La désignation du futur directeur de l'Opéra a suivi de près la
nomination de M. Albert Carré comme administrateur de la
Comédie-Française et celle de M. P.-B. Gheusi et des frères Isola à la
direction de l'Opéra-Comique: au conseil des ministres tenu, jeudi de la
semaine dernière, à Rambouillet, M. Louis Barthou, président du Conseil,
ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, annonçait que, sur
la proposition de M. Léon Bérard, son choix s'était porté sur M. Jacques
Rouché. La nouvelle, très favorablement accueillie, d'ailleurs, n'était
pas attendue si vite, car la concession en cours ne prend fin, en effet,
que dans quatorze mois. Le premier résultat de la décision ministérielle
fut que M. André Messager, coassocié de M. Broussan dans la direction
actuelle, donna immédiatement sa démission, mû, dit-il, par le sentiment
de sa dignité, en informant M. Barthou qu'il résignait ses fonctions fin
novembre. M. Marius Gabion, administrateur général, suit son directeur
dans la retraite.
Le nouveau directeur de l'Opéra, qui est déjà âgé de cinquante-trois
ans, a une carrière intéressante et variée.
Fils du mathématicien Eugène Rouché, il a passé par l'École
polytechnique,--qui, décidément, mène à tout, elle aussi. Mais il ne fut
point ingénieur, ni des ponts et chaussées, ni des mines, ni des tabacs,
ni du génie maritime. Un peu fonctionnaire, pourtant: on le vit un temps
dans un ministère; il fut, promu en 1885, chef de cabinet de M.
Dautresme au Commerce, après avoir été secrétaire général de la
préfecture de la Seine-Inférieure. Puis, marié à Mlle Piver, il se
consacra à la grande industrie de la parfumerie, où il allait réaliser
promptement une belle fortune.
[Illustration: M. Jacques Rouché, le futur directeur de l'Opéra.--_Phot.
Dornac._]
Alors il put donner libre carrière à des goûts qu'il n'avait jamais
celés, passionné également de belles-lettres et de beaux-arts.
Il prit d'abord la direction de la _Grande Revue_, où il succédait à
l'éminent avocat Fernand Labori. Puis il se laissa attirer par le
théâtre, qui partageait de longtemps avec la peinture et la littérature
ses prédilections. Une petite «scène de quartier», le théâtre des
Batignolles, débaptisé et nommé moins prosaïquement théâtre des Arts,
lui suffit pour se révéler artiste de goût délicat, directeur
entreprenant et fort avisé. S'attachant tour à tour à monter des pièces
de haute tenue littéraire, de véritables curiosités, présentées dans des
décors originaux, ou à restituer avec leur caractère archaïque, en des
cadres savamment apprêtés, des ouvres musicales classiques de Mozart, de
Lulli, de Rameau, il apprenait là, avec le plus complet succès, le
métier auquel désormais il va se consacrer en toute expérience. De sa
part, on peut s'attendre, à l'Académie nationale, aux plus heureuses
révélations. Dilettante au meilleur sens du mot, il a, vient-il de
déclarer, pour première ambition de «restaurer l'art français».
[Illustration: M. Camille Chevillard.--_Phot Gerschel._]
Il a ambitionné d'être seul à diriger la grande scène. Ce n'est pas
vulgaire besoin d'autorité. Et son premier soin a été de s'assurer une
collaboration de premier ordre, celle de M. Camille Chevillard, avec le
titre de chef des études musicales et, donc, la succession de M. André
Messager qui, dans la direction actuelle, assumait jusqu'ici ces
fonctions.
Le gendre et le digne continuateur de Charles Lamoureux sera à M. Rouché
le plus précieux des collaborateurs. Il est superflu de rappeler ses
titres à l'estime et à la sympathie des amateurs de musique. Fils d'un
violoncelliste célèbre, M. Camille Chevillard a consacré au plus subtil
des arts sa carrière entière. Lamoureux, dans ses efforts persévérants
pour révéler à la France l'oeuvre de Wagner, n'eût pu rêver de second
plus fidèle ni plus zélé. Depuis qu'il a succédé, en 1897, à son
beau-père à la tête de l'admirable phalange d'exécutants groupés par
celui-ci, il n'a pas fait jouer, dans ses concerts, moins de deux cents
ouvres françaises. Et le pur musicien qu'est M. André Messager aura un
remplaçant digne de lui.
*
* *
Dans le même moment où M. Jacques Rouché faisait cet excellent choix,
MM. P.-B. Gheusi et Isola étaient non moins heureux en appelant à
l'Opéra-Comique, aux mêmes fonctions de directeur musical, M. Paul
Vidal, l'élégant et spirituel auteur de la _Reine Fiammette_, de la
_Maladetta_, de _Guernica_,--et, auparavant, de ces quatre exquises
partitions qui firent autrefois nos délices, au théâtre de marionnettes
de la galerie Vivienne. Et l'ancien chef d'orchestre de l'Opéra a de
bonne grâce accepté de leur apporter l'appoint de sa science musicale
irréprochable, de son grand talent, de sa connaissance approfondie des
chefs-d'oeuvre de l'art musical. Il ne faut donc point douter qu'on ne
continue à faire, rue Favart, de très parfaite besogne.
[Illustration: M. Paul Vidal.--_Phot. Bert._]
[Illustration: Entre les wagons broyés et la locomotive du train
tamponneur.]