cheval, et dont le silence était si profond qu'on entendait au pied de la
potence les lamentations du patient à qui le bourreau laissait du répit
pour ses prières, Brissac, disons-nous, déplia le billet et lut à claire et
intelligible voix:
«De par le roi,--Sa Majesté désirant de retenir tous ses sujets et les
faire vivre en bonne amitié et concorde, notamment les bourgeois et
habitants de Paris, veut et entend que toutes choses passées et avenues
depuis les troubles soient oubliées....»
--Monsieur! monsieur, interrompit le duc en grinçant des dents, assez!
--Il faut bien que je sache, continua Brissac dont chaque parole était
avidement recueillie par la foule. Et il reprit:
»Oubliées... hum... défend à tous ses procureurs et autres officiers d'en
faire aucune recherche, même à l'encontre de ceux qu'on appelle
vulgairement les Seize.»
--Quoi, murmura le peuple, il pardonne même aux Seize!
--Par grâce, comte, dit la duchesse, cessez.
--Laissez donc faire, répliqua Brissac, qui achevait sa lecture.
»Promettant, Sadite Majesté, en foi et parole de roi, de vivre et mourir
en la religion catholique, apostolique et romaine, et de conserver tous
sesdits sujets et bourgeois de ladite ville en leurs biens et privilèges,
états, dignités, offices et bénéfices.»
«Signé HENRI.»
La fin de cette lecture souleva comme un enthousiasme dévorant parmi le
peuple.
--Si c'était vrai pourtant! s'écrièrent cent voix.
--Voilà donc ce billet, dit Brissac, le fait est qu'il est incendiaire, et
s'il était répandu, je pense qu'il ferait tort à la Ligue.
--Vous en convenez un peu tard, répliqua le duc, je dis donc qu'il faut
pendre le coquin qui l'a voulu propager.
En achevant, il fit signe au bourreau de saisir la victime.
Langlois, l'échevin, se jetant à la bride du cheval de Brissac:
--Mais, monsieur, s'écria-t-il, il faut nous pendre tous alors.
--Pourquoi? dit Brissac.
--Parce que nous avons tous de ces billets.
--Comment! s'écrièrent le duc et la duchesse.
--Tenez!... tenez!... dirent les échevins en tirant de leurs poches le
pareil billet qu'ils élevaient en l'air.
--Tenez! tenez! tenez! s'écriaient les bourgeois et force gens du peuple,
montrant le même billet et l'agitant de façon à éblouir l'Espagnol et Mme
de Montpensier.
--C'est pourtant vrai qu'ils en ont tous, dit tranquillement Brissac, et je
ne sais moi-même si je n'en ai pas un dans ma poche.
M. de Feria faillit s'évanouir de rage.
--Raison de plus, murmura-t-il.
--Non pas! non pas! dit l'échevin; ce brave homme qu'on veut pendre était
dans la rue comme moi, comme nous, lorsque s'est faite la distribution de
ces billets, on lui en a donné un comme à moi, comme à mes collègues, comme
à tous ceux qui sont là.
--Oui, oui, dirent mille voix tumultueuses.
--Il n'est donc pas coupable, continua l'échevin, ou bien nous le sommes
tous. Qu'on nous pende avec lui.
--Ce serait trop de potences, dit Brissac, qui, allant au duc, lui glissa à
l'oreille:
--Laissons cet homme, sinon on va nous le prendre.
--Demonios! bégaya l'Espagnol ivre de fureur.
--Qu'on lâche ce brave homme, cria Brissac, dont la voix fut couverte par
dix mille acclamations.
--Vous aviez bien besoin de lire tout haut ce billet, dit l'Espagnol.
--Pourquoi non, puisque tout le monde l'a lu tout bas? Tenez, monsieur,
vous prenez au rebours le peuple de Paris. Faites-y attention! Voyez-les
emmener ce bourgeois pour le rendre à sa femme. Il y a là vingt mille bras,
monsieur!
Le duc, sans lui répondre, se tourna vers la duchesse, à laquelle il dit:
--Tout cela est bien étrange; causons-en, madame, si vous voulez bien.
Et tout deux commencèrent à voix basse une conversation animée qui ne
promettait pas grande faveur à Brissac.
Celui-ci se sentit toucher le bras par l'échevin Langlois qui lui dit:
--Après ce que vous venez de faire là, monsieur, je crois comprendre qu'on
pourrait vous parler.
--Je le crois, dit Brissac.
--Quand?
--Tout de suite.
--Où?
--Au milieu même de cette place qui est vide. Allez m'y attendre avec vos
amis que je reconnais, et qui sont, si je ne me trompe, M. le procureur
général Molé et le président Lemaître?
--Oui, monsieur.
--Allez-y donc, au beau milieu. De là, nul ne pourra nous entendre; on
pourra nous voir, c'est vrai, mais les paroles n'ont ni forme ni couleur.
Le président et les échevins obéirent, et sans rien feindre de ce qu'ils
voulaient, s'allèrent promener au milieu de la place, que toute la foule
avait désertée pour suivre le patient délivré; le peu de peuple qui était
resté entourait les chevaux du duc et de la duchesse. Les soldats espagnols
eux-mêmes, à qui on avait arraché leur proie, se tenaient confus et dépités
sous l'auvent du cabaret de l'Image Notre-Dame.
Brissac, après avoir donné quelques ordres à la garde bourgeoise, voyant
que le colloque dirigé contre lui durait toujours, mit pied à terre et alla
joindre les trois magistrats parisiens au milieu de la place.
Ce fut une scène étrange, et que ceux-là même qui la virent n'apprécièrent
point selon son importance.
L'échevin et les deux présidents s'étaient placés en triangle, de telle
sorte que chacun d'eux voyait et tenait en échec un tiers de la place.
--Me voici, messieurs, dit Brissac, qu'avez-vous à me dire?
Molé commença.
--Monsieur, il faut sauver Paris. Nous y sommes résolus. Et dussions-nous
vous livrer nos têtes, nous venons vous supplier comme bons Français de
nous aider dans notre entreprise.
--Je me livre comme otage, ajouta le président Lemaître.
--Je vous supplie de me faire incarcérer, dit l'échevin Langlois, car je
conspire pour faire entrer le roi dans la ville.
Brissac regarda fixement ces trois vaillantes probités qui s'abandonnaient
ainsi à son honneur.
--Eh bien, dit-il, quels sont vos moyens?
--Nous voulons ouvrir au roi une porte, et notre garde bourgeoise est
prévenue à cet effet.
Brissac regardait autour de lui du coin de l'oeil.
--On est inquiet de nous là-bas? demanda-t-il.
--Oui, monsieur, et je crois qu'on va nous envoyer des espions. Mais nous
les verrons venir.
--Faisons vite, dit Brissac; la porte qu'il faut ouvrir à Sa Majesté, c'est
la porte Neuve.
--Pourquoi? dirent les trois royalistes.
--Parce que c'est celle que je lui ai fait désigner hier et vers laquelle
il se dirigera cette nuit.
Les trois magistrats étouffèrent un cri de joie et éteignirent sur leurs
traits la reconnaissance dont leur coeur était inondé.
--Voici des Espagnols qui viennent, dit Langlois.
--Ils ont encore deux cents pas à faire, répliqua Brissac. Sachez ce soir,
quand vous assemblerez vos miliciens pour garder ma porte, me réserver
quelques places dans leurs rangs, pour des hommes à moi que j'ai fait
entrer dans Paris.
--Bien! dit Molé.
--Des vaillants? demanda Lemaître.
--Vous les verrez à l'oeuvre.
--Silence!
Brissac se retourna tout à coup: don José Castil s'approchait avec six
gardes wallons.
--Oui, messieurs, dit le comte tout haut aux magistrats, je n'aime pas ces
masses de terre qu'on a jetées ainsi devant les portes de Paris. Ce sont
des remparts bons à rassurer des enfants.
--Quelles masses et quelles portes? dit l'hidalgo en plongeant dans cette
conversation comme une fouine dans un nid de lapins.
--Ah! bonjour, cher capitaine, s'écria Brissac, j'explique à ces messieurs,
dont l'état n'est point la guerre, que Paris n'est pas défendu par ces
ridicules amas de terres qu'on a fait entasser devant les portes. Trente
pionniers du Béarnais avec des pelles et des pioches auront mis bas vos
fortifications en deux heures. Faites-moi déblayer toutes ces terres
inutiles et que, cette nuit même, on me bâtisse en belles pierres, avec du
bon ciment, des enceintes capables de résister au canon. Demandez au
seigneur don José Castil, qui s'y connaît, s'il ne dormirait pas plus
tranquille derrière un mur de pierre que derrière ces gabions à moitié
écroulés.
--Certes, dit l'Espagnol, dont la défiance n'était pas encore endormie.
--Eh bien! à l'oeuvre, monsieur l'échevin, envoyez vos piocheurs, vos
terrassiers.
--Où? dit l'Espagnol.
--A toutes les entrées qu'on a protégées par de la terre, à la porte
Saint-Jacques, à la porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis, à la porte
Neuve....
--Fort bien, monsieur, répliqua Langlois en s'inclinant, et qui partit
suivi de ses deux collègues.
--M. le duc de Feria tient conseil avec la duchesse et voudrait avoir votre
avis, dit l'hidalgo en désignant le groupe formé par ces deux illustres à
l'extrémité de la place.
--Je m'y rends, dit Brissac. Ah! don José, quels ânes que les échevins.
--Vraiment? dit l'Espagnol avec ironie. Cependant vous avez mis de la
complaisance à les entendre.
--Oh! pensa Brissac en couvant le capitaine d'un regard oblique, tu as trop
d'esprit, toi, tu ne vivras pas!
Et il aborda d'un air dégagé la duchesse et son allié.
--Nous disions, monsieur le comte, dit Mme de Montpensier, que vous avez
bien imprudemment agité cette foule.
--Et moi, dit Brissac, j'ajouterai que vous la provoquez bien impudemment.
--Plaît-il?
--Je dis que vous êtes fous, je dis que vous feignez de ne pas voir que
vous êtes dix mille contre cinq cent mille, et que vous y succomberez si
vous ne remplacez point la force par l'adresse.
--Oh! nos dix mille hommes battront vos cinq cent mille Parisiens.
--Vraiment? Essayez donc! Vous ne savez donc pas qu'ici tout le monde
conspire?
--Ah! dit le duc ironiquement avec un sourire malicieux à l'adresse do don
José.
Brissac saisit l'intention et le regard.
--Vous ne savez donc pas, continua-t-il que vous êtes trahis?
--Par qui?
--Par tout le monde, vous dis-je. Je quitte trois magistrats, n'est-ce pas,
trois zélés ligueurs à ce qu'on pourrait croire, eh bien! ils vous
trahissent!
José Castil dressa l'oreille.
--Oui, poursuivit Brissac, et sans la crainte où je suis de soulever une
sédition, je les eusse fait mettre en prison sur l'heure.
--Que savez-vous de nouveau? dirent vivement le duc et la duchesse.
--Je sais qu'on veut livrer une porte au roi de Navarre.
--Laquelle, dit froidement le duc.
--Si je le savais... répliqua Brissac.
--Eh bien, moi, je le saurai, répliqua l'Espagnol.
--Et moi aussi, dit la duchesse.
--Et je saurai de même, ajouta M. de Feria, le nom de tous les traîtres
quels qu'ils soient.
En disant ces mots, il regardait Brissac qui lui répondit avec calme:
--Faites votre liste, je ferai la mienne.
--Et demain matin, continua l'Espagnol, je ferai arquebuser beaucoup de
gens qui ne s'en doutent guère.
--Et moi, dit Brissac en souriant et en lui touchant familièrement
l'épaule, je ferai rouer quantité de gens qui ne s'en doutent pas.
--Pour commencer, dit l'Espagnol, je change ce soir tous les postes.
Brissac répondit:
--J'allais vous le proposer, monsieur.
--Je ne me fie qu'à mes Espagnols.
--Et vous avez raison. Ils y sont bien intéressés, car si le roi entrait,
quel hachis d'Espagnols! les cheveux m'en dressent sur le crâne. Tandis
que, vous avez vu le billet du roi: quartier pour tous les Français!
--Je suis très-heureux de vous voir en ces dispositions, dit M. de Feria,
et je vais distribuer mes ordres à l'effet d'exclure des postes toute la
troupe française.
--A merveille! à merveille! s'écria la duchesse tandis que le duc parlait
bas à ses capitaines.
--Seulement, dit Brissac à l'oreille de Mme de Montpensier, vous voilà dans
le panneau, ma belle amie. Demain, vous vous réveillerez Espagnole.
--Comment cela, comte?
--Ah! vous vous défiez de moi au point de vous livrer toute à cet insolent!
Vous êtes folle et vous perdez la partie belle!
--Mais....
--Vous ne savez donc pas ce que me disaient les échevins tout à l'heure
quand vous m'avez fait interrompre par l'espion Castil.
--Ma foi non, mais vous aviez bien l'air de conspirer tous ensemble.
--Ils me disaient: prendre un roi français, bien, Prendre M. de Guise,
puisque M. de Mayenne nous abandonne, très-bien; mais que ce soit tout de
suite, et qu'on nous délivre des Espagnols.
--Ils disaient cela?
--Faites-les venir, et ouvrez-vous-en à eux. Voilà les gens que vous
dégoûtez en les éloignant. Souvenez-vous donc que vous êtes Française. La
Lorraine est en France, duchesse!... Moi aussi, je suis Français, et vous
vous liguez contre moi avec l'Espagnol.
--Écoutez donc, s'il est vrai que vous vouliez favoriser ce Béarnais....
--Propos de Feria! Eh bien! admettons cette absurdité. Mais lui, cet
Espagnol, il va faire nommer son infante reine de France et coffrer votre
neveu.
--Oh! nous verrons.
--Avec quoi le défendrez-vous, malheureuse aveugle quand toute la garnison
sera espagnole? Comment! vous ne comprenez pas que je me tue à lui faire
peur du fantôme de Henri IV, pour qu'il ait besoin de vous et de la Ligue?
et voilà que d'un côté M. de Mayenne quitte Paris, et que de l'autre vous
en livrez les clés à l'Espagne. Allons, faites comme vous voudrez; et
puisque nous ne sommes plus amis, moi sans rien dire, je vais imiter M. de
Mayenne, je vais faire mes paquets, et, une fois dehors, s'en tirera qui
pourra.
En disant ces mots qui firent une impression profonde sur la duchesse, il
tourna les talons et s'en alla rejoindre les quelques gardes qui
l'accompagnaient.
Mme de Montpensier ayant réfléchi, poussa son cheval vers celui du duc, à
qui elle dit:
--Monsieur, nous ne pouvons exclure les Parisiens de la garde de leur
ville.
--Pourquoi?
--Parce que ce serait leur déclarer la guerre.
--Et pourquoi non? dit le duc.
--C'est votre politique, monsieur, s'écria la duchesse; mais ce n'est pas
la mienne. Aussi vous voudrez bien faire en sorte que les portes soient
gardées cette nuit par des Espagnols et des Parisiens.
Le duc fut saisi de surprise.
--On voit bien que vous venez de causer avec M. de Brissac, dit-il.
--Oh! je n'ai pas besoin d'une conversation avec Brissac pour prendre le
bon parti.
--Vous croyiez l'avoir pris tout à l'heure, madame; mais, comme disait le
roi François Ier, notre prisonnier: souvent femme varie!
Brissac s'était approché.
--Ce n'est pas poli, ce que vous dites là, monsieur, s'écria-t-il.
--Laissez, Brissac, laissez! interrompit la duchesse; je vois bien que je
contrarie monsieur le duc, et il se défend. Mais je tiendrai bon, et Paris
sera gardé par les parisiens comme par les Espagnols.
--A la bonne heure! murmura Brissac.
--Vous entendez, monsieur, répéta la duchesse enivrée du plaisir de
commander.
--J'ai entendu, dit l'Espagnol en prenant congé plus promptement que ne
l'eût voulu la politesse.
--A ce soir, aux postes, que j'irai visiter moi-même, s'écria la duchesse.
--A ce soir! répliqua le duc en s'éloignant.
--Soyez calme, Brissac, dit Mme de Montpensier en serrant la main du
gouverneur. Ce n'est pas cette nuit qu'il proclamera son infante.
--J'en réponds! répondit Brissac.
À ce moment, un page de la duchesse s'approcha d'elle et lui annonça qu'un
gentilhomme arrivait de la campagne pour lui remettre une lettre
importante.
--Connaît-on ce gentilhomme? demanda-t-elle.
--Il s'appelle la Ramée, répondit le page.
VI
LA PATROUILLE BOURGEOISE
Le soir était venu après cette journée agitée. Les bourgeois paisibles,
ceux qui n'ont d'autre souci que de dormir leurs dix heures, s'étaient
retirés chez eux.
Il en était de même des ligueurs, qui, déjà émus par la distribution des
billets d'absolution, avaient été prévenus amicalement de rester dans leurs
logis et de se bien barricader, attendu que les promesses du Béarnais
cachaient quelque piège--une Saint-Barthélémy, peut-être.
Toute l'activité belliqueuse des Parisiens se déployait autour des portes.
C'était l'heure à laquelle rentraient les retardataires, ceux qui, appelés
par la promenade ou le négoce dans la banlieue, reviennent chaque soir
avant le couvre-feu.
Et pour un observateur qui eût pu planer sur la ville le spectacle eût été
bizarre. Les figures qui rentrèrent ce soir-là par les différentes portes
de Paris ne se fussent certainement par hasardées à se présenter au grand
jour.
C'étaient des tournures si raides sous l'habit bourgeois, des femmes d'une
si prodigieuse hauteur, bien qu'elles marchassent courbées sous un fardeau;
c'étaient des meuniers montant de si beaux chevaux de guerre ou des
colporteurs manoeuvrant des caisses de formes si étranges, que le défiant
Espagnol ne les eût pas laissés passer en plein jour sans un examen
approfondi.
Tous ces visiteurs bizarres se dirigèrent par des routes bien différentes
vers l'Arsenal, quartier désert, et prirent position en silence, comme des
gens qui installeraient un marché, au bord de la rivière, au delà des
contrescarpes de la Bastille.
Un marché à pareille heure et dans un pareil endroit, était peu
vraisemblable; aussi trouvèrent-ils dès leur arrivée un échevin préposé à
l'ordre des subsistances et denrées qui les séparait en petits groupes et
les envoyait à une petite maison située en face l'Île Louvier.
Là, chose singulière, ils disparaissaient, et pour chaque groupe de douze
hommes ou femmes qui étaient entrés, il sortait, une demi-heure après, une
troupe de douze soldats de la garde bourgeoise, vêtus et équipés plus ou
moins grotesquement, selon les traditions de cette respectable milice. Ces
pelotons avaient chacun leur officier qui les guidait vers un poste
quelconque, où ils prenaient position.
Quand l'échevin qui présidait à toutes ces opérations mystérieuses eut
achevé sa tâche, il prit avec lui le dernier groupe de douze miliciens,
qu'il conduisit à la porte neuve.
Chemin faisant, il regardait marcher au pas ces singuliers soldats qui,
malgré eux, imprimaient à leur allure une telle régularité, un tel aplomb
que, partis en trébuchant et se marchant sur les talons l'un à l'autre, ils
avaient fini, au bout de cinq minutes, par ne plus former qu'un seul corps
marchant sur vingt-quatre jambes dont le compas s'ouvrait d'un seul coup,
dont le pas donnait d'un seul coup sur le pavé.
Ils étaient pourtant bien ridicules pour marcher si bien! Les uns, maigres,
vêtus d'un pourpoint de velours, portaient dessus une énorme cuirasse qui
eût tenu deux poitrines comme la leur; les autres, enterrés dans une vaste
salade, semblaient n'avoir plus de tête sur le cou; d'autres pliaient sous
les brassards et les cuissards d'une armure antique; quelques-uns avaient
la rondache du temps de Charlemagne; aucun n'avait su attacher son épée à
la longueur voulue; ceux-ci avaient l'arquebuse, ceux-là une hache ou une
masse d'armes. Les enfants, s'il y eût eu des enfants à cette heure par les
rues, n'auraient pas manqué de suivre cette troupe avec des cris de
carnaval.
Mais l'officier surtout était remarquable. Son casque contemporain de la
dernière croisade, était orné d'une visière qui, détraquée, retombait
perpétuellement sur le nez du patient. Les larges épaules et le ventre rond
de ce digne bourgeois faisaient craquer un pourpoint jaune, à noeuds de
rubans verts et rouges. Il portait le colletin et le baudrier de buffle
brodé. C'était le plus bouffon des ajustements, la plus triviale tournure
qui parfois, quand l'homme se redressait sous ce harnais grotesque,
s'ennoblissaient soudain par le vigoureux élan des bras, et la fière
cambrure de ses reins puissants.
Cet officier marchait sur le flanc de sa colonne et l'échevin venait
immédiatement derrière lui. Tout à coup une patrouille espagnole déboucha
d'une rue latérale et cria: _que viva!_
Il eût fallu voir se redresser ces douze bourgeois par un mouvement
électrique, et leurs mains saisir l'arme, et leurs poitrines s'effacer, et
leurs têtes prendre la fierté rapide du commandement à l'exercice.
Le chef espagnol et le chef bourgeois échangèrent le mot d'ordre, et les
deux troupes continuèrent à marcher en sens inverse, non sans que
l'Espagnol se fût retourné plus d'une fois pour admirer la tenue si
militaire de ces gardes bourgeois.
L'échevin s'approcha vivement de l'officier milicien:
--Oh! monsieur, lui dit-il, prenez bien garde, vous êtes trop noble sous
les armes, on vous reconnaîtra.
--Vous croyez, cher monsieur Langlois, répliqua le gros homme.
--Certes, monsieur.--Et vos soldats qui emboîtent le pas comme des gardes
du roi! Pour des bourgeois, c'est invraisemblable.
Le gros officier sourit avec satisfaction.
--C'est que les Espagnols se retournent, monsieur, poursuivit l'échevin, et
je ne serais pas surpris qu'ils vous fassent suivre.
--Je les défie bien de me reconnaître sous ce bât de bête de somme, murmura
l'officier; je dois être abominable à voir.--Et ces malheureux, ajouta-t-il
en regardant obliquement sa troupe, sont-ils humiliés!... Vous les avez
habillés en Carême-prenant. Je les trouve ignobles.
--Mais non, mais non, dit Langlois.
--Nous sommes bientôt arrivés, n'est-ce pas? continua l'officier. J'ai
assez de ma visière; elle me scie le front et finira par me couper le
nez.... Je suis tout écorché, harni....
--Chut!... fit l'échevin. Nous y voici.
--Rompez donc le pas! coquins, dit l'officier à voix basse.
Les douze hommes se mirent aussitôt à s'entre-choquer les uns les autres.
--A la bonne heure, dit Langlois.
On était arrivé sur une petite place entre la rue du Coq et la rue
Saint-Honoré.
Là étaient rangés, d'un côté, environ cent hommes de la garde bourgeoise,
et de l'autre un bataillon espagnol tout entier, au nombre d'environ deux
cents hommes armés de mousquets et d'épées.
Sur le milieu de la place se promenaient le président Lemaître et la
procureur général Molé avec don José Castil, capitaine commandant le
bataillon.
--J'amène du renfort, s'écria Langlois.
Lorsque parurent les douze miliciens amenés par Langlois, ce fut dans les
rangs de ce bataillon un fou rire inextinguible qui gagna même les
miliciens bourgeois rangés en face.
Il faut dire que jamais la parodie n'avait été poussée à un si haut degré
de perfection. Les files en zigzags, le cliquetis des fourreaux d'épée
contre les canons des mousquets, la démarche vacillante, le bruit des
cuirasses entre-choquées formaient un spectacle rare qui attira bientôt
l'attention de don José.
--En voici de curieux, dit-il.
--Il faut leur pardonner, répliqua l'échevin Langlois, ce sont des
apprentis tanneurs et quincailliers que j'ai fait armer pour la première
fois et qui ne sont pas encore des Césars.
--Et voilà sur quoi vous comptez pour défendre votre ville? ajouta
l'Espagnol avec un sourire de pitié.
Langlois plia humblement les épaules.
--S'il fallait que ces gens-là fissent feu, ils se massacreraient les uns
les autres, dit le président Lemaître.
--J'ai donné ce que j'avais de mieux, répliqua Langlois en achevant de
placer ses hommes à la suite des cent autres.
Soudain on entendit un piétinement de chevaux du côté de la rue
Saint-Honoré, et le duc de Feria débouchât sur la place, suivi de ses
gardes et de plusieurs des seize, qui ne le quittaient pas depuis l'annonce
d'une attaque.
Brissac arriva, lui par la Croix-du-Trahoir. Il était à cheval aussi et
armé comme pour la bataille. Son premier regard fut pour Langlois, qu'il
aperçut devant ses douze hommes.
L'Espagnol, à l'arrivée de Brissac, courut à lui, et d'une voix émue:
--Que viens-je de voir, dit-il, on démolit les remparts de terre qui
formaient la porte Neuve, et les ouvriers prétendent que c'est par vos
ordres?
--Oui, monsieur, répliqua Brissac. J'en ai averti ce matin le capitaine
Castil. Je veux des pierres à la place de cette terre, et vous avez dû voir
arriver déjà le ciment et la chaux que MM. les échevins y ont expédiés.
--Je trouverais cette mesure excellente, dit tout bas le duc de Feria à
Brissac, si elle ne venait pas précisément aujourd'hui.
--En quoi aujourd'hui ne vaut-il pas hier ou demain?
--C'est qu'aujourd'hui, à ce que l'on m'annonce, le roi de Navarre doit
faire une entreprise contre Paris.
En parlant ainsi, l'Espagnol regardait Brissac jusqu'au fond de l'âme.
Monsieur, lui dit le comte, vous avez une habitude des plus désobligeantes;
vous dévisagez les gens avec vos yeux comme un chat ferait avec ses
griffes. En France ce n'est pas l'usage; j'excuse votre qualité d'étranger.
--Oh! ne l'excusez pas si vous voulez, dit insolemment le duc.
--Bien, monsieur le duc, nous nous en expliquerons quand j'aurai fini mon
service; et je ne serai pas fâché de voir si votre épée entre aussi avant
que vos regards, mais ne nous fâchons point pour le présent.