LA BELLE GABRIELLE
PAR
AUGUSTE MAQUET
II
1891
I
L'ABJURATION
Le dimanche 25 juillet 1593 fut un grand jour pour la France.
Dès l'aube, on entendait au loin dans la campagne les volées mugissantes
des cloches de Saint-Denis qui vibraient en passant sur chaque clocher de
village, et allaient, jointes au bruit du canon, solliciter Paris et ses
faubourgs défiants et silencieux.
Des courriers à cheval se croisant sur toutes les routes, traversant les
hameaux et semant des billets aux portes même de Paris, avertissaient le
peuple de la conversion du roi et invitaient chacun, de la part de Sa
Majesté, à venir assister dans Saint-Denis à cette cérémonie, sans
passe-ports ni formalités aucunes, garantissant à tous liberté et sécurité.
Aussi fallait-il voir l'empressement, la surprise, la joie de ceux qui
avaient trouvé des billets ou entendu le rapport des courriers royaux.
A Paris, un ordre de Mme de Montpensier avait fait fermer les portes et
défendre à tout Parisien, quelqu'il fût, de sortir et d'aller à
Saint-Denis, sous les peines les plus rigoureuses. Cependant bon nombre de
ces audacieux volontaires, qui ne risquent rien et ne craignent rien, pas
même la potence, lorsqu'il s'agit d'un curieux spectacle, s'étaient
déterminés à franchir les murs par les brèches, en sorte qu'on voyait
courir dans la campagne, de tous les points de l'immense ville, des bandes
d'hommes et de femmes qui, une fois dehors, riaient, chantaient, sautaient
de joie et narguaient par leur nombre les soldats espagnols et les
bourgeois ligueurs qui les regardaient avec rage du haut des murs.
Si l'ardeur d'assister à la cérémonie tenait ainsi les gens de Paris à
Saint-Denis, elle n'était pas moindre dans le rayon de pays libre qui
s'étendait de Saint-Germain et Pontoise à l'abbaye de Dagobert. Partout,
invités par le roi et le soleil du plus beau mois de l'année, les hommes et
les femmes, en habits de fête, traînant les enfants sur des ânes ou dans
des chariots, désertaient les bourgs, les villages et par tous les sentiers
de leurs campagnes s'avançaient au milieu des blés murs, comme des fleurs
mouvantes qui diapraient de blanc, de vert, de rouge et de bleu ces
immenses tapis d'un jaune d'or.
Au château d'Ormesson, chez les Entragues, dès six heures du matin, les
chevaux attendaient, sellés et harnachés dans la grande cour; ils
semblaient regarder avec dédain un cheval suant et poudreux qui venait
d'arriver et soufflait encore. Pages et valets, richement vêtus donnaient
les derniers soins à leur minutieuse toilette. On n'attendait plus pour
partir que la châtelaine encore enfermée, dans son cabinet, avec trois
femmes acharnées contre les quarante-cinq ans de la maîtresse.
M. d'Entragues, radieux comme un soleil, descend de chez lui le premier
pour donner le coup d'oeil du maître aux équipages. Il fut satisfait; sa
maison devait fournir de lui bonne idée à Saint-Denis. Alors il se tourna
vers le pavillon des marronniers, pour savoir s'il y avait lieu d'être
aussi satisfait de sa fille.
Chemin faisant, sous les arbres, à dix pas du pavillon d'Henriette, il se
trouva face à face avec la Ramée en habit de chasseur-voyageur, comme
toujours. Le jeune homme, plus pâle et plus farouche que d'ordinaire, salua
M. d'Entragues sans le regarder.
--Eh! bonjour la Ramée, dit le père d'Henriette. Vous voilà si matin à
Ormesson! Vous êtes donc converti aussi, vous, ligueur enragé, puisque vous
venez voir la conversion du roi?
La Ramée pinça ses lèvres minces.
--Je ne suis pas converti le moins du monde, répondit-il, et je ne désire
point assister à cette conversion dont vous me faites l'honneur de me
parler. Mme d'Entragues m'a chargé de lui porter des nouvelles de mon père,
et je lui en apporte. J'ignorais absolument que vous allassiez voir la
cérémonie du renégat à Saint-Denis.
--Écoutez, la Ramée, dit M. d'Entragues avec colère, vous êtes de nos amis
à cause de votre père que ma femme et moi nous aimons, mais je vous
préviens que vos expressions sentent le païen et le ligueur d'une façon
insupportable.
--J'ai cru, dit la Ramée, verdissant de dépit, que M. d'Entragues était
ligueur aussi il y a quinze jours.
--Si je l'étais il y a quinze jours, cela ne vous regarde pas. Toujours
est-il que je ne le suis plus aujourd'hui. J'aime mon pays, moi, et je sers
mon Dieu. L'opposition que j'ai pu faire à un prince hérétique, je n'ai
plus le droit d'en accabler un roi catholique. Maintenant, libre à vous de
vous liguer et religuer, mais ne m'en rompez point les oreilles, et ne
compromettez pas ma maison par vos blasphèmes.
La Ramée s'inclina tremblant de rage; ses yeux eussent poignardé M.
d'Entragues, si le mépris assassinait.
Celui-ci continuait à marcher vers l'escalier d'Henriette.
--Puisque vous cherchez Mme d'Entragues, dit-il à la Ramée, ce n'est point
ici que vous la trouverez.
--Je l'ai crue chez Mlle Henriette, murmura la Ramée, pardon.
Et il se retournait pour partir lorsque parut Henriette en haut de
l'escalier.
--Bonjour, mon père, dit-elle en descendant avec précaution pour ne pas
s'embarrasser dans les plis de sa longue robe de cheval que soutenait un
page et une femme de chambre.
Au son de cette voix, la Ramée resta cloué sur le sol, et tous les
Entragues du monde, avec leurs injures et leur profession de foi, n'eussent
pas réussi à le faire reculer d'une semelle.
Henriette était resplendissante de toilette et de beauté. Sa robe de satin
gris perle, brodée d'or, un petit toquet de velours rouge, duquel
jaillissait une fine aigrette blanche, et le pied cambré dans sa bottine de
satin rouge, et le bas de sa jambe ferme et ronde qui se trahissait à
chaque pas dans l'escalier, firent pousser un petit cri de satisfaction au
père et un rugissement sourd d'admiration idolâtre à la Ramée.
--Tu es belle, très-belle, Henriette, dit M. d'Entragues; à la bonne heure,
ce corsage est galant, penche un peu la coiffure, cela donne aux yeux plus
de vivacité. Je te trouve pâle.
Henriette venait d'apercevoir la Ramée. Toute gaieté disparut de sa
physionomie. Elle adressa un long regard et un grave salut au jeune homme,
dont l'obsession avide mendiait ce salut et ce regard.
--Ta mère doit être prête, allons la chercher, dit M. d'Entragues qui, tout
en marchant, surveillait le jeu des plis et chaque détail de la toilette, à
ce point qu'il redressa sur l'épaule de sa fille les torsades d'une
aiguillette qui s'était embrouillée dans une aiguillette voisine.
Quant à la Ramée, il était oublié. Henriette marchait, inondée de soleil,
enivrée d'orgueil, respirant avec l'air embaumé des lis et des jasmins les
murmures d'admiration qui éclataient sur son passage dans les rangs pressés
des villageois et des serviteurs accourus pour jouir du spectacle.
M. d'Entragues quitta un moment sa fille pour aller s'informer de la mère.
La Ramée profita de ce moment pour s'approcher d'Henriette et lui dire:
--Vous ne m'attendiez pas aujourd'hui, je crois?
Elle rougit. Le dépit et l'impatience plissèrent son front.
--Pourquoi vous eussé-je attendu? dit-elle.
--Peut-être eût-il été charitable de m'avertir. Je me fusse préparé,
j'eusse tâché de ne pas déparer votre cavalcade.
--Je n'ai pu croire qu'un ligueur convaincu comme vous l'êtes, se fût
décidé à venir à Saint-Denis aujourd'hui.
--Vous savez bien, dit la Ramée avec affectation, que pour vous, Henriette,
je me décide toujours à tout.
Ces mots furent soulignés avec tant de volonté, qu'ils redoublèrent la
pâleur d'Henriette.
--Silence, dit-elle, voici mon père et ma mère.
La Ramée recula lentement d'un pas.
On vit descendre alors, majestueuse comme une reine, éblouissante comme un
reliquaire, la noble dame d'Entragues, dont le costume flottait entre les
souvenirs de son cher printemps et les exigences de son automne. Elle
n'avait pu sacrifier tout à fait le vertugadin de 1573 aux jupes moins
incommodes, mais moins solennelles de 1593, et malgré cette hésitation
entre le jeune et le vieux, elle était encore assez belle pour que sa
fille, en la voyant, oubliât la Ramée, tout le monde, et redevint une femme
occupée de trouver le côté faible d'une toilette de femme. M. d'Entragues
enchanté put se croire un instant roi de France par la grâce de cette
divinité.
La dame châtelaine fut moins dédaigneuse qu'Henriette pour la Ramée. Du
plus loin qu'elle l'aperçut, elle lui sourit et l'appela.
--Qu'on amène les chevaux! dit-elle, tandis que je vais entretenir M. de la
Ramée.
Tout le monde s'empressa d'obéir, M. d'Entragues le premier, qui dirigea
lui-même les écuyers et les pages.
Marie Touchet resta seule avec la Ramée.
--Votre père, dit-elle, sa santé?
--Le médecin m'a prévenu, madame, qu'il ne passerait pas le mois.
--Oh! pauvre gentilhomme, dit Marie Touchet; mais si vous perdez votre
père, il vous restera des amis.
La Ramée s'inclina légèrement en regardant Henriette qui s'apprêtait à
monter à cheval.
--Quoi de nouveau sur le blessé? dit vivement Marie Touchet en lui frappant
sur l'épaule de sa main gantée.
--Rien, madame. J'ai eu beau, depuis ce jour, chercher, m'enquérir
assidûment, je n'ai rien trouvé. Les traces de sang avaient été, comme vous
savez, interrompues par la rivière, et je me suis aperçu qu'à force de
questionner sur un blessé, sur un garde du roi, je devenais suspect. On me
l'a fait sentir en deux ou trois endroits. Une fois, j'avais rencontré un
meunier qui paraissait avoir en connaissance de l'événement. Il avait, dans
un cabaret de Marly, parlé d'un jeune homme blessé, de M. de Crillon, d'un
cheval boiteux; mais lorsque j'ai voulu faire parler cet homme, il m'a
regardé si étrangement et s'est tenu avec tant de défiance sur la réserve,
il a même rompu l'entretien si brusquement, que je l'ai soupçonné d'aller
chercher main-forte pour m'arrêter. J'ai craint de vous compromettre en me
compromettant moi-même, et j'ai retourné au galop chez moi.
--Vous m'avez rendue bien inquiète!
--Vous comprenez ma situation, madame: impossible d'écrire, impossible de
quitter mon père, impossible de venir ici, où l'on ne m'appelait pas... car
on ne m'appelait pas, et j'avoue que j'étais surpris.
Marie Touchet embarrassée:
--On était bien occupé ici, dit-elle. Et puis, il nous faut prendre grand
soin de n'éveiller aucun soupçon: l'affaire a transpiré, malgré toutes mes
précautions.
--Oh! cela ne devait pas empêcher Mlle Henriette d'être un peu plus affable
envers moi, ajouta la Ramée avec une sombre douleur.
--Pardonnez-lui, ç'a été un grand choc pour l'esprit d'une jeune fille.
--Non, je ne lui pardonne pas, répliqua-t-il d'un ton presque menaçant.
Certains événements lient à jamais l'un à l'autre ceux qui s'en sont rendus
complices.
Marie Touchet frissonna de peur.
--Prenez garde, dit-elle, voici qu'on vient à nous.
M. d'Entragues s'approchait en effet, un peu surpris de voir ainsi se
prolonger l'entretien de la Ramée avec sa femme.
Quant à Henriette, dans sa fébrile impatience, elle torturait sa monture
pour l'obliger à faire face aux deux interlocuteurs, dont elle surveillait
ardemment la conversation.
--Je demandais à M. la Ramée, se hâta de dire Marie Touchet, pourquoi il ne
nous accompagne point à Saint-Denis.
--Bah! monsieur veut faire le ligueur! s'écria M. d'Entragues. D'ailleurs,
il est en habits de voyage, et lorsqu'il s'agit d'assister à une cérémonie,
l'usage veut qu'on prenne des habits de cérémonie.
La Ramée s'approcha du cheval d'Henriette, comme pour rattacher la boucle
d'un étrier.
--Vous voyez qu'on me chasse, dit-il tout bas; mais moi je veux rester!
Et il s'éloigna sans affectation, après avoir rendu son service.
Henriette hésita un moment, elle avait rougi de fureur à l'énoncé si clair
de cette volonté insultante. Mais un regard de la mère qui avait tout
compris, la força de rompre le silence.
--Monsieur la Ramée, dit-elle avec effort, peut très-bien nous escorter
jusqu'à Saint-Denis sans pour cela y entrer ni assister a la cérémonie.
--Assurément, répliqua-t-il avec une satisfaction hautaine.
--Comme vous voudrez, dit M. d'Entragues. Mais partons, mesdames. M. le
comte d'Auvergne vous a dit, souvenez-vous-en, qu'il fallait, pour être
bien placés, que nous fussions avant sept heures et demie devant l'église.
Toute la cavalcade se mit en marche avec un bruit imposant. Les chiens
s'élancèrent, les chevaux piaffèrent sous la porte, pages et écuyers
demeurèrent à l'arrière-garde, deux coureurs gagnèrent les devants.
Henriette, par une manoeuvre habile, se plaça au centre, ayant sa mère à
droite, son père à gauche, de telle façon que, pendant la route, la Ramée,
qui suivait, ne put échanger avec elle que des mots sans importance.
De temps en temps, elle se retournait comme pour ne pas désespérer tout à
fait sa victime, qui, se rongeant et contenant sa bile, voulut cent fois
s'enfuir à travers champs, et cent fois fut ramené par un fatal amour sur
les pas de cette femme qui semblait tirer à elle ce misérable coeur par une
chaîne invisible.
A Saint-Denis, il fut laissé de côté pendant que les dames placées par les
soins du comte d'Auvergne pénétraient dans la cathédrale. Il eût dû partir.
Il resta lâchement perdu dans la foule.
A huit heures sonnant, au son des cloches et du canon, parut le roi vêtu
d'un pourpoint de satin blanc, de chausses de soie blanche, portant le
manteau noir, le chapeau de la même couleur avec des plumes blanches. Toute
sa noblesse fidèle le suivait, il avait Crillon à sa gauche comme une épée,
les princes à sa droite. Ses gardes écossais et français le précédaient,
précédés eux-mêmes des gardes suisses. Douze trompettes sonnaient, et par
les rues tapissées et jonchées de fleurs, un peuple immense se pressait
pour voir Henri IV, et criait avec enthousiasme: Vive le roi!
L'archevêque de Bourges officiait. Il attendait le roi dans l'église,
assisté du cardinal de Bourbon, des évêques et de tous les religieux de
Saint-Denis qui portaient la croix, le livre des Évangiles et l'eau bénite.
Un silence solennel éteignit dans la vaste basilique tous les frissons et
tous les murmures quand l'archevêque de Bourges allant au roi lui demanda:
--Qui êtes-vous?
--Je suis le roi! répondit Henri IV.
--Que demandez-vous? dit l'archevêque.
--Je demande à être reçu au giron de l'Église catholique, apostolique et
romaine.
--Le voulez-vous sincèrement?
--Oui, je le veux et le désire, dit le roi qui, s'agenouillant aussitôt,
récita d'une voix haute, vibrante, et qui résonna sous les arceaux de la
nef immense, sa profession de foi qu'il livra écrite et signée à
l'archevêque.
Un long bruit d'applaudissements et de vivat éclata malgré la sainteté du
lieu, et, perçant les murs de l'église, se répandit au dehors comme une
traînée de poudre, enflammant partout la joie et la reconnaissance de la
foule. Désormais rien ne séparait plus le peuple de son roi; rien, que les
murs de Paris.
Le reste de la cérémonie s'acheva dans le plus bel ordre, avec la même
majesté simple et touchante.
Le roi à sa sortie de l'église, après la messe, fut assailli par le peuple
qui s'agenouillait et tendait les bras sur son passage, les uns lui criant:
joie et santé! les autres criant: à bas la ligue et mort à l'Espagnol! A
tous, surtout aux derniers, le roi souriait.
Crillon, les larmes aux yeux, l'embrassa sous le portique de la cathédrale.
--Harnibieu! dit-il, nous pourrons donc désormais ne nous quitter plus!
Autrefois quand j'allais à l'église vous alliez au prêche, c'était du temps
perdu!... Vive le roi!
Et la foule non plus de répéter, mais de hurler: vive le roi! à faire
mourir de rage les Espagnols et les ligueurs qui durent en recevoir l'écho.
Tout à coup, quand le roi rentrait à son logis, envahi par les plus avides
de contempler une dernière fois leur prince, Crillon, qui gardait la porte,
aperçut le comte d'Auvergne fendant la foule et cherchant à entrer.
Crillon, de son oeil d'aigle, aperçut en même temps Marie Touchet, sa fille
et M. d'Entragues qui dominaient la foule du haut d'un perron où les avait
placés le comte d'Auvergne pour qu'ils vissent mieux ou fussent mieux vus.
--Monsieur, dit le comte à Crillon, je suis bien heureux de vous
rencontrer; j'ai là deux dames fort impatientes de présenter au roi leurs
respects et leurs remercîments. Elles sont trop bonnes catholiques pour ne
pas être admises des premières à féliciter Sa Majesté.
--Harnibieu! pensa Crillon qui savait bien de quelles dames le comte
voulait parler, les pécores enragées veulent déjà manger du catholique!
attends, attends!
--Monsieur le comte, dit-il au jeune homme, le roi m'a mis à sa porte pour
empêcher qu'on n'entre.
--C'est ma mère et ma soeur....
--Je suis au désespoir, monsieur, mais la consigne est pour Crillon ce
qu'elle serait pour vous. Si j'étais dehors et vous dedans, vous me
refuseriez, je vous refuse.
--Des dames....
--Et d'illustres dames, je le sais, je dirai même de fort belles dames,
mais c'est impossible.
--Plus tard, monsieur, vous m'accorderez bien....
--Vous perdriez le temps de ces dames. Plus tard je serai parti, car j'ai
une affaire importante, et le roi part aussi.
Le comte d'Auvergne comprit qu'il échouerait en face de Crillon. Il salua
donc et se retira dépité, mais cachant soigneusement sa mauvaise humeur.
Comme il rejoignait les dames fort inquiètes du résultat de ces
pourparlers, il se heurta à la Varenne.
--Est-il donc vrai, demanda-t-il, que le roi parte sitôt qu'on ne puisse
l'aller saluer?
--Aussitôt qu'il sera botté, monsieur le comte.
--Et l'escorte?... A-t-on des ordres?
--Sa Majesté ne prend pas d'escorte et n'en veut pas prendre.
--C'est dangereux. Où donc va le roi?
--Faire une tournée dans les couvents voisins.
--Il n'y a pas d'indiscrétion à savoir lesquels?
--Nullement. Sa Majesté commence par les génovéfains de Bezons. Puis nous
irons à....
--Merci, dit le comte.
Et il s'empressa de rejoindre les dames.
--Nous avons été expulsés par M. de Crillon, dit-il. C'est un brutal, un
sauvage qui, je ne sais pourquoi, nous en veut tout bas. Mais raison de
plus pour voir le roi aujourd'hui même. Ne manifestons rien. Venez vous
reposer quelques moments à mon logis, et quand la chaleur sera passée, je
vous conduirai en un endroit où nous verrons Sa Majesté tout à fait à
l'aise. Venez, mesdames, au frais et à l'ombre, pour ménager vos toilettes,
--Ce Crillon est jaloux! murmura M. d'Entragues.
--Jaloux où non, dit le cynique jeune homme, il n'empêchera pas le roi de
voir Henriette, qui n'a jamais été si belle qu'aujourd'hui.
La Ramée s'était glissé de nouveau derrière les dames, comme un chien battu
qui boude, mais revient. Il entendit ces paroles.
--Ah! je comprends, murmura-t-il tout pâle, pourquoi on a mené Henriette à
Saint-Denis! Eh bien! moi aussi j'irai chez les génovéfains de Bezons, et
nous verrons!
II
OÙ LE ROI VENGE HENRI
Le roi, accompagné seulement de la Varenne et de quelques serviteurs
privilégiés, parcourait rapidement la route de Saint-Denis à Bezons. Las
d'avoir travaillé pour la couronne, il voulait consacrer le reste du jour à
son ami Henri.
Il respirait, le digne prince; après tant de professions de foi et de
cérémonies, tant de plain-chant et de clameurs assourdissantes, il se
reposait. Tout en lui se reposait, hors le coeur. Ce tendre coeur, épanoui
de joie, volait au-devant de Gabrielle, et devançait l'arabe léger que son
escorte avait peine à suivre.
Cependant un peu d'inquiétude se mêlait à son bonheur. Chemin faisant,
Henri s'étonnait de l'attitude étrangement hostile de M. d'Estrées, qui
osait improviser ainsi un mari, brusquer si rudement des accordailles,
épouvanter une pauvre fille jusqu'à la forcer d'appeler au secours! En
effet, le roi avait reçu la veille le message apporté par Pontis et répondu
sur-le-champ par le même courrier, qu'il arriverait le lendemain après son
abjuration, que Gabrielle pouvait bien tenir ferme, jusque-là et qu'on
verrait.
Pontis, selon le calcul du roi, avait dû revenir au couvent dans
l'après-dîner. Gabrielle, forte du secours promis, aurait résisté, ne se
serait pas mariée. Rien n'était perdu, et l'arrivée d'Henri allait changer
la face des choses, sans compter l'appui secret du mystérieux ami le frère
parleur.
Telles étaient les chimères dont le pauvre amant se repaissait en poussant
son cheval vers Bezons. Certainement l'absence de M. d'Estrées à la
cérémonie de Saint-Denis, celle plus douloureuse de Gabrielle, que les yeux
du roi avait partout cherchée, n'étaient point des indices rassurants; mais
comme tout peut s'expliquer, le roi s'expliquait facilement la conduite
d'un père rigoureux qui ne veut pas rapprocher sa fille de l'amant qu'il
redoute pour elle. Ces différentes alternatives de tant mieux et de tant
pis conduisirent Henri jusqu'au couvent dans une situation d'esprit assez
tranquille.
Comme il arrivait sous le porche, la première personne à laquelle il se
heurta fut M. d'Estrées lui-même, qui pour la dixième fois, depuis la
veille, sortait pour aller s'enquérir de son gendre disparu. Le comte fut
si troublé par l'aspect du roi, qu'il demeura béant, immobile, sans un mot
de compliments, lorsque tout le monde s'empressait de saluer et féliciter
le prince.
Henri sauta à bas de son cheval avec la légèreté d'un jeune homme, et de
son air affable, tempéré par un secret déplaisir, il aborda le comte
d'Estrées.
--Comment se fait-il, monsieur notre ami, dit-il, en lui touchant
familièrement l'épaule, que seul de tous mes serviteurs et alliés, vous
ayez manqué aujourd'hui au rendez-vous que je donnais ce matin à tout bon
sujet du roi de France?
Le comte, pâle et glacé, ne trouva point une parole. Il voulait répondre
sans colère et la rancune bouillonnait au fond de son coeur.
--Que vous ayez perdu ce beau spectacle, ajouta le roi, c'est d'un ami
tiède; mais que vous en ayez privé Mlle d'Estrées, ce n'est pas d'un bon
père.
--Sire, dit le comte avec effort, j'aime mieux vous dire la vérité. Mon
absence avait une cause légitime.
-Ah! laquelle? je serais curieux de vous l'entendre articuler tout haut,
répondit le roi pour forcer le comte à quelque maladresse.
--J'étais inquiet de mon gendre, sire, et je le cherchais.
--Votre gendre! s'écria Henri avec un soupir ironique, voilà un mot bien
pressé de passer par vos lèvres. Gendre s'appelle celui qui a épousé notre
fille. Or, ajouta-t-il en riant tout à fait, la vôtre n'est pas encore
mariée, je suppose?
Le comte répondit en rassemblant toutes ses forces:
--Je vous demande pardon, sire, Mlle d'Estrées est mariée depuis hier.
Le roi pâlit en ne voyant aucune dénégation sur le visage des assistants.
--Mariée hier!... murmura-t-il le coeur brisé.
--À midi précis, répliqua froidement le comte.
Aussitôt le roi entra dans la salle, d'où tout le monde, sur un geste qu'il
fit, s'écarta respectueusement.
--Approchez, monsieur d'Estrées, dit-il au comte avec une solennité qui fit
perdre, à ce dernier, le peu d'assurance qu'il avait eu tant de peine à
conserver.
Henri fit quelques pas dans la salle, et en proie à une agitation
effrayante pour l'interlocuteur, si au lieu de s'appeler Henri, le roi se
fût appelé Charles IX ou même Henri III, il s'arrêta tout à coup en face du
comte.
--Ainsi, Mlle d'Estrées est mariée, dit-il d'une voix brève, et c'est à n'y
plus revenir.
M. d'Estrées s'inclina sans répondre.
--Le procédé est étrangement sauvage, dit le roi, et je n'y croirais point
si vos yeux incertains et votre voix tremblante ne me l'eussent à deux fois
répété. Vous êtes un méchant homme, monsieur.
--Sire, j'ai voulu garder mon honneur.
--Et vous avez touché à celui du roi! s'écria Henri. De quel droit?
monsieur.
--Mais, sire... Il me semble qu'en disposant de ma fille je n'offense pas
Sa Majesté.
--Vrai Dieu! dit Henri sans donner dans le piège, allez-vous jouer aux fins
avec moi, par hasard? Quoi, je vous ai fait l'honneur de vous visiter chez
vous, de vous nommer mon ami, et vous mariez votre fille sans même m'en
donner avis! Depuis quand, en France, n'est-on plus honoré d'inviter le roi
à ses noces?
--Sire....
--Vous êtes un méchant homme ou un rustre, monsieur, choisissez.
--L'irritation même de Votre Majesté me prouve....
--Que vous prouve-t-elle, sinon que j'ai été délicat lorsque vous étiez
grossier, patient quand vous étiez féroce, observateur des lois de mon
royaume, quand vous violiez toutes les lois de la politesse et de
l'humanité. Ah! vous aviez peur que je ne vous prisse votre fille! Ce sont
des terreurs de croquant, mais non des scrupules de gentilhomme. Que ne me
disiez-vous franchement: Sire, veuillez me conserver ma fille. Croyez-vous
que je vous eusse passé sur le corps pour la prendre! Suis-je un Tarquin,
un Héliogabale? mais non vous m'avez traité comme on traite un larron; s'il
vient, on cache la vaisselle d'argent ou on la passe chez le voisin. Ventre
saint gris! monsieur d'Estrées, je crois que mon honneur vaut bien le
vôtre.
--Sire, balbutia le comte éperdu, écoutez-moi!...
--Qu'avez-vous à me dire de plus? Vous avez sournoisement marié votre
fille, ajouterez-vous qu'elle vous y a forcé?
--Comprenez les devoirs d'un père.
--Comprenez les devoirs d'un sujet envers son prince. Ce n'est point
français, c'est espagnol ce que vous avez fait là. Pousser, le poignard sur
la gorge, une jeune fille pour qu'elle aille à l'autel, profiter de
l'absence du roi que cette jeune fille pouvait appeler à l'aide....
Monsieur d'Estrées, vous êtes père, c'est bien; moi, je suis roi, et je me
souviendrai!
Après ces mots, entrecoupés de gestes furieux, Henri reprit sa promenade
agitée dans la salle.
Le comte, la tête baissée, le visage livide, la sueur au front, s'appuyait
à l'un des piliers de la porte, honteux de voir dans le vestibule grossir
le nombre des témoins de cette scène, témoins bien instruits désormais,
tant le roi avait parlé haut dans la salle sonore.
Tout à coup, Henri, dont la véhémente colère avait cédé à quelque
réflexion, aborda brusquement le comte par ces mots:
--Où est votre fille?
--Sire....
--Vous m'avez entendu, je pense?
--Ma fille est chez elle, c'est-à-dire....
--Vous êtes bien libre de la marier, mais je suis libre d'aller lui en
faire mes compliments de condoléances. Allons, monsieur, où est-elle?
Le comte se redressant.
--J'aurai l'honneur, dit-il, de diriger Votre Majesté.
--Soit. Vous voulez entendre ce que je vais dire à la pauvre enfant? Eh
bien! j'aime autant que vous l'entendiez. Montrez-moi la route.
M. d'Estrées, les dents serrées, les jambes tremblantes, s'inclina et passa
devant pour ouvrir les portes. Il conduisit Henri du coté du bâtiment neuf.
--Prévenez le révérend prieur, dit Henri à des religieux groupés sur son
passage, que je lui rendrai ma visite tout à l'heure.
Gabrielle, depuis les terribles émotions de la veille, avait gardé la
chambre, veillée par Gratienne, qui lui rendait compte exactement du
moindre bruit, de la moindre nouvelle. C'est par Gratienne qu'elle avait
reçu la réponse du roi, apportée deux heures après le mariage par Pontis,
et plus que jamais elle avait déploré sa défaite en voyant le roi si
tranquille sur sa fidélité. Maintenant, il ne s'agissait plus que de lutter
pour demeurer chez les génovéfains, au lieu de retourner, soit chez son
père, soit chez son mari. En cela elle avait reconnu la secrète coopération
du frère parleur. M. d'Armeval disparu, rien ne la forçait plus d'aller à
Bougival, tout l'engageait à rester au couvent, autour duquel M. d'Estrées,
effaré, cherchait son gendre, dont il attribuait l'étrange absence à
quelque piège tendu par le roi.
Gabrielle ressemblait au patient dont le bourreau ne se retrouve pas à
l'heure du supplice. Levée avant le jour, habillée depuis la veille, elle
s'était mise à la fenêtre et interrogeait avec anxiété, tantôt la route
pour voir si son père ramènerait le mari perdu, tantôt les jardins pour
recueillir les signaux ou les messages que pourraient lui envoyer ses
nouveaux amis.
L'agitation de Gabrielle envahissait par contre-coup la chambre
d'Espérance. Pontis avait trouvé son blessé dans un état de surexcitation
si incroyable, qu'il ne voulait pas croire que le mariage improvisé d'une
fille inconnue avec un bossu pût amener de pareilles perturbations dans le
cerveau d'un homme raisonnable. Il assemblait les plus bizarres
combinaisons pour découvrir la vérité. On le voyait, sautant et ressautant
par la fenêtre, courir en quête d'un éclaircissement, comme un renard en
chasse; et son ami, au contraire, restait couché, la tête ensevelie sous
les oreillers, comme pour étouffer une secrète douleur.
Ce fut Pontis qui, au point du jour, apprit à Espérance que le petit mari
n'était pas encore retrouvé.
Pourquoi Espérance se redressa-t-il avec une joie manifeste? pourquoi,
ranimé par cette nouvelle, se leva-t-il allègre, souriant? pourquoi
accabla-t-il de sarcasmes et de bouffonnes malédictions le seigneur
Nicolas, indigne pourtant de sa colère? c'est ce que Pontis chercha
vainement à deviner. Espérance y eût peut-être été fort embarrassé
lui-même.
En attendant, les deux amis, après leur repas, s'allèrent installer sous
les arbres de la fontaine, où Espérance sous prétexte de faire une plus
heureuse digestion, se plongea dans l'engourdissement d'une rêverie
mélancolique, tandis que Pontis, taillant des pousses de tilleuls, s'en
confectionnait des petits sifflets destinés, disait-il, à fêter le retour
de M. de Liancourt.
Sans doute, la nuit, cette mère féconde des songes, avait soufflé sur
Espérance et Gabrielle quelques-uns de ces rêves qui, lorsqu'ils éclosent
simultanément sur deux âmes, les font soeurs et amies malgré elles, par la
mystérieuse intimité d'un commerce invisible. Car pendant toute cette
matinée, Espérance regarda par une éclaircie des arbres la fenêtre de Mlle
d'Estrées, et son regard eut la force d'attirer là Gabrielle, qui, à partir
de ce moment, ne détourna plus les yeux de la fontaine.
Elle y était encore, pensive et larmoyante, pareille à la fille de Jephté,
quand un bruit de voix dans l'allée principale changea tout à coup
l'attitude des jeunes gens sous le berceau. Ils se levèrent avec des
marques de surprise et de respect qui furent aperçues de Gabrielle; et au
même moment Gratienne accourut en s'écriant;
--Le roi!
Gabrielle vit dans le parterre M. d'Estrées qui s'avançait lentement; le
roi venait à sa suite, et derrière eux, quelques religieux et les
serviteurs de Henri formaient un groupe, discrètement écarté d'environ
trente pas.
La jeune fille, oubliant tout, se précipita par les degrés, et vint, folle
d'émotion, jusqu'à la séparation des deux jardins. Là, elle tomba
agenouillée aux pieds d'Henri, en s'écriant avec un torrent de larmes:
--Oh! mon cher sire!...
Le roi si tendre et si affligé ne put tenir à un pareil spectacle, il
releva Gabrielle en larmoyant lui-même et murmura:
--C'en est donc fait!
Qu'on se figure l'attitude de M. d'Estrées pendant ces lamentations. Il en
mordait de rage ses gants et son chapeau.
--Mademoiselle, dit le roi, voilà donc pourquoi vous n'êtes pas venue à
Saint-Denis aujourd'hui, joindre vos prières à celles de tous mes amis!
--Mon coeur a dit ces prières, sire, répliqua Gabrielle, et nul en votre
royaume ne les a prononcées plus sincères pour votre bonheur.
--Pendant que vous étiez malheureuse! car vous l'êtes, n'est-ce pas, du
mariage que l'on vous a fait faire.
--J'ai dû obéir à mon père, sire, répliqua Gabrielle en redoublant de
soupirs et de larmes.
--Un roi, reprit Henri d'un air courroucé, ne violente pas les pères de
famille dans l'exercice de leurs droits. Mais quand les femmes sont
malheureuses et qu'elles se viennent plaindre à lui, le roi est maître d'y
porter remède. Adressez-moi vos plaintes, mademoiselle. Hélas! je dois dire
madame... mais telle a été l'incivilité de cette maison que j'ignore
jusqu'au nom de votre mari.
M. d'Estrées crut devoir intervenir.
--C'est un loyal gentilhomme, serviteur dévoué de sa Majesté. D'ailleurs,
je crois pouvoir hasarder que vous le connaissez maintenant, sire.
--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit le roi avec hauteur.
--Mon père veut dire que M. de Liancourt a disparu depuis le mariage,
s'écria Gabrielle, dont l'excellent coeur voulait à la fois rassurer
l'amant et protéger le père.
--Disparu! dit le roi charmé.
--Et monsieur d'Estrées, ajouta Gabrielle avec un malicieux sourire, semble
supposer que Votre Majesté pourrait en savoir quelque chose.
--Qu'est-ce à dire? demanda Henri.
Le roi sait toujours tout, dit M. d'Estrées, fort gêné.
--Quand je sais les choses, monsieur, je ne les demande pas. A présent,
grâce à madame, je sais que son mari s'appelle Liancourt, qui est, si je ne
me trompe, une maison picarde.
--Oui, sire, dit M. d'Estrées.
--Mais le seul Liancourt que je connaisse est bossu.
--Précisément, s'écria Gabrielle.
--Je m'en attriste, dit Henri, cachant mal sa mauvaise humeur; mais ce dont
je me réjouis, c'est qu'il ait eu le bon goût de disparaître pour ne point
gâter, papillon difforme, une si fraîche et si noble fleur.
M. d'Estrées grinçant des dents:
--J'oserais pourtant, dit-il, supplier Votre Majesté de donner des ordres
pour que monsieur de Liancourt soit retrouvé. Une pareille disparition, si
elle vient d'un crime, intéresse le roi, puisque la victime est un de ses
sujets; si elle n'est que le résultat d'une plaisanterie, comme cela peut
être, la plaisanterie trouble et afflige toute une famille; elle porte
atteinte à la considération d'une jeune femme. C'est donc encore au roi de
la faire cesser.
--Ah, par exemple! s'écria Henri, vous me la baillez belle, monsieur. Que
je m'inquiète, moi, des maris perdus, des bossus égarés!... Dieu m'est
témoin qu'en un jour de bataille je cherche moi-même, bien bas courbé, bien
palpitant, mes pauvres sujets, couchés blessés ou morts sur la plaine. Et
je ne m'y épargne pas plus que le moindre valet d'armée. Mais, quand vous
avez marié votre fille sans dire gare, me forcer à fouiller le pays pour
retrouver votre gendre, moi qui suis enchanté de le savoir à tous les
diables, ventre-saint-gris, vous me prenez pour un roi de paille, monsieur
d'Estrées. Si je savais où est votre favori, je ne vous le dirais pas;
ainsi, allumez toutes vos chandelles, bonhomme, et cherchez!
Gabrielle et Gratienne, entraînées par cette verve irrésistible, ne purent
s'empêcher, l'une de sourire, l'autre de rire immodérément. M. d'Estrées,
plus pâle et plus furieux que jamais:
--Si c'est là, dit-il, une réponse digne de mes services, de ceux de mon
fils et de notre infatigable dévouement, si c'est là ce que je dois
rapporter à tous mes amis qui attendent dans ma maison, où je n'ose
retourner de peur des railleries....
--Si l'on vous raille, monsieur, répliqua le roi d'un ton de maître irrité
par ces imprudentes paroles, vous n'aurez que ce que vous méritez, vous qui
vous êtes défié du roi de France, d'un gentilhomme sans tache ni tare!
Quant à vos services, que vous me reprochez, c'est bien, gardez-les! A
partir de ce moment, je n'en veux plus! Demeurez chez vous; je vous
enverrai demain votre fils, le marquis de Coeuvres, qui pourtant est un
honnête homme, et que j'aimais comme un frère, tant à cause de son mérite,
que par amitié pour sa soeur. Restez tous ensemble, monsieur, vous, votre
fils et votre gendre. Je suis né roi de Navarre sans vous, devenu roi de
France sans vous ni les vôtres, et je saurai m'asseoir sur mon trône en mon
Louvre, sans votre service si mesquinement reproché.
--Sire! s'écria M. d'Estrées en se prosternant éperdu, car il voyait
s'écrouler, ruinés à jamais, la fortune et l'avenir de sa maison, vous
m'accablez!...
--Çà! dit le roi, livrez-moi passage. C'est rompu entre nous, monsieur.
Le comte s'éloigna suffoqué par la honte et la douleur.
--Et entre nous? demanda plus bas Henri à Gabrielle.
--Loyal vous avez été sire, dit la pâle jeune femme; loyale je serai. Vous
avez tenu votre parole, et vous voilà catholique; je tiendrai la mienne, je
suis vôtre; seulement, gardez votre bien.
--Oh! gardez-le-moi, vous! s'écria Henri avec les transports d'un amour
passionné. Jurez-moi encore fidélité, en notre commun malheur! Si votre
mari se retrouve, ne m'oubliez pas!
--Je me souviendrai que j'appartiens à un autre maître. Mais abrégez mon
supplice, sire!
--Soyez bénie pour cette parole.... Votre main.
Gabrielle tendit sa douce main, que le roi caressa d'un baiser respectueux.
--Je pars cette nuit même pour entreprendre contre Paris, dit le roi; avant
peu vous aurez de mes nouvelles. Mais comment avez-vous pu me donner des
vôtres, et par un de mes gardes encore?
--C'est l'un des deux jeunes gens logés au couvent, dit Gabrielle, deux
coeurs généreux, deux amis pleins de courage et d'esprit.
--Ah! oui. L'un d'eux est ce blessé amené par Crillon, un beau garçon dont
j'aime tant la figure!
Gabrielle rougit. Espérance, debout, devant une touffe de sureaux, la
regardait de loin, immobile et pâle, un bras passé autour du col de Pontis.
Le roi se retourna pour suivre le regard de Gabrielle, et apercevant les
jeunes gens:
--Je les remercierais moi-même, dit-il, si ce n'était vous trahir.
Remerciez-les bien pour moi.
Et il fit un petit signe amical à Pontis dont le coeur tressaillit de joie.
--Sire, dit Gabrielle, autant par compassion pour son père que pour
détourner l'attention du roi, dont un mot de plus sur Espérance l'eût
peut-être embarrassée, vous ne partirez point sans pardonner à mon pauvre
père. Hélas! il a été dur pour moi, mais c'est un honnête et fidèle
serviteur. Et mon frère! souffrirait-il aussi de mon malheur? Le
priveriez-vous de servir son roi?
--Vous êtes une bonne âme, Gabrielle, dit Henri, et je ne suis point
vindicatif. Je pardonnerai à votre père d'autant plus volontiers que le
mari est plus ridicule. Mais je veux qu'il vous doive mon pardon, et que ce
pardon nous profite. Laissons-lui croire jusqu'à nouvel ordre que j'ai
conservé mon ressentiment. D'ailleurs, j'en ai, du ressentiment. Le coup
vibre encore dans mon coeur.
--Ce sera vous honorer aussi, continua la jeune femme, que de ne point
faire de mal à ce pauvre disgracié, mon mari. Continuez à le retenir loin
de moi sans qu'il souffre autrement, n'est-ce pas?...
--Mais ce n'est pas de mon fait qu'il est absent! s'écria le roi, j'ai cru
que vous lui aviez joué ce tour.
--Vraiment? dit Gabrielle, j'en suis innocente; que lui est-il donc arrivé
alors?
Elle fut interrompue par l'arrivée de frère Robert qui, pour venir à la
rencontre du roi, avait laissé quelques personnes qu'on apercevait de loin
sous le grand vestibule du couvent.
--Il est bien triste, dit le roi, d'être forcé de partir à jeun lorsqu'on
venait dîner chez des amis.
--Le révérend prieur, répliqua frère Robert, a préparé une collation pour
Votre Majesté. Ai-je eu raison de la faire servir sous le bel ombrage de la
fontaine?
--Ah, oui! s'écria Henri, en plein air, sous le ciel! On se voit mieux, les
yeux sont plus sincères, les coeurs plus légers. Vous me ferez les honneurs
de cette collation, n'est-ce pas, madame, ce sera votre premier acte de
liberté.
--Permettez, sire, ajouta Gabrielle, que j'aille un peu consoler mon père.
--Bien peu!... revenez vite, car mes instants sont comptés.
Gabrielle partit. On vit des religieux dresser une table sous le berceau,
d'où Espérance et Pontis s'était discrètement éloignés à leur approche.
Le roi s'avança vers le moine et le regarda d'un air d'affectueux reproche.
--Voilà donc, murmura-t-il en désignant du doigt Gabrielle, comment l'on
m'aime et l'on me sert en cette maison! J'avais un trésor précieux, on le
livre à autrui! oh! frère Robert, j'ai décidément ici des ennemis!
--Sire, répliqua le moine, voici ce que répondrait notre prieur à Votre
Majesté:--C'est un crime odieux d'enlever une jeune fille à son père.
C'est seulement un péché d'enlever sa femme à un mari; et lorsque la femme
à été mariée par force, le péché diminue.
--Alors, à tout péché miséricorde, répliqua le roi en soupirant; mais en
attendant, Gabrielle est mariée.
--Votre Majesté ne l'est-elle pas?
--Oh! mais moi, je ferai rompre quelque jour mon mariage avec madame
Marguerite.
--Si vous en avez le pouvoir sur une grande princesse soutenue par le pape,
à plus forte raison pourrez-vous rompre l'union de madame Gabrielle avec un
petit gentilhomme. Jusque-là, tout est pour le mieux.
--Si ce n'est qu'un mari est un mari, c'est-à-dire un danger pour sa femme.
--Présent, c'est possible, mais absent?
--Oh! celui-là reviendra.
--Croyez-vous, sire? Moi je ne le crois pas.
--La raison?
--Votre Majesté est trop en colère, et si ce malheureux se présentait il
sait bien qu'il serait perdu.
--Il se cache, s'écria le roi dans un élan de gasconne. Où cela? dis.
--Ouais!... déclama le moine avec un sérieux comique, pour que je le livre
à votre vengeance, n'est-ce pas? C'est là une question de tyran. Mais j'ai
promis de sauver la victime, et je la sauverai, dussiez-vous me demander ma
tête!
En disant ces mots avec majesté, il remuait un formidable trousseau de clés
à sa ceinture.
--Oh! frère Robert! que vous êtes bien toujours le même! murmura le roi,
riant et s'attendrissant à la fois.
--J'oubliais d'annoncer à Votre Majesté, interrompit le moine, que M. le
comte d'Auvergne attend votre bon plaisir avec des dames et des
cavaliers....
--Le comte d'Auvergne, que me veut-il? demanda le roi surpris.
--Il vous le dira sans doute, sire, car le voilà qui vient avec sa
compagnie.
III
COUPS DE THÉATRE
Sur un signe du frère parleur, les dames qui accompagnaient M. d'Auvergne
s'avancèrent. Dieu sait la joie; elles étaient au comble de leurs désirs.
Henri se sentait trop heureux pour ne pas faire bon visage. Il accueillit
gracieusement le comte d'Auvergne et salua les dames par un: «Voilà de bien
aimables dames!» qui acheva de lui conquérir M. d'Entragues, déjà fort
disposé au royalisme le plus ardent.
--J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté madame ma mère, ajouta le
comte en désignant Marie Touchet.
Le roi connaissait l'illustre personne, il salua en homme qui sait
pardonner.
--Mon beau-père, M. le comte d'Entragues, poursuivit le jeune homme.
Le beau-père se courba en deux parties égales.
--Et mademoiselle d'Entragues, ma soeur, acheva le comte en prenant par la
main Henriette, toute frémissante sous l'oeil attentif du roi.
--Une personne accomplie, murmura Henri, qui parcourut en connaisseur la
toilette et les charmes de la jeune fille.
M. le comte d'Auvergne se rapprochant du roi avec un sourire:
--Votre Majesté, dit-il, la reconnaît-elle?
--Non, je n'avais jamais vu tant de grâces.
Le comte se pencha à l'oreille d'Henri, et lui dit tout bas:
--Votre Majesté ne se souvient donc pas du bac de Pontoise et de cette
jolie jambe qui nous occupa si longtemps.
--Si, pardieu! s'écria le roi, voilà que je me rappelle. Eh bien, est-ce
que cette charmante jambe....
--Ce jour-là, sire, Mlle d'Entragues, revenant de Normandie, eut l'honneur
de se rencontrer à Pontoise sur le chemin de Votre Majesté.
--Vous ne me l'avez pas dit, d'Auvergne.
--Je ne connaissais point encore ma soeur.
Pendant toute cette conversation, pour le moins singulière, Henriette, les
yeux baissés, rougissait comme une fraise. M. d'Entragues faisait la roue,
et Marie Touchet, dans sa gravité majestueuse, feignait de ne rien
entendre, pour être moins gênée et n'être pas gênante.
Le roi, que deux beaux yeux enivraient toujours, comme certains vins
capiteux qu'on fuit et qu'on aime, s'écria:
--Vous avez bien fait, d'Auvergne, de ne pas être avare de vos trésors de
famille; d'autant mieux que la présence de ces dames ici dément certains
bruits de ligue mal sonnants avec les noms d'Entragues et de Touchet.
Ce fut au tour des grands parents à rougir.
--Sire, balbutia M. d'Entragues, Votre Majesté pourrait-elle soupçonner un
seul instant notre respectueuse fidélité?
--Eh! eh!... en temps de guerre civile, dit le roi avec un sourire, qui
peut répondre de soi?
--Sire, répondit Marie Touchet solennellement, le roi catholique est le roi
de tous les bons Français, et nous avons fait quatre lieues à cheval pour
venir le déclarer à Votre Majesté.
--Eh bien, s'écria gaiement Henri, à la bonne heure; j'aime cette réponse,
elle est franche. Hier, je n'étais pas bon à jeter aux Espagnols;
aujourd'hui, Vive le roi! Ventre saint-gris! vous avez raison, madame; et
mon abjuration, ne m'eût-elle valu que d'être reconnu et salué des belles
dames, je m'en réjouirais encore. Allons, allons, aujourd'hui n'est plus
hier; enterrons hier, puisqu'il ne plaisait point à mes belles sujettes.
--Vive le roi! s'écria M. d'Entragues en délire.
--Oh! le roi, d'un seul mot, gagne les coeurs, dit Marie Touchet d'un air
précieux qui eût donné de la jalousie à Charles IX, et contraria Henriette.
--Mademoiselle ne parle pas, fit remarquer le roi.
--Je pense beaucoup, sire, répliqua la jeune fille avec un regard près
duquel ceux de sa mère n'étaient que feux follets.
Le roi, que toutes ces escarmouches galantes transportaient d'aise,
remercia Henriette par un salut plus que courtois.
--Il me semble que nous allons bien, murmura le comte d'Auvergne à
l'oreille de M. d'Entragues.
Frère Robert, qui pendant cette scène avait tout vu sans paraître rien
voir, détacha un des religieux pour annoncer au roi que le couvert était
mis.
--C'est vrai; j'oubliais la faim dit Henri avec une galanterie à double
adresse. La collation attend; venez mesdames; la route doit vous avoir bien
disposées. Nous goûterons le vin du couvent.
Cette invitation faillit suffoquer les Entragues. L'orgueil, l'avarice et
la luxure se regardèrent radieux suant la joie par tous les pores. Déjà ils
se croyaient couronnés.
--Et voici une charmante hôtesse qui nous en fera les honneurs, continua
Henri en désignant Gabrielle qu'on voyait s'avancer splendidement belle
sous l'allée ruisselante d'un soleil qu'elle effaçait.
La scène changea, les Entragues pâlirent; Henriette fit un pas
involontairement, comme pour combattre cette rivale qui arrivait. Elle en
dévora les traits, le maintien, la taille, les mains, les pieds, la parure
en un seul coup d'oeil, empreint de toute sa haine intelligente et, de pâle
qu'elle était, Henriette devint livide, car tout ce qu'elle venait de voir
était incomparable, inattaquable, parfait.
M. d'Entragues, effrayé, dit tout bas à son beau-fils:
--Qui est celle-là?
--J'ai bien peur que ce ne soit la nouvelle passion du roi, dit le comte,
cette d'Estrées dont je vous parlais.
--Elle est bien aussi, murmura M. d'Entragues, n'est-ce pas, madame?
--Elle est blonde répliqua Marie Touchet avec un dédain qui ne rassura pas
ces messieurs.
Le roi était allé prendre la main de Gabrielle et l'avait amenée à table.
Les dames frissonnèrent de rage lorsque Henri, au lieu de leur présenter
Gabrielle, les présenta elles-mêmes à la jeune femme, qui salua la
compagnie avec une grâce modeste et une sécurité plus désespérante encore
que sa beauté.
Le roi s'assit, plaçant Gabrielle à sa droite, Marie Touchet à sa gauche.
Henriette s'alla mettre en face, entre son père et son frère. Elle avait la
ressource de plonger ses regards comme des coups d'épée dans l'âme de cette
inconnue, qui venait lui voler sa place à la droite du roi.
Henri, s'étant fait verser a boire:
--Je bois, dit-il d'abord, au bonheur de la nouvelle marquise de Liancourt,
qui s'appelait hier mademoiselle d'Estrées.
Chacun dut imiter le roi; mais Henriette ne toucha pas même son verre de
ses lèvres.
--Il va falloir déraciner cette fleur avant qu'elle n'ait pris croissance,
murmura le comte d'Auvergne bas à sa mère, tandis que le roi souriait à
Gabrielle, brusquez, et tranchez!
--Sire, dit Marie Touchet, notre visite avait un double but. Il
s'agissait non-seulement de présenter nos humbles félicitations à Sa
Majesté,--c'était là nous obliger nous-mêmes,--mais d'offrir au roi
nos services au moment de la campagne qui va s'ouvrir. Il se répand
partout que Votre Majesté marche contre Paris, or le roi n'a ni camp
formé, ni quartier général digne d'un si grand prince.
--C'est vrai, dit Henri, sans comprendre encore le but de ce discours.