Une soirée musicale tout à fait sensationnelle, une véritable solennité,
attirait, jeudi, à la salle Gaveau, une admirable chambrée: le maître
Camille Saint-Saëns y faisait au public ses adieux comme virtuose du
piano et de l'orgue. Il y avait des années déjà qu'il ne s'était plus
fait applaudir au concert. En faveur d'une oeuvre intéressante que nous
avons présentée naguère à nos lecteurs, le _Cercle national pour le
soldat de Paris_, fondé par M. René Thorel, il avait consenti à donner
une fois encore--et la dernière, a-t-il affirmé--ce régal à ses
admirateurs.
Il n'est pas un amateur de musique qui ne sache qu'avant d'être le
compositeur aux nobles inspirations, à la facture impeccable, Camille
Saint-Saëns avait été un prestigieux exécutant. Il n'avait pas dix ans
quand il se révéla pianiste précoce, étonnant d'intelligence et de
sûreté. Plus tard, musicien déjà célèbre, auteur de maint chef-d'oeuvre,
il tint longtemps, après l'orgue de Saint-Merri, église populaire, celui
de la Madeleine, paroisse ultra élégante, et cela par goût pur, et alors
que sa gloire n'avait plus rien à y gagner. Car, au contraire de son
émule Ernest Reyer dont la haine pour le piano fut proverbiale, et
peut-être un peu légendaire, toutes les prédilections de l'auteur de
_Samson et Dalila_ vont aux instruments à clavier. Il les anime en
artiste incomparable. A leur intention, il a écrit des compositions déjà
classiques autant que ses admirables symphonies, et dont il a exécuté
trois, au cours du concert de jeudi. Ceux qui l'ont applaudi en cette
soirée n'oublieront ni le style grave de ces pages, ni la merveilleuse
interprétation qu'en donna le maître.
De la retraite lointaine où il est allé abriter ses lauriers, un autre
pianiste incomparable, un magicien, Francis Planté, exprimait son regret
de ne pouvoir joindre ses applaudissements à ceux qui allaient fêter son
grand ami: «Applaudir alternativement Saint-Saëns comme pianiste et
comme organiste, écrivait-il, est une rare et merveilleuse aubaine pour
notre publie parisien... Tout Paris sera là; je l'envie et je voudrais
être avec lui.»
C'est une joie, hélas! que «Tout Paris» ne retrouvera plus et qui sera
réservée désormais à de rares et heureux intimes du grand musicien.