--J'ai souvent ouï dire, poursuivit Marie Touchet, à des hommes

expérimentés dans la guerre, qu'une des meilleures positions autour de

Paris est l'espace compris entre la route de Saint-Denis et Pontoise.

--C'est encore vrai, madame.

--Nous y avons une maison assez simple, mais commode et fortifiée

naturellement, à l'abri de toute insulte. Quel honneur pour nous si Sa

Majesté daignait la choisir pour asile!

--Ormesson, je crois? dit Henri.

--Oui, sire. Comblez de joie toute notre famille en acceptant. C'est une

maison historique, sire: le feu roi Charles IX s'y plut quelquefois, et bon

nombre d'arbres ont été plantés de ses mains royales.... Dîtes un mot,

sire, et cette maison sera à jamais illustre.

Henri regardait les yeux ardents de mademoiselle d'Entragues, qui le

fascinaient sous prétexte de le supplier.

--De là, s'écria M. d'Entragues, pour décider le roi, on a le pied sur

toutes les routes.

--On vient même ici en une heure et demie, ajouta le comte d'Auvergne.

--Sans compter que le roi étant chez lui, s'il daigne accepter, reprit

Marie Touchet, trouvera des appartements à Ormesson pour toutes les

personnes qu'il y voudra loger.

Cette dernière phrase contenait tant de choses! Elle promettait si poliment

une complaisance que réclament trop souvent les fausses positions

amoureuses, que déjà Henri flottait, en interrogeant du regard Gabrielle.

Soudain il vit derrière Henriette, à quelques pas, osciller lentement le

capuchon du frère parleur, comme si ce triangle de laine grise eût dit:

Non! non! non!

Il regarda plus fixement, comme pour interroger le moine, et le capuchon

répéta: Non! non! non!

--Chicot ne veut pas que j'aille à Ormesson, se dit Henri avec surprise. Il

doit avoir ses raisons.

--Impossible, madame, répliqua-t-il avec un gracieux sourire. L'ordre de

mes plans ne me permet point de faire ce que vous désirez. Je n'en reste

pas moins votre obligé.

--Bien, fit le capuchon en s'inclinant de haut en bas jusque sur la

poitrine du moine.

--Allons, se dit le roi avec un sourire que nul ne put comprendre, me voilà

réduit au rôle du prieur Gorenflot, avec cette différence que je parle pour

le frère parleur.

Le désappointement qui se peignit sur tous les visages eût pu montrer à

Henri combien était avancé déjà l'édifice que son refus venait de faire

crouler.

--Encore battus cette fois; nous chercherons autre chose, se dit le comte

d'Auvergne.

Gabrielle promenait autour d'elle, dans sa naïve innocence, des regards

affables, caressants, qui eussent adouci de leur seul reflet tous ces

fauves coups d'oeil de tigres. Henriette allait se décider à battre en

brèche l'esprit du roi puisque rien ne pouvait ébranler son coeur.

Et déjà elle commençait un de ces entretiens tout saccadés, où son génie

brillant de malice et d'audace allait lui conquérir un triomphe. Déjà le

roi, plus attentif, ripostait à ce bombardement, lorsque le frère parleur,

s'approchant d'Henriette, lui dit avec bonhomie:

--N'est-ce point vous, madame, qui auriez perdu quelque chose?

--Moi? s'écria Henriette surprise.

--En route... un joyau.

--Mon bracelet peut-être. Mais qu'importe?

--Il vous est rapporté par un gentilhomme qui l'a trouvé.

--Un gentilhomme? demanda le roi.

--Je ne sais pas son nom, dit naïvement frère Robert.

--Eh bien! qu'il entre et rende le bracelet, dit Henri.

Frère parleur fit un signe au religieux, et l'on vit s'approcher à grands

pas quelqu'un dont la présence arracha à Henriette et à sa mère un

mouvement de colère bientôt réprimé.

C'était la Ramée, le bracelet à la main.

--Qu'a donc cet éternel la Ramée, murmura le comte d'Auvergne à l'oreille

de M. d'Entragues, on dirait une mouche altérée qui suit nos chevaux depuis

ce matin.

--Voilà une mauvaise figure, dit le roi tout bas à Gabrielle, en

considérant le pâle jeune homme. Savez-vous à qui il ressemble?

--Non, sire.

--Vous allez voir! N'est-ce pas, madame, ajoute étourdiment Henri

s'adressant à Marie Touchet, que ce jeune homme ressemble à feu mon

beau-frère Charles IX?

--En effet...quelque peu, répondit Marie Touchet en se pinçant les lèvres.

La Ramée ne s'avançait plus; il restait à moitié caché par les arbres,

tenant toujours le bracelet que Mlle d'Entragues ne lui redemandait pas. Ce

qu'il avait tant souhaité il l'avait enfin! Surveiller Henriette, même dans

l'endroit où elle se fût le moins attendue à le voir.

Et en effet, l'obsession victorieuse de ce gardien infatigable commençait à

épouvanter la jeune fille, qui cherchait du secours dans l'oeil froid et

impénétrable de sa mère.

Ce petit malaise passa pourtant inaperçu, grâce à l'habitude de dissimuler

qui fait partie de toute éducation mondaine. La Ramée remit le joyau à

Henriette, qui n'eut pas pour lui, même un remercîment. Le roi s'entretint

encore quelques secondes de la ressemblance du personnage avec le feu roi.

Les dames se rassurèrent, le comte d'Auvergne prit un parti, M. d'Entragues

se promit de jeter à la porte sans rémission le malencontreux jeune homme

qui se permettait d'avoir avec Charles IX un air, ou même un faux air de

famille et, enfin, la Ramée profita de cette pause pour s'éloigner de

quelques pas, et continuer, sans être remarqué, son rôle d'observateur.

Henriette, comme si, en se retirant d'elle, ce mauvais génie lui eût rendu

l'esprit et la vie, commença ses saillies; plus hardie parce que le danger

était plus grand, elle déploya tant de finesse et de méchanceté

divertissante que le roi, piquant et gascon comme quatre, se mit à rire et

rendit coup pour coup, épigramme pour épigramme, folie pour folie à cette

sirène toujours l'oeil alerte, toujours prête à la riposte, victorieuse

souvent, vaincue jamais, et qui, plus sûre de son terrain, commençait,

comme tout bon général après une heure d'équilibre dans la bataille, à

faire charger sa réserve pour relever la position et déloger l'ennemi.

Gabrielle avait ri d'abord comme tout le monde; elle avait fourni son mot

sensé, délicat, tendre à la conversation générale; mais l'affaire

dégénérant en un duel où Henriette et le roi s'engageaient seuls, elle se

tut comme font les esprits doux et graves auxquels le bruit fait peur, elle

sourit des lèvres, puis ne sourit plus, et se contenta d'écouter, éblouie,

fatiguée, gênée même par cet intarissable volcan d'explosions et

d'étincelles.

--La blonde est battue, murmura Marie Touchet à l'oreille de son fils.

Tout à coup l'ombre du frère parleur s'interposa entre le soleil et

Henriette.

--Sire, dit-il, ces jeunes gens que vous avez mandés sont là-bas qui

attendent.

--Quels jeunes gens? demanda Henri tout à fait distrait par

l'enchanteresse, et qui peut-être même en voulut à frère Robert de l'avoir

troublé, je n'ai mandé personne que je sache.

--Ceux que Votre Majesté voulait remercier, continua le frère sans

s'effaroucher de l'étonnement du roi.

--Ah! je sais, moi, dit tout bas Gabrielle rougissante à l'oreille d'Henri

IV, ce garde, son ami....

--Très-bien! très-bien! s'écria Henri, oui, nos amis, appelez-les, frère

Robert, ils ne sont pas de trop, et je les verrai volontiers avant mon

départ.

Un religieux partit au signe du frère parleur.

Henri se retourna vers Mme d'Entragues et Henriette:

--Je veux que vous les voyiez; l'un d'eux, surtout, dit-il; l'autre est

dans mes gardes, et n'a rien que très-ordinaire; mais le blessé est ce

qu'on peut appeler un charmant garçon.

--Le blessé? dirent à la fois plusieurs voix, il est blessé?

--Oui; Crillon qui l'aime et le protège,--entre nous, c'est une excellente

recommandation,--l'a fait conduire ici, où ces dignes religieux l'ont

guéri et rétabli comme par miracle. Et vraiment, c'est une bénédiction du

ciel qu'il ait échappé ainsi à la mort, car la blessure était, dit-on,

affreuse; n'est-ce pas, frère Robert.

--Un grand coup de couteau dans la poitrine, dit le moine qui, froidement,

promena ses regards autour de lui, sans paraître remarquer ni le

tressaillement d'Henriette, ni la rougeur de sa mère, ni le soubresaut

convulsif que fit la Ramée derrière l'arbre qui l'abritait.

--Tenez, mesdames, ajouta le roi, voici ces jeunes gens qui arrivent; jugez

vous-mêmes si celui dont je parle n'est pas d'une beauté à rendre les

femmes jalouses.

--Voyons cette merveille, dit Marie Touchet.

--Admirons ce phénix, dit Henriette avec enjouement.

Tout à coup Marie Touchet pâlit et laissa tomber le verre qu'elle tenait à

la main. Henriette, qui s'était retournée pour voir plus tôt, se leva comme

à l'aspect d'un danger terrible. Elle poussa un cri, et ses doigts crispés

se cramponnèrent convulsivement à la table qui retenait tout son corps

cambré en arrière.

Espérance et Pontis, conduits par un servant, débouchaient de l'allée, et

venaient d'entrer sous le berceau. Espérance, qui marchait le premier,

s'était incliné pour saluer son hôte illustre. Lorsqu'il se redressa, il

vit en face de lui, à trois pas, la figure livide d'Henriette, dont la

terreur roidissait les lèvres et dilatait les yeux. Il saisit la main de

Pontis et resta cloué au sol.

Au cri de la jeune fille, une rauque exclamation avait répondu sous les

arbres. La Ramée aussi venait de reconnaître le fantôme d'Espérance et le

couvait d'un regard épouvanté, comme Macbeth regarde l'ombre de Banquo,

comme le remords regarde le châtiment.

Ni M. d'Entragues, ni M. d'Auvergne ne semblaient rien comprendre à cette

scène. Quant au roi, après quelques mots vagues adressés à Espérance, il

avait, pour s'instruire, attaché ses yeux sur le moine qui, en ce moment,

rejeta son capuchon en arrière, pour mieux dévorer chaque détail du

spectacle, et sa physionomie curieuse et maligne fit dire à Henri:

--Il faut qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, car notre

ancien ami vient d'oublier un instant le rôle de frère Robert.

Henriette, après avoir essayé vainement de dominer son émotion, après avoir

tenté de repousser l'apparition par toutes les forces de sa volonté, de sa

nature énergique, ne résista plus au feu terrible qui jaillissait des

prunelles d'Espérance. Elle chancela, la main qui lui servait d'arc-boutant

fléchit, tout le corps s'affaissa, et sans le secours des deux bras de son

père, elle fût tombée à la renverse.

La pâleur de Marie Touchet s'expliqua aussitôt par l'état douloureux de sa

fille, et Gabrielle s'étant avec une vive compassion emparée de Mlle

d'Entragues pour lui faire reprendre connaissance, le comte d'Auvergne ne

s'occupa plus que de remettre en bonne voie l'esprit du roi qui faisait

déjà des questions embarrassantes.

--Que peut avoir cette jeune fille? disait Henri en regardant frère Robert.

Serait-ce la vue de notre Adonis qui l'aurait ainsi férue d'amour?

--Mademoiselle a vu sans doute quelque énorme araignée, dit tranquillement

le moine, ou bien une chenille de celles que nous appelons _hirsuta_; elles

sont communes dans nos jardins.

--C'est cela, s'écria M. d'Entragues en essayant de redresser sa fille et

sa femme, n'est-ce pas, madame, que c'est cela?

--A la bonne heure! dit le roi de plus en plus défiant à la vue du trouble

général.

Marie Touchet balbutia quelques mots sans suite.

--Laissons les dames prendre soin des dames, ajouta Henri. Je vais remonter

à cheval. Que nul ne se dérange. Tout le monde est trop occupé ici.

--Nous accompagnerons au moins Votre Majesté jusqu'aux portes, dirent le

comte et son beau-père en se faisant force clins d'yeux désespérés.

Henri baisa tendrement la main de Gabrielle et se mit en route suivi des

deux Entragues et du frère parleur.

Espérance et Pontis, les bras entrelacés, se montraient l'un à l'autre la

Ramée immobile à distance, comme un serpent tenu en arrêt par un lion.

Deux traits de plume suffiront pour expliquer la position de chacun des

personnages de ce tableau.

Gabrielle suivant des yeux le roi, et regardant avec curiosité soit Mlle

d'Entragues, soit Espérance; Marie Touchet empressée de faire revenir sa

fille; Henriette plus à l'aise depuis que le départ du roi empêchait toute

explication.

Au fond du berceau Espérance et Pontis, et en face d'eux la Ramée.

--Voilà bien le scélérat, dit Pontis à son ami; il nous brave!

--Tu te trompes, répliqua Espérance; il est à moitié mort de peur.

--Il faudrait qu'il fût mort tout à fait, M. Espérance.

--Ah! souviens-toi de nos conditions. Pas un mot qui révèle jamais le

secret d'Henriette. Vois sa pâleur; vois cet évanouissement, et avoue

qu'elle m'a pris pour un fantôme. Crois-tu que je me venge!

--Médiocrement, dit Pontis.

--Cela me suffit, compagnon.

--Pas à moi, murmura le garde. En tout cas, si vous n'avez rien à demander

à la demoiselle, j'ai encore un compte à régler avec le garçon. Il a voulu

me faire pendre, moi!

--Vous me ferez le plaisir, Pontis, dit sévèrement Espérance, de laisser

votre épée au fourreau! C'est une affaire qui me regarde seul. Ah! pas de

discussion, pas de coup de tête,--l'épée au fourreau!

--Soit, répliqua Pontis; il sera fait comme vous le désirez.

--Tu le promets?

--Je le jure!

--Eh bien! suis-moi, nous allons prendre le drôle dans quelque coin, je lui

dirai deux mots qu'il n'oubliera de sa vie.

Pontis, que les pourparlers impatientaient dans cette circonstance, où les

coups lui paraissaient le seul dénoûment possible, haussa les épaules en

grommelant une diatribe contre ces généreux absurdes qui sont l'éternelle

pâture des lâches et des méchants.

Espérance lui prit le bras et commença de marcher avec lui vers la Ramée,

dont les joues devenaient plus pâles à mesure que ses ennemis

s'approchaient de lui.

Mais avant qu'ils se fussent joints, Henriette, qui avait compris sans

l'entendre chaque nuance de ce dialogue, s'arracha des bras de sa mère et

de Gabrielle. Elle courut à Espérance, lui saisit la main et l'entraîna,

par un geste rapide comme la pensée, hors du berceau où l'intelligente

Marie Touchet retint Gabrielle. Le champ demeura libre de cette façon à

toutes les explications possibles.

Espérance essaya bien de résister, mais Henriette, cette fois encore, fut

irrésistible. Pontis ne se sentit pas plus tôt libre, qu'il traversa le

jardin à la course et disparut dans le rez-de-chaussée du couvent, en se

disant avec une sombre ironie:

--J'ai mon idée, Espérance n'aura rien à dire et l'épée restera au

fourreau!

Ce qu'il allait faire si vite et si loin, nous le verrons tout à l'heure.

Il est certain que la Ramée ne s'en doutait pas, et qu'Espérance en le

voyant fuir si vite ne s'en fut jamais douté non plus quand même son

attention n'eût pas été absorbée tout entière par Henriette. Celle-ci, une

fois hors de la portée des voix, arrêta Espérance, et le regardant avec des

yeux noyés de larmes, qui n'étaient pas feintes:

--Pardon! s'écria-t-elle. Oh! pardon, monsieur, vous ne m'accusez point,

n'est-ce pas de l'horrible aventure qui a failli vous coûter la vie.

--Je ne vous accuse, assurément, mademoiselle, dit Espérance d'un ton

calme, ni de m'avoir assassiné vous-même, ni de m'avoir jeté sous le

couteau.

--De quoi m'accuserez-vous alors?

--Mais il me semble que je ne vous ai rien dit, mademoiselle. Je suis en ce

couvent pour me rétablir. Je ne vous y ai pas appelée; vous arrivez par

hasard, vous me voyez, c'est tout simple, puisque j'y suis.

--Vivant! Oh! Dieu merci, ce remords va donc cesser d'empoisonner mes

nuits.

--Enchanté, mademoiselle, d'avoir involontairement contribué à vous rendre

le sommeil meilleur. Mais, puisque vous êtes rassurée, et que désormais vos

nuits, comme vous dites, vont devenir charmantes, nous n'avons plus rien à

nous raconter. Saluons-nous donc poliment. Pour ma part, je vous tire ma

révérence.

Tenez, voilà madame votre mère qui regarde de ce côté comme si elle vous

rappelait.

--Ma mère! ma mère! il s'agit bien de ma mère. Elle doit être trop heureuse

que je réussisse près de vous! s'écria Henriette avec furie.

--Comme vous y allez! Une mère si sévère, aux yeux de qui vous vous

compromettez à me parler!

Cette ironie fit bondir Henriette comme un coup d'éperon.

--Par grâce! dit-elle, ne m'épargnez point la colère, les reproches,

l'insulte même, cela se pardonne chez un homme aussi cruellement offensé;

mais le sarcasme, le mépris...oh! monsieur!

--Et pourquoi donc vous honorerais-je de ma colère? répliqua Espérance.

Jalouse, un poignard à la main, vous m'eussiez troué la poitrine, bien, je

vous redouterais, je ne vous mépriserais pas. Mais vous rappelez-vous cette

femme, cette hyène, cette voleuse, qui s'est penchée sur mon cadavre? Vous

l'avez peut-être oubliée, je m'en souviens toujours. Je ne veux, plus avoir

rien de commun avec cette femme. Allez de votre côté, madame, laissez-moi

vivre du mien.

--J'ai été lâche, j'ai été vile, j'ai eu peur.

--Que m'importe, je ne vous demande point de justification. Ma blessure est

cicatrisée, ou à peu près; tenez.

Il ouvrit sa poitrine dont la blanche et douce surface était sillonnée par

une cicatrice encore rouge et enflammée.

Elle frissonna et cacha son visage dans ses mains.

--Vous voyez bien, reprit-il, que je n'ai plus le droit de garder rancune à

l'assassin. Souffrance du corps, morsures dévorantes, brûlure amère, douze

à quinze nuits de fièvre, de délire, qu'est-ce que cela?...c'est le

payement des heures de volupté, d'ivresse, que ma maîtresse m'avait

données. Nous sommes quittes. Quant à l'âme, oh! c'est différent. Effaçons,

effaçons.

Il salua de nouveau et chercha une allée de traverse, elle le retint

avidement.

--Et si je vous aime! s'écria-t-elle, si je vous trouve beau, juste,

sublime, si je m'humilie, si je me dénonce et que je vous avoue, si toute

ma vie est suspendue à votre pardon, si, depuis que vous m'avez quittée,

oh! quittée, comment, hélas! si depuis le terrible moment où je me suis

réveillée, quand on n'a plus trouvé votre corps, quand ma mère et ce la

Ramée maudissaient, menaçaient, si, depuis cette infernale nuit, Espérance,

je n'ai pas dormi. Riez, riez.... Si je n'ai pensé qu'à vous retrouver

vivant ou mort. Mort, pour aller me rouler à deux genoux sur votre tombe et

vous jeter mon coeur en expiation; vivant, pour vous prendre les mains

comme je fais et vous dire: Pardonne, j'ai été infâme! Pardonne encore,

j'ai été ambitieuse, j'ai caressé les chimères qui dessèchent le coeur,

pardonne, je suis tantôt un démon, tantôt une femme frivole, tantôt une

créature capable de tout le bien que ferait un ange. Fais plus que

pardonner, Espérance, toi qui n'es pas composé de fiel et de boue comme

nous autres, aime-moi encore, et je m'élèverai par l'amour à une telle

hauteur, que de ces sphères nouvelles nous ne verrons plus la terre où j'ai

été criminelle, où j'ai failli mériter ta haine et ton mépris. Espérance,

je t'en supplie, le moment est solennel! Demain, ni pour toi ni pour moi il

ne serait plus temps. Oubli, espoir, amour!

Il tenait ses yeux fixés sur le gazon comme l'ombre de Didon que suppliait

Enée.

--Tu répondras, n'est-ce pas? dit-elle. Tu me fais attendre, tu veux me

punir, mais tu répondras.

--A l'instant, répliqua le jeune homme d'une voix ferme, et avec un

lumineux regard qui effraya Henriette tant il pénétrait dans les abîmes de

sa pensée qu'elle venait de lui ouvrir. L'amour que vous me demandez, vous

ne l'éprouvez pas vous-même. Ne m'interrompez point. C'est un reste de

jeunesse, un des derniers attendrissements de la fibre que l'âge n'a pas

encore eu le temps de pétrifier tout à fait. Cet amour n'est autre chose

que votre repentir d'avoir causé la mort d'un homme. Cet attendrissement,

c'est le résultat de la peur que vous a causée mon fantôme.

--Oh! vous abusez de mon humiliation.

--Nullement, je vous dis la vérité; c'est un droit que j'ai payé cher. Je

n'en profiterais même pas, croyez-le bien, si je n'espérais que le miroir

brutalement présenté attirera votre attention sur la réalité désolante de

votre image, et vos progrès dans le bien, si vous en faites, serviront à

d'autres, je m'en applaudirai de loin. Quant à moi, que vous dites aimer,

et que vous sollicitez de vous aimer encore, j'en suis pour le moins aussi

incapable que vous-même. Cet amour que j'avais, était une sève exubérante

qui a tari avec mon sang. Peut-être eût-il survécu, si quelque racine en

eût été plantée dans le coeur, mais, je vous le déclare,--et cela sans

chercher des mots qui vous choquent, je les évite au contraire

soigneusement,--en appuyant la main sur ce coeur tant de fois joint au

vôtre, je ne sens rien qui batte, rien que le mouvement régulier et banal

d'une vie tenace, il faut le croire, puisqu'elle a résisté à un si rude

assaut. Je ne vous aime plus, mademoiselle, et je ne crois pas en

conscience que vous soyez fondée à me le reprocher.

Henriette, les sourcils contractés par une souffrance inexprimable, tenta

pourtant un dernier effort.

--Au moins, dit-elle, puisque vous me réduisez à demander l'aumône, au

moins faut-il que je fasse valoir mes titres à votre charité. Tout à

l'heure vous évoquiez des souvenirs qui m'ont fait tressaillir. Ce temps à

jamais évanoui de l'amour, ces heures d'étreintes où votre coeur, glacé

aujourd'hui, battait si fort, ne plaideront-ils pas pour moi? Et au lieu de

répéter avec moi: Oubli et amour; ne consentirez-vous pas à me tendre la

main en répétant: Oubli et amitié!

Espérance attacha son regard sincère sur l'oeil noir et profond

d'Henriette. Il y lut une sorte d'avidité sinistre. Peut-être cette femme

était-elle en ce moment sincère comme lui; mais Dieu, qui lui avait donné

le pouvoir de brûler, d'entraîner les coeurs, lui avait refusé la douceur

qui persuade, le charme qui endort les défiances. Si Espérance n'eût pas

été l'esprit noble et choisi par excellence, on eût pu croire qu'il ne

pardonnait pas à Henriette d'avoir tant surfait l'amour pour arriver à

l'amitié.

--Eh bien, répliqua-t-il lentement, j'ai le regret de ne pouvoir encore

vous satisfaire, je ne suis pas de votre opinion quant aux degrés que vous

établissez; l'amitié vaut à mes yeux autant que l'amour, sinon plus; elle

n'est pas le reste usé, fané, racorni de l'autre. Pour accorder de l'amitié

à quelqu'un, il faut que je sois absolument sûr de cette personne. Pour

aimer d'amour, je ne prends mes informations que dans des yeux, une taille,

un pied, un sein qui me séduisent. Je vous ai aimée, je ne m'en repens

point, mais je ne serai jamais un ami pour vous, n'y pensons pas plus qu'à

l'autre chose.

Elle pâlit et se redressa.

--Cette fois, dit-elle, vous ne ménagez même plus en moi la position ni le

sexe. Vous m'insultez comme si j'étais un homme.

--Vous n'en pensez pas un mot. Ma nature n'est ni provocante ni hargneuse,

vous le savez.

--En quoi mon amitié peut-elle vous nuire?

--En quoi la mienne peut-elle vous servir?

--Ne fût-ce que pour les jours où le hasard nous rapprochera.

--Oh! ces jours-là, mademoiselle, deviendront de plus en plus rares. Nos

astres ne gravitent pas dans le même sens. Et puis, c'est chose facile:

lorsque nous nous rencontrerons, comme vous savez que je ne suis pas mort,

vous n'aurez plus cette émotion désagréable; je n'aurai plus cette première

surprise assez naturelle, nous nous tournerons civilement le dos ou nous

nous saluerons plus civilement encore, si vous y tenez.

--Je n'y tiens pas, si j'y tiens seule, dit Henriette avec une hauteur qui

prouva bien vite à Espérance que le vernis de douceur n'était point épais

sur cette rude écorce. Ainsi, je suis refusée, bien refusée, monsieur? |

Espérance s'inclina.

--Sur tous les points?

Il s'inclina encore.

--Il ne nous reste plus, dit Henriette les dents serrées, qu'à causer

d'affaires.

Il la regarda d'un air surpris.

--Oui, monsieur. Un refus d'amitié signifie promesse de haine. Vous me

haïssez, soit!

--Je n'ai pas dit cela, mademoiselle, et j'ai dit tout le contraire. Je

répète ma profession de foi: Pas d'amour, pas d'amitié, pas de haine....

--Phrases! subterfuges! subtilités auxquelles je suis intéressée à ne me

pas méprendre. Ne me regardez pas de cet oeil étonné. Vous n'êtes pas plus

étonné que je n'étais amoureuse tout à l'heure. Nous jouons une partie,

n'est-ce pas? eh bien, cartes sur table. Puisque vous allez être libre,

puisque je renonce bien complètement à vous, votre intention ne saurait

être de me retenir votre esclave?

--Mon esclave?

--Je la suis. Vous tenez un bout de chaîne qui gênera perpétuellement mes

allures, ma liberté, ma vie, une chaîne qui me déshonore! Rompez-la,

monsieur, lâchez-la!

La belle Gabrielle — Tome 2 · 第 2 / 23 段