émotions de la joie ne sont point dangereuses comme celles de la
tristesse; mais, au nom de votre repos, écoutez-moi jusqu'à la fin.
LA COMTESSE.
Parlez mon généreux ami: vous à qui je dois tout, parlez.
BÉGEARSS.
Votre époux cherchant un moyen de garantir sa _Florestine_ de cet amour
qu'il croit incestueux, m'a proposé de l'épouser; mais, indépendamment
du sentiment profond et malheureux que mon respect pour vos
douleurs......
LA COMTESSE, _douloureusement_.
Ah! mon ami! par compassion pour moi.....
BÉGEARSS.
N'en parlons plus. Quelques mots d'établissement, tournés d'une forme
équivoque, ont fait penser à _Florestine_ qu'il était question de
_Léon_. Son jeune coeur s'en épanouissait, quand un valet vous
annonça. Sans m'expliquer depuis sur les vues de son père; un mot de
moi, la ramenant aux sévères idées de la fraternité, a produit cet
orage, et la religieuse horreur dont votre fils ni vous ne pénétriez le
motif.
LA COMTESSE.
Il en était bien loin, le pauvre enfant!
BÉGEARSS.
Maintenant qu'il vous est connu, devons-nous suivre ce projet d'une
union qui répare tout?.....
LA COMTESSE, _vivement_.
Il faut s'y tenir, mon ami; mon coeur et mon esprit sont d'accord sur
ce point, et c'est à moi de la déterminer. Par-là, nos secrets sont
couverts; nul étranger ne les pénétrera. Après vingt années de
souffrances nous passerons des jours heureux, et c'est à vous, mon digne
ami, que ma famille les devra.
BÉGEARSS, _élevant le ton_.
Pour que rien ne les trouble plus, il faut encore un sacrifice, et mon
amie est digne de le faire.
LA COMTESSE.
Hélas! je veux les faire tous.
BÉGEARSS, _l'air imposant_.
Ces lettres, ces papiers d'un infortuné qui n'est plus; il faudra les
réduire en cendres.
LA COMTESSE, _avec douleur_.
Ah! Dieu!
BÉGEARSS.
Quand cet ami mourant, me chargea de vous les remettre, son dernier
ordre fut qu'il fallait sauver votre honneur, en ne laissant aucune
trace de ce qui pourrait l'altérer.
LA COMTESSE.
Dieu! Dieu!
BÉGEARSS.
Vingt ans se sont passés sans que j'aye pu obtenir que ce triste aliment
de votre éternelle douleur s'éloignât de vos yeux. Mais indépendamment
du mal que tout cela vous fait; voyez quel danger vous courez.
LA COMTESSE.
Eh! que peut-on avoir à craindre!
BÉGEARSS, _regardant si on peut l'entendre_.
(_Parlant bas_). Je ne soupçonne point _Susanne_; mais une femme de
chambre instruite que vous conservez ces papiers, ne pourrait-elle pas
un jour s'en faire un moyen de fortune? un seul remis à votre époux, que
peut-être il paierait bien cher, vous plongerait dans des malheurs...
LA COMTESSE.
Non, _Susanne_ a le coeur trop bon.....
BÉGEARSS, _d'un ton plus élevé, très-ferme_.
Ma respectable amie! vous avez payé votre dette à la tendresse, à la
douleur, à vos devoirs de tous les genres; et si vous êtes satisfaire de
la conduite d'un ami, j'en veux avoir la récompense. Il faut brûler tous
ces papiers; éteindre tous ces souvenirs d'une faute autant expiée!
mais, pour ne jamais revenir sur un sujet si douloureux, j'exige que le
sacrifice en soit fait dans ce même instant.
LA COMTESSE, _tremblante_.
Je crois entendre Dieu qui parle! il m'ordonne de l'oublier; de déchirer
le crêpe obscur dont sa mort a couvert ma vie. Oui, mon Dieu! je vais
obéir à cet ami que vous m'avez donné. (_Elle sonne_). Ce qu'il exige en
votre nom, mon repentir le conseillait; mais ma faiblesse a combattu.
SCÈNE III.
SUSANNE, LA COMTESSE, BÉGEARSS.
LA COMTESSE.
_Susanne!_ apporte moi le coffret de mes diamans.---- Non, je vais le
prendre moi-même, il te faudrait chercher la clef.....
SCÈNE IV.
SUSANNE, BÉGEARSS.
SUSANNE, _un peu troublée_.
Monsieur _Bégearss_, de quoi s'agit-t-il donc? Toutes les têtes sont
renversées! Cette maison ressemble à l'hôpital des fous! Madame pleure;
Mademoiselle étouffe. Le Chevalier _Léon_ parle de se noyer; Monsieur
est enfermé et ne veut voir personne. Pourquoi ce coffre aux diamans
inspire-t-il en ce moment tant d'intérêt à tout le monde?
BÉGEARSS, _mettant son doigt sur sa bouche, en signe de mystère_.
Chut! Ne montre ici nulle curiosité! Tu le sçauras dans peu..... Tout va
bien; tout est bien.... Cette journée vaut.... Chut....
SCÈNE V.
LA COMTESSE, BÉGEARSS, SUSANNE.
LA COMTESSE, _tenant le coffret aux diamans_.
_Susanne_, apporte nous du feu dans le brazéro du boudoir.
SUSANNE.
Si c'est pour brûler des papiers, la lampe de nuit allumée, est encor là
dans l'athénienne. (_Elle l'avance_).
LA COMTESSE.
Veille à la porte, et que personne n'entre.
SUSANNE, _en sortant, à part_.
Courons avant, avertir _Figaro_.
SCÈNE VI.
LA COMTESSE, BÉGEARSS.
BÉGEARSS.
Combien j'ai souhaité pour vous le moment auquel nous touchons!
LA COMTESSE, _étouffée_.
O mon ami! quel jour nous choisissons pour consommer ce sacrifice! celui
de la naissance de mon malheureux fils! A cette époque, tous les ans,
leur consacrant cette journée, je demandais pardon au ciel, et je
m'abreuvais de mes larmes en relisant ces tristes lettres. Je me rendais
au moins le témoignage qu'il y eut entre nous plus d'erreur que de
crime. Ah! faut-il donc brûler tout ce qui me reste de lui?
BÉGEARSS.
Quoi, Madame? détruisez-vous ce fils qui vous le représente? ne lui
devez-vous pas un sacrifice qui le préserve de mille affreux dangers?
vous vous le devez à vous-même! et la sécurité de votre vie entière est
attachée peut-être à cet acte imposant! (_Il ouvre le secret de l'écrin
et en tire les lettres_).
LA COMTESSE, _surprise_.
Monsieur _Bégearss_, vous l'ouvrez mieux que moi!... que je les lise
encore!
BÉGEARSS, _sévèrement_.
Non, je ne le permettrai pas.
LA COMTESSE.
Seulement la dernière où, traçant ses tristes adieux, du sang qu'il
répandit pour moi, il m'a donné la leçon du courage dont j'ai tant
besoin aujourd'hui.
BÉGEARSS, _s'y opposant_.
Si vous lisez un mot, nous ne brûlerons rien. Offrez au ciel un
sacrifice entier, courageux, volontaire, exempt des faiblesses humaines!
ou si vous n'osez l'accomplir, c'est à moi d'être fort pour vous. Les
voilà toutes dans le feu. (_Il y jette le paquet_).
LA COMTESSE, _vivement_.
Monsieur _Bégearss_! Cruel ami! c'est ma vie que vous consumez! qu'il
m'en reste au moins un lambeau. _(Elle veut se précipiter sur les
lettres enflammées._) (_Bégearss la retient à bras le corps_).
BÉGEARSS.
J'en jetterai la cendre au vent.
SCÈNE VII.
SUSANNE, LE COMTE, FIGARO, LA COMTESSE, BÉGEARSS.
SUSANNE _accourt_.
C'est Monsieur, il me suit; mais amené par _Figaro_.
LE COMTE, _les surprenant en cette posture_.
Qu'est-ce donc que je vois, Madame! d'où vient tout ce désordre? quel
est ce feu, ce coffre, ces papiers? pourquoi ce débat et ces pleurs?
(_Bégearss et la Comtesse restent confondus_).
LE COMTE.
Vous ne répondez point?
BÉGEARSS _se remet, et dit d'un ton pénible_.
J'espère Monsieur, que vous n'exigez pas qu'on s'explique devant vos
gens. J'ignore quel dessein vous fait surprendre ainsi Madame! quant à
moi, je suis résolu de soutenir mon caractère en rendant un hommage pur
à la vérité, quelle qu'elle soit.
LE COMTE, _à Figaro et à Susanne_.
Sortez tous deux.
FIGARO.
Mais, Monsieur, rendez-moi du moins la justice de déclarer que je vous
ai remis le _récépissé_ du notaire, sur le grand objet de tantôt!
LE COMTE.
Je le fais volontiers, puisque c'est réparer un tort. (_A Bégearss_).
Soyez certain Monsieur, que voilà le _récépissé_. (_Il le remet dans sa
poche._) (_Figaro et Susanne sortent chacun de leur côté._)
FIGARO, _bas à Susanne, en s'en allant_.
S'il échappe à l'explication!......
SUSANNE, _bas_.
Il est bien subtil!
FIGARO, _bas_.
Je l'ai tué!
SCÈNE VIII.
LA COMTESSE, LE COMTE, BÉGEARSS.
LE COMTE, _d'un ton sérieux_.
Madame, nous sommes seuls.
BÉGEARSS, _encore ému_.
C'est moi qui parlerai. Je subirai cet interrogatoire. M'avez-vous vu,
Monsieur, trahir la vérité dans quelque occasion que ce fût?
LE COMTE, _sèchement_.
Monsieur...... Je ne dis pas cela.
BÉGEARSS, _tout-à-fait remis_.
Quoique je sois loin d'approuver cette inquisition peu décente;
l'honneur m'oblige à répéter ce que je disais à Madame, en répondant à
sa consultation:
«Tout dépositaire de secrets ne doit jamais conserver de papiers s'ils
peuvent compromettre un ami qui n'est plus, et qui les mit sous notre
garde. Quelque chagrin qu'on ait à s'en défaire, et quelque intérêt même
qu'on eût à les garder; le saint respect des morts doit avoir le pas
devant tout.» (_Il montre le Comte._) Un accident inopiné, ne peut-il
pas en rendre un adversaire possesseur?
(_Le Comte le tire par la manche pour qu'il ne pousse pas l'explication
plus loin._)
BÉGEARSS.
Auriez-vous dit, Monsieur, autre chose en ma position? Qui cherche des
conseils timides, ou le soutien d'une faiblesse honteuse, ne doit point
s'adresser à moi! vous en avez des preuves l'un et l'autre, et vous
sur-tout, Monsieur le Comte! (_le Comte lui fait un signe._) Voilà sur
la demande que m'a faite Madame, et sans chercher à pénétrer ce que
contenaient ces papiers, ce qui m'a fait lui donner un conseil pour la
sévère exécution duquel je l'ai vu manquer de courage; je n'ai pas
hésité d'y substituer le mien, en combattant ses délais imprudens. Voilà
quels étaient nos débats; mais, quelque chose qu'on en pense, je ne
regretterai point ce que j'ai dit, ce que j'ai fait. (_Il lève les
bras._) Sainte amitié! tu n'es rien qu'un vain titre, si l'on ne remplit
pas tes austères devoirs.--Permettez que je me retire.
LE COMTE _exalté_.
O le meilleur des hommes! Non vous ne nous quitterez pas.--Madame, il va
nous appartenir de plus près; je lui donne ma _Florestine_.
LA COMTESSE, _avec vivacité_.
Monsieur, vous ne pouviez pas faire un plus digne emploi du pouvoir que
la loi vous donne sur elle. Ce choix a mon assentiment si vous le jugez
nécessaire, et le plutôt vaudra le mieux.
LE COMTE _hésitant_.
Eh bien!..... ce soir.... sans bruit..... votre aumônier........
LA COMTESSE, _avec ardeur_.
Eh bien! moi qui lui sers de mère, je vais la préparer à l'auguste
cérémonie: mais laisserez-vous votre ami, seul généreux envers ce digne
enfant? j'ai du plaisir à penser le contraire.
LE COMTE _embarassé_.
Ah! Madame..... croyez.....
LA COMTESSE, _avec joie_.
Oui, Monsieur je le crois. C'est aujourd'hui la fête de mon fils; ces
deux évènemens réunis me rendent cette journée bien chère! (_Elle
sort._)
SCÈNE IX.
LE COMTE, BÉGEARSS.
LE COMTE, _la regardant aller_.
Je ne reviens pas de mon étonnement. Je m'attendais à des débats, à des
objections sans nombre; et je la trouve juste, bonne, généreuse envers
mon enfant! _moi qui lui sers de mère_, dit-elle..... Non, ce n'est
point une méchante femme! elle a dans ses actions une dignité qui
m'impose;....... un ton qui brise les reproches, quand on voudrait l'en
accabler. Mais, mon ami, je m'en dois à moi-même, pour la surprise que
j'ai montrée en voyant brûler ces papiers.
BÉGEARSS.
Quant à moi, je n'en ai point eu, voyant avec qui vous veniez. Ce
reptile vous a sifflé que j'étais là pour trahir vos secrets? de si
basses imputations n'atteignent point un homme de ma hauteur; je les
vois ramper loin de moi. Mais, après tout Monsieur, que vous importaient
ces papiers? n'aviez vous pas pris malgré moi tous ceux que vous vouliez
garder? Ah! plût au ciel qu'elle m'eût consulté plutôt! vous n'auriez
pas contre elle des preuves sans replique!
LE COMTE, _avec douleur_.
Oui, sans replique! (_avec ardeur._) ôtons-les de mon sein: elles me
brûlent la poitrine. (_Il tire la lettre de son sein, et la met dans sa
poche._)
BÉGEARSS _continue avec douceur_.
Je combattrais avec plus d'avantage en faveur du fils de la loi! car
enfin il n'est pas comptable du triste sort qui l'a mis dans vos bras!
LE COMTE _reprend sa fureur_.
Lui, dans mes bras? jamais.
BÉGEARSS.
Il n'est point coupable non plus dans son amour pour _Florestine_; et
cependant, tant qu'il reste près d'elle, puis-je m'unir à cette enfant
qui, peut-être éprise elle-même ne cédera qu'à son respect pour vous? La
délicatesse blessée.....
LE COMTE.
Mon ami, je t'entends! et ta réflexion me décide à le faire partir sur
le champ. Oui, je serai moins malheureux, quand ce fatal objet ne
blessera plus mes regards: mais comment entamer ce sujet avec-elle?
voudra-t-elle s'en séparer? il faudra donc faire un éclat?
BÉGEARSS.
Un éclat!..... non..... mais le divorce accrédité chez cette nation
hasardeuse, vous permettra d'user de ce moyen.
LE COMTE.
Moi, publier ma honte! quelques lâches l'ont fait! c'est le dernier
dégré de l'avilissement du siècle. Que l'opprobre soit le partage de qui
donne un pareil scandale, et des fripons qui le provoquent.
BÉGEARSS.
J'ai fait envers elle, envers vous, ce que l'honneur me prescrivait. Je
ne suis point pour les moyens violens, sur-tout quand il s'agit d'un
fils......
LE COMTE.
Dites _d'un étranger_, dont je vais hâter le départ.
BÉGEARSS.
N'oubliez pas cet insolent valet.
LE COMTE.
J'en suis trop las pour le garder. Toi, cours Ami, chez mon notaire;
retire, avec mon reçu que voilà, mes trois millions d'or déposés. Alors
tu peux à juste titre être généreux au contrat qu'il nous faut brusquer
aujourd'hui... car te voilà bien possesseur..... (_Il lui remet le reçu;
le prend sous le bras, et ils sortent._) et ce soir, à minuit, sans
bruit, dans la chapelle de Madame......
(_On n'entend pas le reste._)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE IV.
_Le théâtre représente le même cabinet de la Comtesse._
SCÈNE PREMIÈRE.
FIGARO, _seul, agité, regardant de côté et d'autre_.
Elle me dit: «viens à six heures au cabinet; c'est le plus sûr pour nous
parler...» Je brusque tout dehors, et je rentre en sueur! Où est-elle?
(_Il se promène en s'essuyant._) Ah! parbleu, je ne suis pas fou! je les
ai vu sortir d'ici, Monsieur le tenant sous le bras!... Eh bien! pour un
échec, abandonnons-nous la partie?....... Un Orateur fuit-il lâchement
la tribune, pour un argument tué sous lui? Mais, quel détestable
endormeur! (_Vivement._) Parvenir à brûler les lettres de Madame, pour
qu'elle ne voye pas qu'il en manque; et se tirer d'un
éclaircissement!...... C'est l'enfer concentré, tel que _Milton_ nous
l'a dépeint! (_D'un ton badin._) J'avais raison tantôt, dans ma colère:
_Honoré Bégearss_ est le diable que les hébreux nommaient _Légion_; et,
si l'on y regardait bien, on verrait le lutin avoir le pied fourchu,
seule partie, disait ma mère, que les démons ne peuvent déguiser. (_Il
rit._) Ah! ah! ah! ma gaîté me revient; d'abord, parce que j'ai mis l'or
du _Mexique_ en sûreté chez _Fal_, ce qui nous donnera du temps; (_Il
frappe d'un billet sur sa main._) et puis... Docteur en toute
hypocrisie! Vrai Major d'infernal Tartuffe! grâce au hasard qui régit
tout, à ma tactique, à quelques louis semés; voici qui me promet une
lettre de toi, où, dit-on, tu poses le masque, à ne rien laisser
desirer! (_Il ouvre le billet et dit:_) Le coquin qui l'a lu en veut
cinquante louis?... eh bien! il les aura, si la lettre les vaut; une
année de mes gages sera bien employée, si je parviens à détromper un
maître à qui nous devons tant..... Mais où es-tu, Susanne, pour en rire?
_O que piacere!_..... A demain donc! car je ne vois pas que rien
périclite ce soir... Et pourquoi perdre un temps? Je m'en suis toujours
repenti.... (_Très-vivement._) Point de délai; courons attacher le
pétard; dormons dessus; la nuit porte conseil, et demain matin nous
verrons qui des deux fera sauter l'autre.
SCÈNE II.
BÉGEARSS, FIGARO.
BÉGEARSS, _raillant_.
Eeeh! c'est mons _Figaro_! La place est agréable, puisqu'on y retrouve
Monsieur.
FIGARO, _du même ton_.
Ne fût-ce que pour avoir la joie de l'en chasser une autre fois.
BÉGEARSS.
De la rancune pour si peu? vous êtes bien bon d'y songer! chacun
n'a-t-il pas sa manie?
FIGARO.
Et celle de Monsieur est de ne plaider qu'à huis-clos?
BÉGEARSS, _lui frappant sur l'épaule_.
Il n'est pas essentiel qu'un sage entende tout, quand il sait si bien
deviner.
FIGARO.
Chacun se sert des petits talens que le ciel lui a départis.
BÉGEARSS.
Et _l'Intrigant_ compte-t-il gagner beaucoup avec ceux qu'il nous montre
ici?
FIGARO.
Ne mettant rien à la partie, j'ai tout gagné..... si je fais perdre
l'_autre_.
BÉGEARSS, _piqué_.
On verra le jeu de Monsieur.
FIGARO.
Ce n'est pas de ces coups brillans qui éblouissent la gallerie. (_Il
prend un air niais._) Mais _chacun pour soi; Dieu pour tous_, comme a
dit le roi Salomon.
BÉGEARSS, _souriant_.
Belle sentence! N'a-t-il pas dit aussi: _Le soleil luit pour tout le
monde_?
FIGARO, _fièrement._
Oui, en dardant sur le serpent prêt à mordre la main de son imprudent
bienfaiteur! (_Il sort._)
SCÈNE III.
BÉGEARSS, _seul, le regardant aller_.
Il ne farde plus ses desseins! Notre homme est fier? bon signe, il ne
sait rien des miens; il aurait la mine bien longue s'il était instruit
qu'à minuit... (_Il cherche dans ses poches vivement._) Eh bien!
qu'ai-je fait du papier? Le voici. (_Il lit._) _Reçu de M. Fal, notaire,
les trois millions d'or spécifiés dans le bordereau, ci-dessus. A Paris,
le..... ALMAVIVA._--C'est bon; je tiens la pupille et l'argent! Mais ce
n'est point assez; cet homme est faible, il ne finira rien pour le reste
de sa fortune. La Comtesse lui en impose; il la craint, l'aime
encore........... Elle n'ira point au couvent, si je ne les mets aux
prises, et ne le force à s'expliquer................. brutalement. (_Il
se promène._)--Diable! ne risquons pas ce soir un dénouement aussi
scabreux! En précipitant trop les choses, on se précipite avec elles! Il
sera temps demain, quand j'aurai bien serré le doux lien sacramentel qui
va les enchaîner à moi? (_Il appuie ses deux mains sur sa poitrine._) Eh
bien! maudite joie, qui me gonfles le coeur! ne peux-tu donc te
contenir?..... Elle m'étouffera, la fougueuse, ou me livrera comme un
sot, si je ne la laisse un peu s'évaporer, pendant que je suis seul
ici. Sainte et douce crédulité! l'époux te doit la magnifique dot! Pâle
déesse de la nuit, il te devra bientôt sa froide épouse. (_Il frotte ses
mains de joie._) _Bégearss!_ heureux _Bégearss_!... Pourquoi
l'appelez-vous _Bégearss_? n'est-il donc pas plus d'à moitié _le
Seigneur Comte Almaviva_? (_D'un ton terrible._) Encore un pas,
_Bégearss_! et tu l'es tout-à-fait.--Mais il te faut auparavant..... Ce
_Figaro_ pèse sur ma poitrine! car c'est lui qui l'a fait venir!... Le
moindre trouble me perdait.... Ce valet là me portera malheur.... c'est
le plus clairvoyant coquin!.... Allons, allons, qu'il parte avec son
chevalier errant!
SCÈNE IV.
BÉGEARSS, SUSANNE.
SUSANNE, _accourant, fait un cri d'étonnement, de voir un autre que
Figaro_.
Ah! (_A part._) Ce n'est pas lui!
BÉGEARSS.
Quelle surprise! Et qu'attendais-tu donc?
SUSANNE, _se remettant_.
Personne. On se croit seule ici...
BÉGEARSS.
Puisque je t'y rencontre; un mot avant le comité.
SUSANNE.
Que parlez-vous de comité? réellement depuis deux ans on n'entend plus
du tout la langue de ce pays!
BÉGEARSS, _riant sardoniquement_.
Hé! hé!... (_Il pétrit dans sa boîte une prise de tabac, d'un air
content de lui._) Ce comité, ma chère, est une conférence entre la
Comtesse, son fils, notre jeune pupille et moi, sur le grand objet que
tu sais.
SUSANNE.
Après la scène que j'ai vue, osez-vous encor l'espérer?
BÉGEARSS, _bien fat_.
Oser l'espérer!... Non. Mais seulement... Je l'épouse ce soir.
SUSANNE, _vivement_.
Malgré son amour pour _Léon_?
BÉGEARSS.
Bonne femme! qui me disais: _Si vous faites cela, Monsieur_....
SUSANNE.
Eh! qui eût pu l'imaginer?
BÉGEARSS, _prenant son tabac en plusieurs fois_.
Enfin, que dit-on? parle-t-on? Toi qui vis dans l'intérieur, qui a
l'honneur des confidences; y pense-t-on du bien de moi? car c'est-là le
point important.
SUSANNE.
L'important serait de savoir quel talisman vous employez pour dominer
tous les esprits? Monsieur ne parle de vous qu'avec enthousiasme! ma
maîtresse vous porte aux nues! son fils n'a d'espoir qu'en vous seul!
notre pupille vous révère!...
BÉGEARSS, _d'un ton bien fat, secouant le tabac de son jabot_.
Et toi, _Susanne_, qu'en dis-tu?
SUSANNE.
Ma foi, monsieur, je vous admire! Au milieu du désordre affreux que vous
entretenez ici, vous seul êtes calme et tranquille; il me semble
entendre un génie qui fait tout mouvoir à son gré.
BÉGEARSS, _bien fat_.
Mon enfant, rien n'est plus aisé. D'abord il n'est que deux pivots sur
qui roule tout dans le monde, la morale et la politique. La morale, tant
soit peu mesquine, consiste à être juste et vrai; elle est, dit-on, la
clef de quelques vertus routinières.
SUSANNE.
Quant à la politique?...
BÉGEARSS, _avec chaleur_.
Ah! c'est l'art de créer des faits, de dominer, en se jouant, les
évènemens et les hommes; l'intérêt est son but; l'intrigue son moyen:
toujours sobre de vérités, ses vastes et riches conceptions sont un
prisme qui éblouit. Aussi profonde que l'_Etna_, elle brûle et gronde
long-temps avant d'éclater au dehors; mais alors rien ne lui résiste:
elle exige de hauts talens: le scrupule seul peut lui nuire; (_En
riant._) c'est le secret des négociateurs.
SUSANNE.
Si la morale ne vous échauffe pas, l'autre, en revanche, excite en vous
un assez vif enthousiasme!
BÉGEARSS, _averti, revient à lui_.
Eh!... ce n'est pas elle; c'est toi!--Ta comparaison d'un génie.....--Le
chevalier vient; laisse-nous.
SCÈNE V.
LÉON, BÉGEARSS.
LÉON.
Monsieur _Bégearss_, je suis au désespoir!
BÉGEARSS, _d'un ton protecteur_.
Qu'est-il arrivé, jeune ami?
LÉON.
Mon père vient de me signifier, avec une dureté!..... que j'eûsse à
faire, sous deux jours, tous les apprêts de mon départ pour _Malte_:
point d'autre train, dit-il, que _Figaro_, qui m'accompagne, et un valet
qui courra devant nous.
BÉGEARSS.
Cette conduite est en effet bisarre, pour qui ne sait pas son secret;
mais nous qui l'avons pénétré, notre devoir est de le plaindre. Ce
voyage est le fruit d'une frayeur bien excusable! _Malte_ et vos voeux
ne sont que le prétexte; un amour qu'il redoute, est son véritable
motif.
LÉON, _avec douleur_.
Mais, mon ami, puisque vous l'épousez?
BÉGEARSS, _confidentiellement_.
Si son frère le croit utile à suspendre un fâcheux départ!..... Je ne
verrais qu'un seul moyen....
LÉON.
O mon ami! dites-le moi?
BÉGEARSS.
Ce serait que madame votre mère vainquît cette timidité qui l'empêche,
avec lui, d'avoir une opinion à elle; car sa douceur vous nuit bien plus
que ne ferait un caractère trop ferme.--Supposons, qu'on lui ait donné
quelque prévention injuste; qui a le droit, comme une mère, de rappeler
un père à la raison? Engagez la à le tenter,... non pas aujourd'hui,
mais........ demain, et sans y mettre de faiblesse.
LÉON.
Mon ami vous avez raison: cette crainte est son vrai motif. Sans doute
il n'y a que ma mère qui puisse le faire changer. La voici qui vient
avec celle..... que je n'ose plus adorer. (_Avec douleur._) O mon ami!
rendez la bien heureuse.
BÉGEARSS, _caressant_.
En lui parlant tous les jours de son frère.
SCÈNE VI.
LA COMTESSE, FLORESTINE, BÉGEARSS, SUSANNE, LÉON.
LA COMTESSE _coëffée, parée, portant une robe rouge et noire, et son
bouquet de même couleur_.
_Susanne_, donne mes diamans?
(_Susanne va les chercher._)
BÉGEARSS, _affectant de la dignité_.
Madame, et vous Mademoiselle, je vous laisse avec cet ami; je confirme
d'avance tout ce qu'il va vous dire. Hélas! ne pensez point au bonheur
que j'aurais de vous appartenir à tous; votre repos doit seul vous
occuper. Je n'y veux concourir que sous la forme que vous adopterez:
mais, soit que Mademoiselle accepte ou non mes offres, recevez ma
déclaration, que toute la fortune dont je viens d'hériter lui est
destinée de ma part, dans un contrat, ou par un testament; je vais en
faire dresser les actes: Mademoiselle choisira. Après ce que je viens de
dire, il ne conviendrait pas que ma présence ici gênât un parti qu'elle
doit prendre en toute liberté: mais, quel qu'il soit, ô mes amis, sachez
qu'il est sacré pour moi: je l'adopte sans restriction. (_Il salue
profondément et sort._)
SCÈNE VII.
LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE.
LA COMTESSE _le regarde aller_.
C'est un ange envoyé du ciel pour réparer tous nos malheurs.
LÉON, _avec une douleur ardente_.