CHAPITRE CLIX.

Derniers jours de l'Empire.--Adieux à Napoléon.

Je suis arrivée au dénouement de cette grande épopée de l'empire, qui

attend, pour être dignement racontée, une autre plume que la mienne, et

une ame plus désintéressée que celle du romancier, d'ailleurs justement

célèbre, dont elle a trahi les efforts et compromis la renommée. Peu de

jours de cette longue histoire m'ont laissé un souvenir plus profond,

plus triste, et cependant plus vague et plus indécis. Je n'en retrouve

aucune mention dans mes tablettes, parce que mon esprit, préoccupé de

ses craintes et de ses pressentimens, s'appartenait trop peu pour

essayer de les fixer. Tout ce que je me rappelle, c'est que c'était le

28 ou le 29 juin que ces émotions s'accumulèrent sur mon coeur, et

commencèrent à l'exercer à des émotions plus douloureuses encore.

L'étranger était aux portes. Paris offrait un aspect étrange, plus

étrange que celui d'aucune ville que j'aie vue assaillie par une armée.

Ce n'était pas la consternation de la terreur, c'était le mélange

incroyable de passions qui semblaient se multiplier par tous les

individus. Quelques nobles figures exprimaient une douleur sérieuse et

concentrée, un plus grand nombre la colère, certaines la vengeance et le

désespoir; le sentiment dominant de la foule était une espèce de gaieté

maligne et ironique. On lisait, sur presque tous les visages, je ne sais

quelle espérance impatiente, sur tous, sans exception, une curiosité

avide de l'avenir. Ce besoin bizarre d'un peuple, à qui une invasion

récente avait appris à ne considérer une invasion que comme un

spectacle, se manifestait par une circonstance peut-être unique dans

l'histoire des villes assiégées. Toute la population était dans les

rues. On aurait dit une fête publique, et une représentation _gratis_.

Qu'on me permette une réflexion qui n'est guère du caractère d'une

femme, mais que des moeurs nomades et martiales m'autorisent plus qu'une

autre à soumettre à la raison du lecteur. Il faut rendre grâce à la

civilisation de l'amélioration immense que ses progrès ont apportée dans

les rapports des peuples en guerre; mais cette amélioration

incontestable ne s'est opérée qu'au grand préjudice du patriotisme et de

l'esprit national. La modération convenue, la politesse obligée des

conquérans a concilié facilement tous les esprits méticuleux,

intéressés, calculateurs, qui ne se lient à la défense du pays que par

amour pour leur existence privée, et qui n'ont de dévouement que pour

leur fortune. À l'époque où nous sommes, et dans l'absence, dans l'oubli

presque général, du moins des anciennes théories sur lesquelles

reposaient les légitimités, des anciennes affections sur lesquelles

elles s'appuyaient, un vainqueur gracieux et courtois qui jette au

milieu de la population un million de consommateurs payans, devient

facilement un maître. Je ne regrette pas, Dieu m'en garde, le temps où

le bulletin de la prise d'une ville ne s'écrivait que sur ses cendres

avec la pointe d'un tison encore ardent; mais il faut avouer que c'était

le temps des nobles défenses et des grandes vertus civiles.

Paris, je le répète, jouissait d'une tranquillité relative qui

m'étonnait. Les tribunaux étaient en séance. Je crois que les spectacles

étaient ouverts. Quelques ordonnances traversaient de loin à loin les

rues et les boulevarts; quelques voitures de blessés y défilaient

lentement; un officier d'état-major venait inspecter un poste; un

ingénieur, le lorgnon à l'oeil, reconnaître une position, et désigner du

doigt les maisons dans lesquelles on pourrait se retrancher. Le peuple,

immobile et muet, regardait, sans laisser percer dans son regard ni une

volonté ni un désir. Il y avait dans tout cela quelque chose qui

révélait que son éducation expérimentale était complète, et qu'il avait

compris, à travers tant de changemens de gouvernemens, qu'il n'y en a

point qui ne soit fait pour des ambitions et des intérêts étrangers à la

multitude: leçon d'autant plus sensible, que ces innombrables

vicissitudes n'avaient presque remué qu'une génération, et que tout le

monde savait, dès lors, pour qui les révolutions sont faites.

La chambre des pairs était assemblée. L'abdication de Napoléon était

connue. Il me semble que Regnault de Saint-Jean-d'Angely avait su

concilier dans son discours les devoirs de l'ami et ceux de l'homme

d'État; mais ma tête de femme ne s'expliquera jamais ces abdications de

Napoléon, et l'idée de _cette épée dont on a jeté le fourreau_ est une

chose qui me passe. On ne descend pas du pouvoir tant qu'on a une épée.

Ney avait parlé dans ces discussions pour rendre compte des événemens du

Mont-Saint-Jean. Il avait parlé avec ce mélange de candeur et d'énergie,

qui était le trait distinctif de son caractère, mais seulement pour

constater quelques faits mal exposés, et qui pouvaient induire l'opinion

en erreur. Sa déclaration fit une profonde impression en France,

beaucoup plus qu'à la chambre haute, où l'on était généralement occupé

d'intérêts qui n'avaient rien de commun avec ceux du pays. Il ne

s'agissait de rien moins que de se rattacher à une nouvelle forme de

gouvernement, quelle qu'elle fût, et d'y rentrer comme partie

essentielle de l'institution. Qu'étaient, au prix d'une considération

pareille, le salut, la grandeur et les futures destinées de l'empire?

La chambre élective offrait un autre aspect qui n'était pas moins

frappant. Cette assemblée, improvisée au milieu des anxiétés d'une des

époques les plus orageuses de l'histoire, et qui avait pu se croire

appelée à renouveler un peuple, était si pénétrée de la gravité de sa

destination, elle s'était, pour ainsi dire, endormie avec tant de

confiance dans le songe de sa puissance et de sa durée, que le canon de

Waterloo ne la réveilla qu'à demi. Que dis-je? il grondait déjà sur les

hauteurs de Paris, qu'elle sommeillait encore; et que, semblable à ces

cataleptiques qu'un accès de leur bizarre maladie a saisis au milieu

d'un geste ou d'une action, elle suivait machinalement le cours d'un

travail stérile que les circonstances rendaient absurde. Jamais

l'application du mot fameux de Bonaparte: _Il n'y a qu'un pas du sublime

au ridicule_, ne s'était présentée plus naturellement à l'esprit, que

dans cette contre-épreuve maladroite de l'impassibilité des sénateurs de

Rome investie par les Gaulois. Ceux-ci attendaient, silencieux, une mort

inévitable. Ceux-là faisaient étalage d'un héroïsme sans péril, et

usaient gravement leurs journées à traduire, en subtilités

métaphysiques, un thème d'idéologie. Il y avait certainement dans cette

chambre un ensemble remarquable de beaux talens et d'excellentes

intentions, mais elle ne put se soustraire à la fatalité de sa position

qui la condamnait à être inutile, et par conséquent à être grotesque;

car il n'y a rien qui le soit davantage que l'importance de la nullité.

Quelques jours plus tard, un poste de la garde bourgeoise vint s'établir

sur les degrés du palais; quatre fusiliers imberbes et un vieux caporal

firent évacuer le sénat, et cette cohorte de tribuns s'en alla comme

elle était venue, sans laisser de traces de son passage, si ce n'est

dans les colonnes somnifères du _Moniteur_. Hâtons-nous de recueillir

ici les seuls souvenirs vraiment imposans qu'elle puisse léguer à la

postérité. Elle vit se développer le talent jeune encore de l'éloquent

Manuel, et briller d'un immortel éclat le jugement infaillible et la

noble modération du vertueux Lanjuinais. On n'oubliera pas non plus la

verve entraînante, quoiqu'un peu désordonnée, du colonel Bory de

Saint-Vincent, qui préludait alors par les élans passionnés d'un jeune

homme plein de fougue et d'enthousiasme, aux précieux travaux d'un

savant, et aux méditations d'un sage.

Je reviens à cette journée. Napoléon était à Malmaison, nom funeste et

de mauvais augure, si j'en crois mon latin (_Mala Mansio_). Il est

certain que César n'y aurait pas pris domicile dans une occasion

décisive, et qu'il se serait bien gardé de confier sa liberté à ce

_Bellerophon_, dont le nom rappelle un grand prince proscrit, trahi par

l'hospitalité. L'infortune de l'Empereur n'avait pas éloigné tous ses

amis. Il lui en restait un, dont le coeur plus fidèle encore au malheur

qu'à la gloire, éprouvé depuis un an par de grands revers, était armé de

dévouement contre des revers nouveaux. C'est nommer le comte Bertrand,

ou la vertu elle-même. Beaucoup d'autres généraux, des ministres, des

pairs, des magistrats, se croisaient sur cette route, et je devinai

cependant qu'en ce moment d'inquiétude et de défiance universelle, il y

avait des secrets qu'on hésitait à confier à un intermédiaire douteux.

Je fis mieux; je compris ces secrets, et sous cet habit d'amazone que

j'avais porté quelquefois avec orgueil, je vins annoncer que je savais

tout, et que je partais pour Malmaison. Il fallait pour passer les

barrières un _permis_ du directeur général des postes; je l'eus bientôt

obtenu. À onze heures du soir, j'étais à cheval, et cinq minutes après,

je touchais à la barrière de l'Étoile.

«On ne passe point, dit le factionnaire.--Voilà mon ordre.--Entrez au

poste.--Cet ordre est d'un directeur général; il faut celui du

gouvernement provisoire.--Je l'ai négligé, parce que je n'en prévoyais

pas la nécessité, mais ma mission est pressante, essentielle, et en me

retardant d'un moment, vous compromettez la sûreté de l'État!...»--Vous

sortiriez inutilement, reprit l'officier d'un air sombre; le pont de

Neuilly est coupé.--Je prendrai une barque.--Elles sont détruites.--Je

passerai à la nage, m'écriai-je! Il faut que je voie l'Empereur.--Très

bien, Madame, reprit-il; je conçois que l'état militaire peut imposer

des devoirs plus pénibles que la mort. Je vous ai vue, je vous ai parlé,

et si vous faites un pas hors de la barrière, je vous brûle la cervelle;

c'est ma consigne.» En prononçant ces derniers mots, il appuya le canon

de son pistolet sur mon coeur, et le factionnaire, averti par notre

débat, croisa sur moi sa baïonnette. «Antonio, dis-je à mon domestique,

retournez à l'hôtel avec les deux chevaux. Ma place est ici, et j'y

resterai jusqu'à ce que j'aie obtenu de passer ou de mourir.» Mon

Napolitain partit au galop.

Je me promenai pensive dans les Champs-Élysées, qui en dépit de leur nom

hyperbolique, ressemblaient plus au Tartare qu'à la demeure des

bienheureux. Cette nuit était étrange et terrible; le ciel qui avait été

nébuleux toute la journée, et dont la teinte sombre, s'était de plus en

plus obscurcie au-dessus de ma tête, paraissait s'illuminer à l'horizon

de je ne sais quelles lueurs fantastiques, comme celles des aurores

boréales. Le silence universel était à peine troublé de temps à autre,

par un bruit semblable à celui d'un char qui roule sur une voûte, et

chacun de ces roulemens menaçans s'annonçait par un éclair comme la

foudre. Il n'y avait cependant point d'orage dans la nature.

Tout à coup la rumeur d'une conversation éloignée et cependant bruyante,

me frappa. À mesure que je me rapprochais de cette foule animée,

j'entendais s'en détacher plusieurs voix qui ne résonnaient pas pour la

première fois à mon oreille. Une entre autres, brusque mais pénétrante,

et dont la sévérité n'excluait pas quelque harmonie qui allait au coeur,

me rappela Caulaincourt, ce Caulaincourt si mal jugé, qu'on a fait

solidaire d'une violence ou d'un attentat, et qui était incapable de

servir un crime et peut-être de le comprendre; homme nerveux, irritable,

facile par bonté dans son intérieur, difficile et fier dans ses rapports

diplomatiques, et que l'amour ou l'amitié aurait peut-être entraîné à

une faiblesse, mais dont la volonté de fer n'aurait jamais accédé au

moindre sacrifice, quand il ne s'agissait que de sa fortune ou de son

ambition. Un rayon du réverbère tomba subitement sur ce front si blanc,

si pur, autour duquel se roulaient encore quelques boucles de beaux

cheveux devenus rares: c'était lui! sûre de mon fait, je me glissai

aisément dans ce groupe de soixante ou quatre-vingts personnes, qui ne

s'étaient jamais trouvées aussi près les unes des autres; c'était en

vérité un étrange spectacle! Des généraux en frac, et sans décorations;

des conseillers d'État qui avaient eu la précaution de garder le costume

sous une redingote mystérieuse; des officiers éveillés qui allaient

solliciter du danger et de la gloire; de vieux serviteurs qui allaient

faire acte de fidélité ou de reconnaissance; des courtisans encore mal

désabusés, qui se ménageaient dans un cas inespéré le souvenir d'un acte

de courage; des hommes adroits qui ne visitaient le prince déchu que

pour surprendre à l'agonie de son pouvoir quelque mystère dont ils

pourraient trafiquer avec son successeur; des valets qui calculaient à

l'écart ce qui pourrait leur revenir des dépouilles de leur maître, et

par quel acte de dévouement, sans danger, ils parviendraient à augmenter

leur part aux dépens de celle des autres. Nous passâmes sans objection,

au cri d'un officier d'ordonnance qui annonça le gouvernement

provisoire, et qui donna une espèce de mot d'ordre à l'officier du

poste. Je ne vis là cependant du gouvernement provisoire que le duc de

Vicence tout seul, et j'évitai d'en être aperçue. Quinette, enchaîné par

sa goutte, n'aurait pu entreprendre cette caravane pédestre; quant à

Fouché, il était déjà sans doute à la rencontre du roi, dont il

attendait grâce pour le passé et une nouvelle fortune pour l'avenir.

Je ne réfléchis pas long-temps sur ma position. Elle était trop facile à

juger pour demander le moindre travail d'esprit. Ou l'objet de la

mission que je m'étais en quelque sorte donnée à moi-même, était aussi

celui de la démarche de Vicence, et il était alors important pour moi

d'arriver la première, ou bien il avait formé des vues contraires qui

pouvaient avoir quelque chose de spécieux, et déterminer un parti pris

avant que je ne fusse entendue, et cette seconde hypothèse me conduisait

précisément à la même conséquence. Je n'étais pas effrayée du trajet qui

me restait à parcourir, et quoique les habitudes de la petite maîtresse

eussent un peu altéré en moi l'énergie virile de l'amazone, je redoutais

peu d'être précédée par cette cohue dont l'âge et les fatigues, et

surtout le luxe et le plaisir, avaient usé depuis long-temps les forces

et l'activité. Je la devançai de beaucoup en quelques minutes, et je ne

m'aperçus pas sans un plaisir très vif, en arrivant au pont de Neuilly,

que le passage était encore possible. On commençait à le barricader, en

y roulant sur toute son étendue de lourdes voitures qu'on démontait de

leurs roues quand elles étaient réunies, et qu'on renversait confusément

les unes sur les autres. Cet obstacle, difficile à vaincre pour la

cavalerie et pour les caissons, n'était rien pour un piéton agile et

décidé. J'en fus venue à bout en moins d'un quart d'heure, tantôt en

suivant d'un pas un peu hasardeux les étroits parapets, tantôt en

sautant de train en train, sur les brancards mobiles et les planches

élastiques, non sans compromettre souvent la sûreté de mes membres

fragiles dans de périlleux équilibres. J'arrivai enfin au sommet du mont

qui domine Nanterre, et je compris là fort distinctement le phénomène

qui m'avait rappelé un instant auparavant les aurores nocturnes du Nord.

Quel spectacle, grand Dieu! et qu'il parut triste à mes regards, tout

accoutumés qu'ils fussent aux tableaux désastreux de la guerre! Ce

n'étaient plus ces climats éloignés où j'avais vu nos armes porter tant

de fois la terreur; c'étaient les environs et pour ainsi dire les

faubourgs de la capitale du monde, qui déployaient alors des scènes

rendues plus effrayantes et plus hideuses par le contraste de mes

impressions passées. Hélas! il n'y avait pas un de ces jolis villages,

pas un de ces bois enchanteurs qui se mirent dans les eaux de la Seine,

dont l'aspect ne me retraçât le souvenir d'une fête, d'une partie de

chasse, d'un rendez-vous d'amour ou d'amitié, les illusions peut-être à

jamais perdues d'un plaisir ou d'une espérance! Et à quelles lueurs

elles s'offraient à mes yeux! Je voyais briller à ma droite la lumière

périodique et rapide de l'artillerie, vers la plaine de Saint-Denis,

comme de courts éclairs qui se renouvellent à peu de distance au

commencement d'un orage. Des fermes incendiées, des ruines brûlantes, ou

s'étendaient sur la vallée, ou se dressaient sur le revers des collines,

celles-ci semblables à des lacs de feu, celles-là à des cheminées de

volcan. Le pont de Chatou, le pont de Bezons, quelques autres dont le

nom m'échappe, ou que la difficulté d'apprécier les espaces et les

localités dans un incendie éloigné m'empêchait de reconnaître,

embrassaient çà et là la rivière comme des ceintures flamboyantes. Au

milieu de tout cela, la verdure était noire et triste. Aucune fabrique

ne se détachait dans les lieux enfoncés de l'obscure et sombre monotonie

des ténèbres. Quelques reflets seulement glissaient sur les points

élevés, comme ces feux de communication dont se servent les artificiers,

enflammaient les girouettes des clochers, pétillaient sur le faîte des

maisons opulentes, ou rougissaient plus loin de je ne sais quelle clarté

sanglante la caserne de Ruelle et les murailles de Malmaison.

Je pénétrai enfin dans le château, à travers une foule observatrice et

silencieuse, dans laquelle il était aisé de remarquer deux intérêts très

distincts; car ce n'était plus la cour d'un roi, c'était celle d'un

proscrit. La première partie de ces témoins assidus d'une haute

infortune, se composait des créanciers inquiets qui venaient solliciter

de la plume de l'abdication le règlement d'une créance; l'autre était

formée de ces hommes dont la physionomie attentivement sinistre se

retrouve dans tous les grands mouvemens des États, à l'affût d'une

lâcheté et d'une délation. Le sceptre, en échappant aux mains de

Bonaparte, était tombé dans celles de la police, et c'était cette armée

de Fouché qui venait substituer ses sales trophées à ceux de la vieille

garde, sur les ruines du grand empire.

J'entrai sans difficulté dans le cabinet de l'Empereur. La confusion et

le désordre étaient portés à un tel degré, que pas un seul domestique ne

se serait opposé à la tentative d'un assassin. Combien ce beau séjour

avait changé d'aspect, depuis les années de gloire et de bonheur qui s'y

étaient écoulées jusqu'au divorce et à l'exil de Joséphine! Que de

déplorables souvenirs s'étaient amassés dès lors sous ces voûtes naguère

si paisibles, parmi ces bosquets naguère si délicieux! Quelle scène de

désolation était réservée enfin à ce théâtre éblouissant de triomphes et

de plaisirs! Mon coeur, préoccupé du triste et profond sentiment de cet

effroyable contraste, eut peine à résister à ses illusions, au moment où

j'entendis mes pas résonner sous le vestibule. J'y crus reconnaître dans

l'air la voix gémissante de Joséphine; je crus voir son ombre errer dans

l'obscurité des corridors déserts; je crus la suivre auprès de son

époux, et entendre le dernier baiser, le baiser de présage et de mort

qu'elle imprimait à son front découronné!...

Je ne dirai rien du peu de mots que j'échangeai avec le maître déchu de

l'Europe. Ils furent inutiles: sa résolution était arrêtée de toute la

force de la fatalité qui l'accablait... Oserai-je l'ajouter! de toute la

force de sa faiblesse et de son abattement. Dans ce jour de désabusement

et de misère, Napoléon n'était qu'un homme.

Peut-être mes idées n'étaient qu'un rêve, mais c'était du moins un rêve

héroïque et royal. Mon habitude de jeter toutes les pensées élevées de

mon ame dans le moule des compositions tragiques, avait peut-être fait

illusion à ma raison; mais mon erreur, si c'en était une, offrait

quelque chose de généreux, de grandiose, de gigantesque, qui a manqué au

dernier malheur du captif du _Northumberland_.

C'était aussi une belle et grande conception, que d'aller donner en

garde aux républiques naissantes du nouveau monde, ce chef des rois du

monde ancien, et de mettre en présence des jeunes libertés de

l'Amérique, le dispensateur des couronnes de la vieille Europe. Mais on

est obligé de croire qu'une volonté supérieure à tous les desseins des

hommes, ne permit pas que ce projet s'accomplît, et que celui qui

représentait en lui seul toutes les facultés de la civilisation la plus

perfectionnée, tombât libre au milieu d'une civilisation si puissante de

jeunesse, de sentiment et de volonté. Il n'en fallait pas davantage pour

détruire l'équilibre des deux hémisphères, et pour renouveler tout le

monde social.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 23 / 35 题