écria Assanoff, que nous n'avons pas eu à
nous louer de cette jeune personne?
--Dans le sens où vous paraissez l'entendre, reprit le premier
interlocuteur, Omm-Djéhâne n'est pas, en effet, fort digne d'attention.
Je me suis rencontré avec un officier d'infanterie en retraite qui la
connaît depuis son enfance. Cette belle est originaire d'une tribu
lesghy aujourd'hui détruite, et vous savez que ses compatriotes n'ont
pas une grande réputation de douceur. Recueillie par des soldats,
quand elle avait trois ou quatre ans, au milieu des ruines d'un
village montagnard qui brûlait et sur le corps de sa mère, tombée
morte par-dessus un officier poignardé par la dame, la femme d'un
général la réclama et prétendit la faire élever à l'européenne. On
la soigna très fort, on l'habilla bien et absolument comme les deux
filles de la maison. On lui donna l'institutrice chargée d'instruire
ces demoiselles, et elle apprit vite, et mieux qu'elles le russe,
l'allemand et le français. Mais un de ses jeux favoris était de plonger
les jeunes chats dans l'eau bouillante. Elle avait dix ans quand
elle faillit étrangler, au détour d'un escalier, sa gouvernante, la
digne Mlle Martinet, qui l'avait appelée _petite sotte_ huit jours
auparavant, et elle lui mit un magnifique tour de cheveux châtains
hors d'état de servir jamais. A six mois de là, elle fit mieux. Elle
se rappela ou plutôt elle n'avait jamais oublié qu'un an auparavant
la plus jeune fille de sa bienfaitrice l'avait poussée en jouant;
elle était tombée et il en était résulté une bosse au front. Elle
crut devoir aviser à effacer cet outrage, et d'un coup de canif
bien appliqué, atteignit et fendit la joue de sa petite compagne,
heureusement, car elle avait dessein de l'éborgner. La générale eut
assez de ce dernier trait, et, renvoyant la jeune rebelle de son
cœur et de sa maison, elle la confia à une femme musulmane, avec une
petite somme.
Arrivée à l'âge de quatorze ans, Omm-Djéhâne s'enfuit de Derbend, où
résidait sa nouvelle mère adoptive. On n'a pas su ce qu'elle était
devenue pendant deux ans. Aujourd'hui, la voilà une des danseuses de
la troupe, instruite, conduite et gouvernée par Mme Forough-el-Husnêt,
autrement dit les Splendeurs de la Beauté. D'ailleurs Grégoire Ivanitch
a raison. Beaucoup de gens ont cherché à séduire Omm-Djéhâne, mais
personne n'y a réussi.
Assanoff trouva ce récit tellement merveilleux, qu'il voulut faire
partager son enthousiasme à Moreno. Mais ce fut peine perdue.
L'Espagnol ne prit aucun intérêt à ce qu'il appela les équipées
d'une fille de rien. Le trouvant donc silencieux, l'ingénieur le
jugea maussade et cessa de s'occuper de lui, à mesure que sa propre
imagination allumait dans le vin de Champagne un surcroit d'ardeur.
Le dîner terminé, les Français, le Hongrois gagnèrent leur chambre,
Moreno de même; et Assanoff se mit à jouer à la préférence avec deux
des autres hôtes et Mme Marron (aîné), tandis que l'Ennemi de l'Esprit
les considérait d'un œil de plus en plus troublé en buvant de
l'eau-de-vie. Ces plaisirs variés durèrent jusqu'au moment où les
joueurs furent comme mis en sursaut par un bruit sourd, qui retentit
à côté d'eux. C'était Grégoire Ivanitch qui s'écroulait sur sa base.
Assanoff avait perdu son argent. Deux heures du matin venaient de
sonner. Chacun alla se coucher, et le Grand Hôtel de Golehide, tenu
par M. Marron (aîné), entra dans le repos.
Il était à peine cinq heures, quand un domestique de l'hôtel vint
frapper à la porte de la chambre à coucher de Moreno pour l'avertir
que le moment du départ était proche. Quelques instants après,
Assanoff parut dans le corridor. Sa capote d'uniforme était jetée sur
ses épaules plus que négligemment; sa chemise de soie rouge, fort
chiffonnée, tenait mal à son cou, et sa casquette blanche était comme
plaquée sur son épaisse chevelure bouclée, où aucun soin de toilette
n'avait mis de l'ordre. Quant à la figure, elle était ravagée, pâle,
tirée, les yeux étaient rougis; et l'ingénieur aborda Don Juan avec un
bâillement effroyable, en se tirant les bras de toute leur longueur.
--Hé bien! cher ami, s'écria-t-il, il faut donc s'en aller? Est-ce que
vous aimez à vous lever si matin quand vous n'êtes pas de service, et
même quand vous en êtes? Holà! Georges! double brute! Apporte-nous une
bouteille de champagne pour nous mettre en train, ou le diable si je ne
te casse pas les os!
--Non! pas de champagne! dit Moreno, allons-nous-en! Vous oubliez qu'on
nous a remontré hier combien il était important de nous mettre en
mouvement de bonne heure, avec la longue route que nous avons à faire.
--Certainement, certainement je m'en souviens; mais je suis avant tout
un gentilhomme; et un homme comme moi est tenu de couronner sa journée
autrement qu'en pleutre!
--Commençons-la comme des gens sensés, et allons-nous-en.
L'ingénieur se laissa persuader, et, chantonnant l'air des _Fraises_,
alors fort à la mode dans le Caucase, il s'achemina avec son compagnon
vers le bord du fleuve qu'ils allaient remonter. Leur moyen de
transport était des plus simples et des moins en harmonie avec les
prétentions de l'officier tatare, homme raffiné. On avait simplement
mis à leur disposition une longue nacelle étroite et quatre bateliers,
lesquels, dans leur propre intérêt, devaient faire beaucoup moins
usage de leurs rames que d'une longue ficelle à laquelle deux d'entre
eux allaient s'atteler, et marchant sur la rive, en façon de chevaux
de halage, tirer le bateau à la cordelle. L'état-major de _l'Argo_,
quand il visita cette contrée sous le commandement du capitaine Jason,
aurait trouvé cet attelage primitif. Ce n'est pas qu'il n'existât un
service de steamers, dont les journaux d'Europe et d'Amérique avaient
fait quelque bruit; mais tantôt pour une raison, tantôt pour une autre,
ce service ne fonctionnait pas; et, bref, Moreno et Assanoff, voulant
s'en aller à Koutaïs et de là gagner Tillis et Bakou, n'avaient d'autre
parti à choisir que de prendre place dans leur pirogue: ce qu'ils
firent.
Il était beau de les voir dans cette embarcation étroite, qu'une banne
blanche mettait à l'abri des rayons du soleil, assis ou couchés, au
milieu de leurs caisses, fumant, causant, dormant ou se taisant et
s'avançant avec la plus majestueuse lenteur, tandis que deux de leurs
mariniers poussaient avec des gaffes, et que les deux autres, la
cordelle sur l'épaule, tiraient de leur mieux, en marchant courbés sur
la berge et à pas comptés.
On ne peut pas dire que la forêt commence seulement au sortir de
Poti. Poti est comme absorbé dans la forêt; mais, quand on laisse
derrière soi l'enceinte carrée en pierres flanquée détours où les
musulmans parquaient jadis les esclaves, dont ce lieu était l'entrepôt
principal au Caucase, on n'y voit plus d'habitations, et on peut se
croire dans des lieux que les humains n'ont jamais visités. Rien de si
abandonné, en apparence, rien de si inhospitalier, de si farouche, de
si rébarbatif. Un fleuve hâté, roulant des eaux limoneuses ou chargées
de sable sur un lit rempli de roches, contre lesquelles ses eaux
rebroussent à chaque instant; des rives lacérées, déclivées par les
crues subites et impitoyables de la saison d'hiver, présentant ici une
plage dépouillée, là un escarpement subit; des troncs d'arbres charriés
et dressant leurs bras mutilés en l'air comme pour crier miséricorde,
puis roulés par trois ou par quatre les uns sur les autres et enterrés
à demi, mais toujours frissonnants, toujours remuant en vain; car le
fleuve irrité passe sur eux en grondant plus fort ou au travers de
leurs rameaux; et aux deux côtés de cette rage, le silence solennel
d'une forêt qui paraît sans limites; on voit la scène: le fleuve mugit,
rugit, saute, tourbillonne et court; le bateau où sont les officiers
le remonte lentement au pas cadencé des deux hommes qui le halent;
les feuilles de la forêt frissonnent sous le vent du matin, les unes
larges, les autres menues, celles-ci dans le sombre, celles-là dans la
lumière; par des éclaircies lointaines, des rayons de soleil chatoient
dans la verdure et y font passer des bandes de clarté semblables à la
présence des lutins; sur le ciel bleu et clair se détachent les cimes
délicates de quelques frênes, de quelques hêtres, de quelques chênes
plus grands que le peuple de leurs compagnons.