Le gouverneur de Paris, derrière ses rideaux, avait vu entrer dans la cour

de sa maison cette troupe empanachée, brodée et pommadée, dans laquelle se

faisait remarquer notre vieille connaissance, le seigneur José Castil,

capitaine de l'une des portes de Paris.

Au premier mot que lui rapportèrent ses huissiers, il donna ordre qu'on

introduisit les Espagnols.

Nous savons que M. de Brissac avait soulevé des défiances, que sa dernière

aventure avec José Castil avait encore envenimées. Cette visite matinale,

dont il soupçonnait le but, le trouva néanmoins poli et impassible.

Il alla recevoir gaiement les Espagnols et les introduisit dans sa salle de

cérémonie, feignant de ne remarquer ni l'air embarrassé du duc de Feria, ni

les sournois coups d'oeil que don José, resté en arrière, échangeait avec

l'état-major espagnol.

--Eh bien! s'écria-t-il, messieurs, que dit-on? qu'il arrive du renfort?

--Et de l'argent, monsieur, répondit le duc en s'approchant de Brissac.

--L'un et l'autre sont les bienvenus.

--Vos portes cependant sont fermées, dit M. de Feria.

--On les ouvrira, s'écria Brissac gaiement. Ce que nous avons à craindre,

c'est que le convoi d'argent ne soit un peu écorné, s'il faut qu'on

nourrisse tout ce peuple qui a faim.

--Ce n'est point à nourrir les Parisiens, monsieur, que le roi Philippe

prétend employer les doublons d'Espagne, répondit M. de Feria d'un ton

presque sec. Mais Brissac était décidé à ne pas se formaliser.

--Tant pis, répliqua-t-il, des estomacs creux se battent mal, et vous savez

qu'il faudra en découdre. Le roi de Navarre approche, il resserre chaque

jour ses lignes autour de Paris. Il va l'assiéger.

--Nos renforts suffiront à contenir les assiégeants et même à donner du

courage aux assiégés, interrompit le duc.

--Vous me réjouissez avec toutes ces bonnes paroles, dit le gouverneur;

mais voudriez-vous me faire la grâce de me confier à quoi est destiné

l'argent qui nous arrive?

--A deux choses: la première à payer nos soldats; la seconde à lever les

derniers scrupules de quelques membres du parlement.

Brissac fit un mouvement de surprise qui fit dire à l'Espagnol:

--Qu'éprouvez-vous donc, monsieur?

--J'éprouve un étonnement des plus vifs. Vous avez l'intention d'acheter le

parlement et vous promenez comme cela l'argent devant tout le monde? Vous

avez donc l'intention que votre négociation ne réussisse pas?

--Pourquoi échouerait-elle?

--Parce qu'un homme qu'on achète n'aime pas que la vente de son honneur et

de sa conscience soit affichée en pleine rue. Moi j'aurais cru plutôt autre

chose.

--Quoi donc?

--J'aurais cru que cet argent, ainsi promené, servirait à ameuter la

populace contre le parlement qui résiste.

--Je ne comprends pas bien, dit le duc troublé par l'habile manoeuvre de

Brissac.

--Je vais me faire comprendre, ajouta de son air souriant le gouverneur,

sûr d'avoir touché juste. Le parlement de Paris est plein d'honneur, de

loyauté, de patriotisme à sa façon, monsieur, à sa façon. Il prétend que le

véritable maître de la France doit être un Français. Utopie de robins,

monsieur. Il en résulte qu'il a fait traîner jusqu'ici toutes les

négociations de l'Espagne tendant à donner la couronne à l'infante. Vous

n'êtes pas sans avoir remarqué cela.

--Eh bien, monsieur, que concluez-vous?

--Je conclus que le temps se passe, que l'argent de votre gracieux maître

est dépensé, puisqu'il a fallu en faire venir d'autre. Bon nombre

d'Espagnols gisent plus ou moins enterrés sur tous les champs de bataille

de France, il a fallu aussi en faire venir d'autres. Cependant, au lieu

d'avancer, votre but se recule; l'ennemi, c'est le roi que je veux dire,

fait chaque jour des progrès: il a été vainqueur assez brillamment dans

plusieurs rencontres. Son abjuration n'est pas d'un maladroit: il vient, il

vient peu à peu. Que faire?

--Comment, que faire? s'écria le duc de Feria avec une raideur de blaireau

qui se prend le col dans un piège.

--Pardon! vous ne saisissez pas bien ma pensée, l'expression vous échappe.

En français, que faire signifie: Que ferez-vous?

--C'est ce que dirait un politique, un royaliste; mais moi, Espagnol, je ne

puis dire cela. Je sais bien ce que je ferai.

Brissac se mordit les lèvres et se gratta le nez; ce fut sa seule

concession à la dévorante démangeaison qu'il éprouvait de jeter ce fanfaron

gourmé par les fenêtres.

--Si vous savez ce que vous ferez, mon cher duc, dit-il, moi je ne le sais

pas, et j'ai cru un moment que vous me faisiez l'honneur de me visiter pour

me le dire.

--Je venais vous demander pourquoi les portes de Paris sont fermées?

--Elles le sont toujours, monsieur, vous le savez mieux que personne,

puisque vous y avez des Espagnols.

--Vos Français ont refusé de les ouvrir.

--C'est une loi absolue de l'état de siège, vous ne devez pas l'ignorer

davantage. Si une troupe française se fût présentée ce matin pour entrer,

vos Espagnols l'eussent empêchée d'entrer, comme mes Français l'ont fait

pour vos Espagnols.

--Je vous demande passage, alors.

--Voici les clefs, monsieur le duc, et vous ne ferez jamais entrer chez

nous autant d'Espagnols que je le désire.

--Voilà une excellente parole, dont j'ai l'honneur de vous remercier, dit

le duc froidement.

On apporta les clefs à l'Espagnol; c'était le congédier, mais il était loin

d'avoir rempli sa tâche.

--Vous m'avez dit tout à l'heure, reprit-il plus bas en tirant Brissac à

l'écart, quelques mots qui m'ont frappé.

--Bah! pensa Brissac.

--Cette attitude du parlement est inquiétante, et pourtant il faut que les

volontés de mon maître s'exécutent.

Le grand mot était lâché, Brissac sentit qu'il n'était plus temps de jouer

aux fins.

--Quelles volontés? dit-il.

--Il faut, dit l'Espagnol en fixant sur le visage du gouverneur des regards

pénétrants, il faut, entendez-nous, qu'aujourd'hui même le parlement ait

accepté notre infante.

--Et s'il ne l'accepte pas, demanda tranquillement Brissac.

--On lui donnera douze heures pour se décider.

--Et après ces douze heures?

--Il faudra qu'il accepte, dit le duc.

--Le parlement fera peut-être appel à la garnison parisienne?

--Ce n'est pas impossible, monsieur.

--Et la garnison naturellement obéira à son gouverneur.

Le duc, regardant Brissac en face:

--Le gouverneur, à qui obéira-t-il?

Brissac comprit alors plus que jamais pourquoi M. de Feria était venu chez

lui si bien accompagné, pourquoi il avait demandé la clef des portes.

--J'obéirai à monseigneur le duc de Mayenne, répliqua-t-il d'un air dégagé.

--Eh bien, monsieur, c'est au mieux. Veuillez être assez bon pour achever

de vous habiller. Pendant ce temps, je vais faire entrer nos renforts, et

dans une heure environ nous irons trouver ensemble M. de Mayenne, qui

s'expliquera devant vous catégoriquement.

Brissac salua le duc avec sa courtoisie ordinaire et le reconduisit jusque

sur le palier.

--Et d'un! dit-il en le voyant descendre l'escalier avec ses gardes. Il

poussa même la bonne grâce jusqu'à envoyer un petit salut particulier à don

José qui répondit par un sourire assez ironique.

Brissac s'était remis à son observatoire derrière les rideaux, lorsqu'il

vit une litière qui entrait dans sa cour avec un cortège de soldats

ligueurs et de pages. Les armes de Lorraine brillaient aux tapisseries de

cette litière. Mme de Montpensier en descendit, de sorte que le duc de

Feria et la duchesse purent échanger leurs compliments, l'un, descendant

les degrés du perron, l'autre les montant appuyée sur son jeune favori, M.

Jean Châtel.

Cette rencontre donna, il faut le croire, quelques soupçons au duc; car il

laissa dans la cour du gouverneur don José Castil avec un détachement.

L'oeil vigilant de Brissac y compta jusqu'à douze hommes.

Ce qui ne l'empêcha pas de courir à la rencontre de la duchesse, et de lui

épargner, avec l'adresse exquise qu'il mit à la soutenir, le désagrément de

boiter d'une manière visible.

La duchesse aussi, laissa en bas douze hommes qui se mêlèrent amicalement

aux Espagnols.

--Mon cher Brissac, dit-elle lorsqu'ils furent seuls, je viens vous ouvrir

mon coeur. Nous sommes de vieux amis, nous autres.

--Pas si vieux, dit le comte avec une oeillade assassine, car il y avait

longtemps qu'il n'avait payé ses redevances à Mme de Montpensier.

--Le Béarnais nous gagne, l'Espagnol nous amuse, les Parisiens sont

indécis: il s'agit aujourd'hui de frapper un grand coup.

--Elle aussi, pensa Brissac.

--I1 faut m'aider à forcer le parlement d'asseoir mon neveu de Guise sur le

trône.

--Eh! eh! dit-il.

--Est-ce que ce n'est pas votre avis?

--Vous savez bien, duchesse, que mon avis est toujours le vôtre; mais c'est

difficile. Les Espagnols en veulent aussi, de ce trône de France!

--Ce n'est pas là le plus difficile, car les Espagnols nous secondent sans

s'en douter avec leur fantaisie de marier l'infante; mais c'est M. de

Mayenne qu'il va falloir faire consentir à couronner son neveu. Il ne s'y

prête guère et on ne peut pourtant se passer de lui.

--Je le crois bien, c'est le maître de Paris.

--Il est si maître que cela? demanda la duchesse.

--Tellement, duchesse, que sans lui pas un des ligueurs ne marchera.

--Eh bien! j'ai prévu cela: vous allez me faire le plaisir de le venir

trouver avec moi. Vous êtes pour moi, n'est-ce pas? et non pour lui.

--Pardieu!

--Vous êtes indépendant, vous, et vos troupes n'obéissent qu'à vous.

--Ventrebleu! je voudrais bien voir qu'il en fût autrement.

--Cela me suffit. Déclarez purement et simplement à mon frère ce que vous

venez de me dire là en quatre mots.

--Et il cédera?

--Que ferait-il, pris entre vous et l'Espagnol?

--Vous êtes un ange d'esprit. Je m'habille.

--Je vous attends, dit la duchesse en passant avec un sourire galant dans

la pièce voisine.

--Et de deux, murmura Brissac.

Brissac était à peine sur pied que le duc de Feria survint. Il fut surpris

de trouver encore la duchesse et bien plus surpris quand Brissac lui

déclara que Mme de Montpensier leur faisait l'honneur de les accompagner

chez M. de Mayenne.

Le duc fronça le sourcil et voulut adresser quelques questions à Brissac;

mais ce dernier avait offert déjà sa main gantée à la duchesse. Il la

conduisit à sa litière, monta à cheval, et les trois troupes se dirigèrent

vers l'hôtel de Mayenne.

Nous disons les trois troupes uniquement par politesse pour le parti

parisien, car ce dernier n'était représenté que par Brissac, un laquais et

un soldat.

Chemin faisant, Brissac causa librement, soit avec le duc, soit avec la

duchesse, clignant de l'oeil à celle-ci, souriant à celui-là de manière à

les enchanter tous les deux.

On arriva chez M. de Mayenne. Là, un spectacle singulier s'offrit aux yeux

des trois partis.

Force valets, sellant les chevaux, descendant des coffres et des

portefeuilles, force gens affairés se croisant dans l'escalier, toutes les

portes ouvertes, un désordre, une activité, un pêle-mêle général.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit le duc de Feria.

--Nous l'allons savoir, s'écria Mme de Montpensier en montant

précipitamment les degrés qui conduisaient à l'appartement de son frère.

Elle trouva le duc tout habillé, son ventre énorme serré dans le ceinturon,

le chapeau sur la tête: il achevait de fermer un petit coffret dont son

valet de chambre allait prendre la poignée. Le duc de Mayenne, malgré son

prodigieux embonpoint, était alerte, agile, et ses yeux brillaient d'un feu

intarissable sous les épais sourcils qui les ombrageaient.

--C'est ma soeur! s'écria-t-il avec une feinte surprise en voyant entrer la

turbulente duchesse. Tiens! Le duc de Feria.... Bonjour, ma soeur.

Monsieur, je vous salue. Ah! c'est toi, Brissac.

Tout en parlant ainsi, M. de Mayenne se faisait agrafer son manteau et

mettait ses gants.

--On dirait que vous allez sortir, mon frère, dit la duchesse.

--Nous ne vous retiendrons pas longtemps, ajouta l'Espagnol.

--Oui, dit tranquillement M. de Mayenne, je sors.

--Désirez-vous que nous attendions votre retour? s'écria le duc.

--Vous attendriez trop longtemps, monsieur, répliqua M. de Mayenne avec le

même calme.

--Où donc allez-vous, monseigneur, dirent les deux visiteurs avec anxiété.

--En Artois.

--Vous partez! s'écria la duchesse.

--Vous quittez Paris! s'écria le duc.

--Comme vous voyez, répliqua l'énorme seigneur, tandis que Brissac, dans un

coin, dévorait cette scène curieuse.

--Mais c'est impossible! ajouta Mme de Montpensier.

--Vous ne pouvez abandonner vos alliés! dit l'Espagnol, blême de

saisissement.

--Je n'abandonne personne, répliqua Mayenne, vous êtes assez forts ici pour

vous passer de moi, tandis que la province a besoin de ma présence. Vous ne

savez donc pas que M. de Villeroy a rendu Rouen au roi, que Lyon vient de

se rendre lui-même. Si Paris allait en faire autant, messieurs, écoutez

donc!

--Oh! jamais, hurla la duchesse.

--Nous sommes là, dit l'Espagnol avec furie.

--Si vous y êtes, interrompit Mayenne froidement, raison de plus pour que

j'aille ailleurs.

--Mais enfin, mon frère, vous m'expliquerez....

--Je le veux bien, ma soeur.

--Monseigneur, ajouta le duc de Feria, au non du roi, mon maître....

--J'ai l'honneur de vous répondre, monsieur, dit sèchement Mayenne, que le

roi votre maître fait comme il veut, et moi comme je peux. Je ne suis pas

Espagnol, que je sache.

--Mais il y a ici une garnison espagnole, votre alliée.

--On s'est bien passé de moi dans le cabinet, on s'en passera bien sur le

champ de bataille, dit Mayenne.

--Monseigneur, entendons-nous.

--Je m'entends parfaitement. Serviteur!

L'Espagnol furieux:

--Monseigneur! vous désertez donc?

--Je vous trouve un plaisant personnage, s'écria M. de Mayenne, rougissant

de colère, d'oser parler un langage dont vous vous servez si

mal.--Déserter? dites-vous.... Apprenez qu'en France on appelle déserter

celui qui abandonne le service de France. Çà, défendez vos portes, vos murs

et vos casernes; vous avez de l'argent et des soldats pour faire vos

affaires. Quant à moi, je pars avec ma femme et mes enfants. Gardez-vous

bien, je me garderai aussi.

Le duc de Feria se tournant vers M. de Brissac:

--Monsieur, dit-il, souffrirez-vous que le prince nous quitte en un tel

embarras.

--Que voudriez-vous que je fisse, répliqua le gouverneur avec bonhomie.

Monseigneur est mon maître.

--Représentez-lui du moins....

--Épargnez les discours à Brissac, ce n'est pas un orateur, et demandez-lui

ce qu'il sait faire. Or, je l'ai nommé gouverneur de Paris, qu'il le

gouverne.

Puis se tournant vers la duchesse:

--Vous avez désiré des explications, dit-il, les voilà.

--J'en attends d'autres, murmura-t-elle outrée de rage.

Le duc de Feria comprit qu'on le congédiait. Il se trouvait dans la plus

horrible perplexité. Le départ de M. de Mayenne, c'était un coup mortel

pour la Ligue. Comme elle se composait de deux éléments, le français

l'espagnol, dont le premier seul faisait tolérer le second aux ligueurs de

bonne foi, cet élément retiré de la question changeait la Ligue en une

occupation étrangère. Il n'y avait plus en présence des Français contre des

Français: la France se dessinait d'un côté, l'Espagne de l'autre. Philippe

Il n'avait pas prévu cette solution.

La duchesse elle-même ne l'avait pas soupçonnée; la pâleur et son

tremblement nerveux l'indiquaient suffisamment. Lorsque le duc espagnol,

vacillant, hébété, tournait et retournait sans pouvoir se décider à sortir,

malgré le triple salut que venait de lui adresser Mayenne:

--Veuillez, monsieur le duc, dit-elle tout bas, me laisser causer seule

avec mon frère; je le ramènerai.

Brissac s'inclinant fit mine de partir pour entraîner M. de Feria.

--Oh! vous pouvez rester, s'écria-t-elle, monsieur le gouverneur.

L'Espagnol, piqué au vif, sortit sans dissimuler son trouble et sa colère.

Brissac, qui flairait l'orage, se mit dans le plus petit coin qu'il put

trouver.

--Mon frère! s'écria la duchesse avec l'impétuosité d'un torrent, vous êtes

bien dans votre bon sens, n'est-ce pas?

--Si bien, ma soeur, répliqua Mayenne, que je vais vous dire des choses qui

vous surprendront.

--Si elles me prouvent qu'en partant vous ne laissez pas la couronne au

Béarnais, j'accepte.

--Oh! loin de là! Mais, entre nous, en famille, je peux bien être franc.

Oui, je laisse la couronne au Béarnais; mais, qu'importe?

--Comment, qu'importe! vociféra la duchesse, c'est un Guise qui parle

ainsi?

--Pardieu! qu'ont fait toujours les Guise? Ils ont voulu régner, n'est-ce

pas? Mon grand-père y a tenté, mon père aussi, moi aussi, vous aussi, ma

soeur, et votre neveu aussi. Chacun pour soi, en ce monde. Tant que j'ai

travaillé pour moi, j'allais bravement; mais depuis qu'il s'agit de faire

mon neveu roi de France, je renonce. Écoutez donc, j'ai des enfants, moi,

et je ne me soucie pas qu'ils soient au-dessous de leur cousin.

--Ah! voilà donc le motif, murmura la duchesse avec un sombre dédain.

--Assurément le voilà; je n'en ai pas d'autre. Vous vous en étonnez?

--J'en suis honteuse.

--Vous devriez garder cette pudeur pour vos propres intrigues. Que vous

conspiriez contre un roi pour venger votre frère, passe encore; mais que

vous vendiez à l'Espagnol votre frère mille fois trahi, mille fois sacrifié

pour assouvir cette rage que vous avez de gouverner sous un enfant, je ne

vous le passerai point. Vous complotiez avec l'Espagnol; tirez-vous

d'affaire avec lui.

--Vous vous repentirez.

--Moi? jamais.

--Je triompherai seule.

--A votre aise.

--Et je prouverai qu'en notre famille il y a toujours un héros. Tant pis

pour vous, ce sera moi!

--Je vous laisse mon casque et ma cuirasse.

--Le casque est trop petit, la cuirasse trop large.

--Je vous abandonnerais bien mon épée, mais elle est trop lourde, duchesse.

--J'ai mes armes, répliqua-t-elle avec une éclatante fureur.

--C'est vrai, le couteau de frère Clément. Adieu, ma soeur.

La duchesse, écrasée par ce mot terrible, ne trouva qu'un regard de serpent

pour y répondre. Elle passa fièrement devant Mayenne et sortit la mort dans

le coeur.

Brissac s'approcha du prince.

--Que ferai-je, moi? dit-il.

--Tu feras qu'on ne m'arrête point au passage, répliqua Mayenne en

rentrant.

--Vous pouvez y compter, dit Brissac.

Le duc rentra chez lui pour donner l'ordre de son départ.

--Et de trois! fit Brissac en rejoignant lentement l'Espagnol et la

duchesse, qui tenaient conseil dans la cour, où tout le monde s'était

tumultueusement assemblé.

Sur l'escalier désert, il aperçut Arnault, ce fidèle agent du roi, qui

l'attendait, déguisé en laquais.

--Ah! dit-il; tu arrives bien. Que veux-tu?

--Quel jour le roi peut-il venir?

--Demain.

--A quelle heure?

--Trois heures du matin.

--Par quelle porte?

--Par la porte de l'École.

Arnault se glissa dans les groupes et disparut.

--Et de quatre! au dernier les bons, murmura Brissac.

V

LES BILLETS D'ABSOLUTION

Le duc de Mayenne était parti. Paris frémissait agité de souffles opposés.

La Ligue décontenancée par l'abandon de son chef, murmurait tout bas le mot

trahison. Les royalistes ou politiques, comme on les appelait, relevaient

la tête, et semblaient se dire les uns aux autres: les temps sont proches!

Quant aux Espagnols, livrés à leurs propres ressources, ils avaient

redoublé de vigilance. C'était pour eux une question de vie ou de mort.

Désignés par leurs habits, par leur langage, par la longue habitude du

peuple parisien, ils se sentaient à la merci du premier caprice de

l'émeute; l'indécision, la division des Parisiens avaient jusque-là fait

toute leur puissance.

Le duc de Feria et ses capitaines, concentrant leurs défiances et leur

colère, faisaient la cour à Mme de Montpensier, qu'au fond peut-être ils

soupçonnaient de complicité avec son frère, et que, d'ailleurs, ils avaient

pour but de sacrifier comme lui à l'ambition de Philippe II. De son côté,

la duchesse, n'ayant que Brissac pour appui, cajolait aussi les Espagnols

pour qu'ils l'aidassent à éviter le malheur qu'elle craignait par-dessus

tout, c'est-à-dire l'entrée à Paris du nouveau roi catholique.

Il fallait la voir levée avant le jour, parcourir les rues de Paris à

cheval, avec un cortège de capitaines. Partout, sur son passage, des

ligueurs s'empressaient d'aller chercher un peu d'espoir. Elle criait à

s'enrouer: «Je reste avec vous, Parisiens!» Elle agitait des écharpes,

inventait des devises, elle se donnait enfin plus de mouvement qu'il n'en

fallait pour que les tièdes ligueurs la trouvassent souverainement

ridicule.

Brissac l'animait à cette dépense d'activité. Il courait à son côté, les

Espagnols couraient du leur; et c'était un curieux spectacle que de les

voir tous trois se rencontrer tout à coup nez à nez sur quelque place à

laquelle, arrivés chacun par un chemin différent, ils se heurtaient au

grand rire des badauds qui attendaient l'événement sans se donner autant de

mal.

Telle fut une de ces rencontres le lendemain du départ de Mayenne. La

duchesse venait de déboucher de la rue Saint-Antoine sur la place de Grève.

Brissac arrivait par les quais, le duc de Feria venait avec son état-major

par la rue du Mouton. Un grand peuple était rassemblé sur la place, car

l'on allait y pendre un homme.

La potence était dressée. On n'attendait plus que le patient.

Brissac s'étant informé de ce qui se passait, le duc de Feria lui répondit

que le coupable était probablement un émissaire du roi de Navarre pris une

heure avant, et sur lequel on avait saisi un billet destiné à jeter

l'alarme et la discorde dans Paris, à l'aide de promesses faites par le

Béarnais.

--C'est bien imaginé, s'écria la duchesse. Qu'on le pende!

--Mais, dit Brissac, qui se voyait entouré d'une foule considérable dans

laquelle il savait distinguer certaines figures plébéiennes peu

bienveillantes pour l'Espagnol, a-t-on interrogé cet homme?

Le groupe se rapprocha, chacun voulait entendre le dialogue des maîtres de

Paris.

--Je l'ai interrogé, moi, dit le duc de Feria, et j'ai vu le billet.

--Bien, mais qui l'a condamné?

--Moi, ajouta l'Espagnol d'un ton hautain. Est-ce que le crime n'est pas

flagrant?

--Pardieu! dit la duchesse.

--C'est que, répondit Brissac avec un petit coup d'oeil à des robes noires

qu'il voyait sur la place, l'usage de Paris est que tout criminel soit

interrogé par ses juges naturels.

--Voilà bien des subtilités, dit l'Espagnol surpris, et autour duquel

commençaient à murmurer les gens du petit peuple.

--Quelle chicane cherchez-vous donc au duc? dit tout bas la duchesse à

Brissac.

--Laissez-moi faire, répliqua ce dernier du même ton.

Au même instant parut à l'angle du quai le patient entouré d'une escouade

de gardes wallons, et espagnols.

C'était un brave bourgeois tout pâle, tout larmoyant; une honnête figure

bouleversée par le désespoir.

A la vue de la potence, il joignit les mains et se prit à gémir si

pitoyablement en appelant sa femme et ses enfants, qu'un long frémissement

de compassion courut dans la foule.

--Mordieu! c'est triste à voir! dit Brissac tout haut en se détournant

comme si le spectacle eût été au-dessus de ses forces.

Les robes noires et quelques gros bourgeois s'étaient pendant ce temps

rapprochés de lui et touchaient pour ainsi dire son cheval.

--N'est-ce pas, monsieur, dit un de ceux-ci, que c'est à fendre le coeur?

Voir pendre un honnête homme innocent!

--Innocent? s'écria le duc de Feria pâlissant de colère; qui a dit cela?

--C'est moi, répliqua l'homme qui venait de parler, et qu'à son costume

noir, méthodiquement attaché, brossé et compassé, le peuple reconnut vite

pour un de ses magistrats; c'est moi, Langlois, échevin de cette ville.

--Langlois! Langlois! répéta le peuple en s'attroupant autour de son

échevin, dont le calme et la froideur, en présence du furieux Espagnol, ne

manquaient ni de noblesse ni de cette signification que le peuple saisit

toujours dans les moments de crise.

--Innocent! répéta le duc, l'homme qui colporte des promesses du Béarnais.

--Quelles promesses donc? demanda Brissac avec bonhomie, il faut pourtant

tirer cela au clair.

Le duc chercha vivement dans sa manche un billet imprimé qu'il passa à

Brissac en lui disant:

--Voyez!

La belle Gabrielle — Tome 2 · 第 4 / 23 段