CHAPITRE CXLV.

Débarquement de Bonaparte en France.--Événemens de l'intérieur.--Ney à

Lons-le-Saulnier.

En chaise de poste, il est impossible que la réflexion ne vienne pas

même à une femme, et j'avoue que depuis que j'étais en route le retour

de Napoléon me paraissait plus naturel. Il était impossible que Napoléon

gardât prison à Porto-Ferrajo, quand un parti puissant et une armée

dévouée l'appelaient à Paris. Le mouvement inquiet et tumultueux de la

population à chaque pas me révélait une partie des événemens. J'appris

ainsi qu'à Lyon flottait déjà le drapeau tricolore. L'ancienne reine des

Gaules s'était rendue sans résistance au souverain d'une petite île de

la Méditerranée, suivi ou pour mieux dire escorté d'une armée de mille

hommes. Et cependant, aucune haine fondée ne s'était attachée aux

Bourbons, dans ce règne de dix mois qui était près de s'évanouir. Un

sentiment général d'intérêt, qui allait en quelques ames jusqu'à

l'attendrissement, en quelques autres jusqu'à la passion, se mêlait dans

la multitude à l'expression d'entraînement et d'enthousiasme qu'avait

développée le retour du héros. Napoléon venait de prouver aux cabinets

de l'Europe que la gloire est aussi une espèce de légitimité, et cette

leçon terrible, qui a coûté si cher aux nations, devait laisser des

traces ineffaçables dans l'histoire. Pourquoi fallait-il que je l'y

visse plus tard écrite en lettres de sang!

Je croyais pénétrer les dispositions de Ney, mais je m'étonnais qu'elles

ne s'accordassent point avec sa conduite; et si j'avais moins connu son

caractère, l'étrange antipathie qui dut s'établir dès le premier jour de

la restauration entre ses sentimens et ses devoirs, serait encore pour

moi un mystère inexplicable: mais quand j'ai essayé de peindre cette

grande ame, une des plus tendres, des plus généreuses et des plus

dévouées que la nature se soit plue à former, je me suis condamnée à

reconnaître ce qui lui manquait de perfection pour atteindre à une

sublimité idéale. Ney portait sous ses formes héroïques le coeur le plus

doux et le plus facile. Accessible à tous les témoignages de

bienveillance et d'affection, il s'y livrait avec une mobilité qui a peu

de dangers dans la société privée où elle ne saurait effrayer que

l'amitié et l'amour, mais qui a des inconvéniens très graves par leurs

résultats dans une vie placée si haut, et quand il s'agit de si grands

intérêts. Tout ce qu'il disait, il le sentait profondément; tout ce

qu'il promettait, il était décidé à le faire; tout ce qu'il voulait, il

croyait le vouloir en effet. Ce fut abuser indignement des mots que

d'appeler Ney un traître; il n'a trahi que sa volonté et ses

résolutions. On l'a calomnié en lui supposant un plan. L'idée d'un plan

suivi qui exigeait l'habitude du mensonge, est incompatible avec cette

naïveté d'ame et d'esprit qui l'a toujours caractérisé. Un de ses

officiers les plus aimés, le brave et spirituel Esménard, me disait un

jour: «Le maréchal est un demi-dieu sur son cheval; quand il en est

descendu, c'est un enfant.» Voilà le prince de la Moskowa tout entier.

On pense bien que je m'empressai de lire les journaux, et d'y chercher

tout ce qu'ils avaient pour moi, c'est-à-dire, ce qui se rapportait au

nom de Ney et à sa position politique. Il avait reçu les ordres de Louis

XVIII, et il s'y était dévoué avec franchise, car il ne savait pas se

dévouer autrement. S'il abjura quelques jours après cet engagement,

c'est que derrière la monarchie détruite par une puissance irrésistible,

il voyait encore la patrie. Sa position était unique dans tous les

siècles et dans toutes les histoires. Il prit beaucoup sur lui, parce

qu'il était seul, mais il est difficile de comprendre ce qu'il aurait pu

faire d'utile en agissant autrement. Ce qu'il y a de certain, c'est

qu'il épargna beaucoup de malheurs, qu'il conserva à la France ces

départemens sub-Alpins qui subirent l'usurpation de Louis XIV, peut-être

sans l'aimer, et qu'il ne lui manqua pour être absous que d'être

apprécié par des hommes capables de calculer l'immense responsabilité

dont il était chargé devant le pays et devant l'histoire. Ce sont des

difficultés de situation que l'on ne peut pas mesurer en courant du

château des Tuileries au vestiaire du Luxembourg.

J'anticipe malgré moi sur cet avenir dont l'idée me tourmente et me

bouleverse, je voudrais m'y dérober. Je voudrais réveiller dans mon coeur

l'impression de ces beaux sites du Jura qui me rendaient les Alpes

Helvétiques et les Alpes Tyroliennes. Toutefois mon coeur était trop

préoccupé pour en goûter le charme. Ney devait être à Lons-le-Saulnier.

Sa conduite dans ces jours d'orage allait décider de tout son avenir; je

prévoyais avec inquiétude, avec effroi, les dangers auxquels il exposait

sa tête. Mille présages de mort que je n'avais jamais accueillis dans le

tumulte des camps et des champs de bataille, se fixaient invinciblement

devant ma pensée. J'étais si absorbée dans ces réflexions en arrivant à

la ville qui était le but de mon voyage, qu'aucun bruit, aucun événement

extérieur n'avait pu m'en distraire. Plusieurs voitures s'étaient

croisées avec la mienne, sans que je les aperçusse; l'une d'elles

renfermait le maréchal. Quand je m'informai de lui, on m'apprit qu'il

était parti depuis deux heures. Cette nouvelle produisit sur moi une

commotion qui me rendit à la perception, au sentiment des objets dont

j'étais entourée. Je crus sortir d'un songe; je me réveillais en effet.

Il était neuf heures du soir. De la fenêtre de mon auberge de la _Pomme

d'Or_ on apercevait quelques croisées illuminées. Des banderoles aux

trois couleurs y flottaient d'espace en espace. Des groupes animés

parcouraient au loin la rue Saint-Désiré et la Grande Place. Je prêtai

l'oreille, et j'y saisis le nom du maréchal; j'écoutai plus

attentivement. J'entendis crier: _Vive l'Empereur!_ et ce cri courant de

proche en proche vint se répéter jusque auprès de moi. Je ne pus douter

qu'un grand événement ne se fût accompli. Une révolution était faite.

Empressée de savoir quelle part Ney avait prise à cette grande scène

historique, je fis monter dans ma chambre une des jeunes et très jolies

demoiselles que j'avais remarquées dans l'auberge; c'était la fille du

propriétaire. Elle me raconta avec chaleur et naïveté ce que l'histoire

a déjà répété tant de fois, et ce qu'une procédure sanglante a révélé

dans tous ses détails. Je n'en dirai que ce qui m'a paru altéré dans les

récits vagues et confus sur lesquels sir Walter Scott a brodé sa longue

et mensongère _vie de Napoléon_. Le maréchal ne manifesta point ce qu'on

appelle sa défection par un ordre du jour écrit. Cette pièce ne parut

qu'après avoir été lue à la tête des troupes, dans une promenade de

Lons-le-Saulnier où se passent ordinairement les revues, et qui tire, ou

d'une institution ancienne, ou d'une tradition du moyen âge, son nom

légalement romantique: elle s'appelle _la Chevalerie_. La première

phrase de ce discours ne pouvait pas laisser de doute; elle en

renfermait tout le sens. «Soldats, dit le maréchal, la cause des

Bourbons est à jamais perdue.» Cette déclaration de principes produisit

l'effet de l'étincelle électrique. L'armée se la répéta d'homme en

homme, et l'enthousiasme, porté à son comble, se manifesta par des

éclats qui empêchèrent long-temps l'orateur de poursuivre. On vit voler

en un instant les cocardes blanches et les fleurs de lis. On vit couler

des larmes de joie des yeux de ces vieux soldats qui n'avaient jamais

pleuré. Les fantassins couvrirent leurs fusils de baisers; les cavaliers

embrassèrent leurs chevaux. Le peuple seul resta calme et presque morne,

car il y avait au fond de cet événement une immense incertitude de

l'avenir, qu'aucun esprit sage ne pouvait envisager sans épouvante. La

dernière résolution de Ney lui était d'ailleurs si personnelle, elle

était si universellement inattendue, que le commandant de la garde

nationale, M. de Grivel, qui était à cheval à côté de lui, étendant le

doigt vers le papier que le maréchal roulait dans ses mains, lui dit

avec un sourire inquiet: «Vous vous trompez, M. le maréchal.--Non, mon

cher ami, répondit Ney. J'ai dit ce que je voulais dire»; et il répéta.

M. de Grivel se retira du rang de l'état-major, et brisant son épée sur

sa selle, il en jeta les tronçons au vent. «Adieu, maréchal, cria-t-il.

Souvenez-vous qu'il est plus facile à un Franc-Comtois de rompre du fer

que de violer sa parole.»

La défection de Ney ne pouvait être déterminée que par de hautes

considérations que l'histoire appréciera. Il eut lieu de croire que le

sort de la France dépendait de lui, et il agit comme il crut devoir

agir, selon sa conscience et sa raison, dans l'intention évidente de ne

pas livrer son pays aux chances d'une guerre civile; mais une ame telle

que la sienne savait apprécier tout ce qui est généreux. Elle aimait

tout ce qui est grand, et la belle conduite de M. de Grivel avait laissé

une tendre et profonde impression dans son esprit. Il en a parlé dix

fois dans le cours de sa procédure, et le témoignage d'un grand homme

est assez glorieux pour dédommager M. de Grivel des oublis ingrats du

pouvoir. Si j'avais la force de mêler quelques réflexions à des détails

si pénibles à écrire, et qui m'entraînent de plus en plus vers un

dénouement épouvantable que je ne puis repousser de ma pensée, je ferais

remarquer ici une des causes qui ont le plus contribué à entretenir dans

la mémoire du peuple quelque amour et quelque regret pour cette ère

impériale, si rapide et si brillante. C'est peut-être de tous les temps

historiques celui où le gouvernement a le mieux apprécié les hommes,

parce que, suivant l'heureuse expression de madame de Staël, le

gouvernement de Bonaparte s'était fait homme, et que, semblable à

l'homme de Térence, il ne connaissait rien qui lui fût étranger. Le

génie, la valeur et la vertu n'avaient pas besoin de l'intermédiaire

d'un grand seigneur, ou d'un homme éminent dans l'Église. Ils avaient à

qui parler en montant droit au trône; et aucun titre n'était repoussé,

aucun service n'était exclu. Quand Napoléon passa à Lyon, il envoya la

croix d'honneur au seul citoyen qui eût accompagné MONSIEUR jusqu'à la

fin, dans une démarche bien difficile, où ce prince fit preuve à la fois

de courage, de prudence et de générosité. Si Napoléon avait gagné la

bataille de Waterloo, s'il avait affermi cet empire dont l'heure était

venue, si ses institutions s'étaient consolidées avec son pouvoir, M. de

Grivel serait assis à côté de Ney dans la chambre des Pairs, et c'est

Ney qui l'y aurait appelé.

«Enfin, dit la jeune narratrice, dont je ne fais depuis long-temps que

paraphraser le discours, si Madame en veut savoir davantage, elle

apprendra tout ce qui l'intéresse à la salle à manger, où sont réunies

les personnes les plus notables de l'endroit. Le souper a été un peu

retardé à cause des circonstances; mais il y a trente-cinq couverts.

«--Mettez-en trente-six», répondis-je, et je passai devant un mauvais

miroir pour faire de ma toilette de voyage une toilette de table d'hôte.

Il y avait peu de chose à changer. Ce genre de rapports nécessaires avec

des gens dont on ne ferait nulle part ailleurs sa société, et qui ne

répondent pas une fois sur mille à la disposition de votre esprit et aux

mouvemens de votre humeur, m'a toujours singulièrement déplu. Mais

c'était un jour, un événement historique; j'allais entendre nommer celui

dont le nom était le bonheur et la gloire de ma vie, et j'attachais

aussi quelque importance à connaître ces fiers montagnards dont

l'histoire se rattache à tant d'événemens extraordinaires. J'avais

entendu parler de l'effet que ces géans du Jura produisirent à la

fédération de 1790, quand leur bataillon de colosses entra dans le

Champ-de-Mars, précédé d'un ermite des rochers, et d'un vieillard de

cent vingt ans, doyen de sa province, et peut-être du genre humain;

j'aimais le Jura par cet instinct qui m'attache aux pays et aux moeurs

extraordinaires; j'aimais surtout ce qui avait vu Ney, tout ce qui

pouvait m'apporter un souvenir de lui, tout ce qui pouvait en réfléchir

l'image sur mon coeur. Je descendis.

La longue et triste salle à manger était encore vide. Elle me rappelait

quelque chose d'une station de guerre dans une place menacée. Des feux

de joie ou de précaution passaient de minute en minute devant la

fenêtre; des pétards éclataient sur la place. Des chants extraordinaires

se mêlaient à ces scènes de terreur et ne les embellissaient pas. Les

belles demoiselles de la maison se pressaient autour de moi, en me

disant: «Ah! Madame la maréchale!» C'était l'idée qu'elles s'étaient

faite, et je ne sais pourquoi, car il y a des secrets de l'ame qui ne se

révèlent que par une longue habitude ou une puissante sympathie, et je

n'avais pas même nommé le maréchal. Rebutée aux Français sous la

couronne d'une reine tragique, il m'était réservé de passer malgré moi

pour une impératrice à l'île d'Elbe, et pour une princesse dans le Jura.

Peu à peu la scène s'anima d'une manière étrange. Des soldats

d'ordonnance se succédaient dans la salle. Un lieutenant général, en

grand uniforme, descendu d'un petit escalier obscur, la traversa en

passant une main soucieuse dans ses cheveux, et en regardant à droite et

à gauche s'il était observé. Je crus reconnaître M. de Bourmont. Les

groupes se pressaient; il les parcourut en souriant aux femmes, en

pressant la main des officiers qui avaient suivi le mouvement du matin,

en adressant aux autres un regard de reconnaissance, de tristesse et de

regret, et en jetant de loin quelques mots caressans aux enfans. Peu

d'hommes ont eu plus d'art à faire valoir ces prestiges gracieux de

l'esprit qu'enseigne le besoin de plaire. Il avait été si malheureux!

Pourquoi a-t-il oublié plus tard ce qu'une infortune honorable, et qui

tiendra une place distinguée dans l'histoire, devait à une infortune

glorieuse dont le souvenir retentira dans tous les siècles?

Un autre personnage qui le cherchait probablement (je crois qu'ils

allaient partir ensemble) le rencontra presque sous mes yeux. C'était un

homme d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, dont les formes

lourdes et carrées n'annonçaient qu'un paysan à son aise, et qu'on

aurait pris tout au plus à son visage couperosé, à ses manières brusques

et tranchantes, à son chapeau rond de flibustier, à sa démarche

abandonnée et sauvage, pour un officier de marine en réforme. Il fit le

tour de la salle en promenant sur tous les convives un regard mort qui

étincela quand il arriva aux femmes. Ce rayon d'un feu cynique m'avait

effrayée chez Moreau et ailleurs; je me couvris de mon voile: je venais

de reconnaître Lecourbe.

L'aspect de cette table était pour moi un objet d'études toutes

nouvelles. J'étais dans le Jura, c'est-à-dire dans le pays le plus

caractérisé de la France, le jour de l'événement le plus extraordinaire

des temps modernes, et sur le théâtre où il venait de se passer. Je

cherchai à distinguer parmi les convives quelques unes de ces figures

saillantes que la nature semble avoir moulées pour l'histoire. À ma

droite était assis un homme que l'on appelait le commandant Vivian, et

dont la taille presque gigantesque, dont les cheveux noirs, épais et

crépus, dont la physionomie rude et austère contrastaient d'une manière

surprenante avec le son de voix le plus doux qui ait jamais vibré dans

mon oreille, et surtout avec le ton de conversation le plus

affectueusement obligeant, le plus réservé, le plus poli, dont une

voyageuse un peu aventurière ait jamais eu à se louer dans une auberge.

Il était souffrant encore d'une blessure très grave et presque

incroyable: un biscayen avait traversé sa poitrine, quelques lignes

au-dessous du coeur, à la bataille de Lutzen.

La conversation ne tarda pas à s'animer. On déplora des excès dont

l'éloignement trop subit du maréchal avait rendu la répression

impossible. Le café Bourbon, qui était le point de réunion des

royalistes, venait d'être livré aux violences de la populace. Une femme

charmante qui en faisait l'ornement, et dont tout le monde s'accordait à

louer la vertu, l'esprit et la beauté, avait été obligée de se réfugier,

au péril de sa vie, sur les toits d'une maison voisine. En général, ces

messieurs paraissaient fort opposés au gouvernement des Bourbons, mais

je n'avais pas conçu jusque là qu'une opinion aussi absolue que la leur

pût se concilier avec tant de modération et de bienveillance; je

m'expliquai cette idée en les regardant. La nature leur avait imprimé à

un si haut degré les signes de la force, que l'on concevait qu'un peuple

ainsi organisé aurait dérangé trop aisément l'équilibre du monde, si un

profond sentiment de la justice et une extrême douceur n'eussent tempéré

l'immense puissance physique dont ils étaient doués. Je me rappelai ces

rois géans dont l'imagination de Rabelais a doté la Touraine, et qui

étaient les meilleurs des hommes.

«--En dernière analyse, dit un jeune homme qui n'avait parlé jusqu'alors

qu'à basse voix, et qui cédait pour la première fois à l'entraînement

d'une conversation publique, à quoi cela nous mènera-t-il? À retomber

sous le sceptre d'un tyran... Je ne prendrai part à de semblables succès

que lorsqu'ils tourneront à l'avantage de la liberté!...

«À merveille! s'écria Vivian, riant aux éclats; je ne doutais pas que tu

ne revinsses encore ce soir à la république séquanoise.

«--Pourquoi pas? répondit le jeune homme.

«--Pourquoi pas? continua un troisième interlocuteur dont l'éloquence

originale et bizarre paraissait en droit de fixer exclusivement

l'attention des auditeurs, car un silence universel s'établit; pourquoi

pas? reprit-il en promenant un regard extraordinaire de calme et de

fixité sur la société attentive et muette, et en bourrant son nez de

tabac à quatre reprises, exercice qu'il renouvelait d'ailleurs à chaque

membre de ses périodes, et qui était comme la ponctuation de son

discours: il ne faudrait pour cela qu'apprécier nos forces et en faire

un bon usage; mais ce n'est pas dans l'état où nous sommes que nous

pouvons jouir des douceurs de la liberté. Nous avons des casernes, et

cela amène des soldats; nous avons des églises, et cela appelle des

prêtres; nous avons des maisons élégantes et ornées, et c'est ce qui

plaît aux riches. Comment voulez-vous être libres dans un pays où il y a

des riches, des prêtres et des soldats? Nos montagnes suffiraient dix

fois à loger sous leurs grottes et à nourrir de leurs herbages et de

leurs laiteries ce qui mérite d'être conservé dans la population. Un

peuple parvenu à cette hauteur n'a plus besoin, ni de sciences, ni

d'arts, ni de métiers, et une fois qu'on s'est mis au-dessus de ces

besoins, on est sûr d'être libre. N'est-il pas honteux pour nous de

l'être moins que les ours et les hiboux de nos rochers, nous à qui ces

rochers appartiennent au moins autant qu'aux ours et aux hiboux, et qui

ne savons pas être heureux, parce que nous ne daignons pas jouir de

l'indépendance facile que nous a donnée la nature. Si vous m'en croyez,

ajouta-t-il en plongeant solennellement trois doigts dans sa tabatière,

nous mettrons le feu ce soir à ces horribles repaires d'hommes, où tous

les despotes et toutes les factions viennent nous apporter des

séductions ou des chaînes? Bathilde, allez acheter six torches de

résine. Voilà de l'or.»

J'avoue que ce qui m'étonna le plus dans cette étrange allocution, ce

fut de voir qu'elle n'était accueillie que par une expression d'hilarité

complaisante et presque respectueuse, qui ne se communiqua pas à

l'orateur. Il garda son effrayante gravité et vida sa tabatière.

Je me trompe cependant; quelque chose m'étonna davantage. Un convive que

je n'avais pas remarqué, et qui s'était placé à l'extrémité la plus

obscure de la longue table, se leva tout à coup, et nous montra la

figure la plus martiale, mais la plus hétéroclite que j'aie observée en

ma vie. Il était mis avec une propreté assez recherchée, mais il n'avait

point de cravatte; des cheveux d'un noir d'ébène flottaient sur ses

larges épaules, et une barbe plus noire encore s'échappait du col de sa

chemise et à travers les plis de son jabot. «Tout cela est à merveille,

dit-il, et j'y souscris, sauf un point; car je suis prêt à brûler ma

jolie petite ferme, et j'invite à voir cela, ces messieurs ainsi que ces

dames; cependant, mon camarade, vous avez mal parlé des soldats, et nous

ne pouvons pas nous en passer; car nous avons, 1° une redoute à garder à

Saint-Laurent, auprès de ma ferme; 2° un poste essentiel à placer sur la

côte; 3° des troupes à échelonner pour la défense de la route de Lyon,

du moins tant qu'elle ne sera pas coupée, ce qu'on ne saurait faire trop

tôt. Il y a, mordieu, une belle position pour nos avant-postes entre

Beaufort et Meynal...

«--Meynal, dit brusquement Vivian!

«--Meynal», répéta brusquement un homme d'une figure sévère que je

n'avais pas encore entendu, mais dont j'avais remarqué seulement

l'impatience ironique et la dérision amère au milieu de toutes ces

folies. «Si Oudet vivait aujourd'hui!...

«--Oudet, s'écria le jeune homme qui avait parlé le premier: Si Oudet

vivait, ce ne serait pas le drapeau tricolore qui flotterait ce soir sur

la tour de l'Horloge; ce serait le drapeau rouge et noir du Jura.

«--Cela est possible, dit Vivian, mais il est mort, et notre république

avec lui. Que Dieu nous garde l'Empereur!...

«--Malédiction sur les tyrans de toutes les couleurs et de toutes les

dynasties, dit le jeune homme en se levant: Je bois ceci à la mémoire

d'Oudet, et j'y boirais du sang!

«--À Oudet, crièrent tous les convives. À Oudet, répétai-je en

tremblant: Quel est donc cet Oudet, ajoutai-je, en me retournant du côté

de Vivian: Qui a laissé de pareils souvenirs?...

«--Un grand homme mort trop tôt, me répondit Vivian, et qui, si la mort

l'avait respecté, aurait placé dans l'histoire un nom dont Napoléon

serait jaloux. Il était né dans un village qu'on appelle Meynal, et que

vous avez laissé, il y a quelques heures, à votre gauche, si vous

arrivez de Lyon.

«--Il est mort, repris-je, à Wagram.--À Wagram!...» C'était cet Oudet

dont le nom, dont le souvenir, dont la gloire planaient sur mon ame

comme une apparition, objet de tendresse et de terreur, de désir et

d'inquiétude, qui me poursuivait dans tous les pays, et qui vit pour ma

pensée, comme si une pareille existence ne pouvait pas se détruire. Il

me semble encore qu'il m'écoute et qu'il me lit.

Je ne dormis pas pendant quelques jours; j'écrivis. Voilà pourquoi je

retrace les souvenirs de cette soirée avec la précision et la vivacité

d'une impression récente. Au reste, j'ai visité beaucoup de pays, et je

ne crois pas qu'on puisse oublier jamais le Jura ni ses habitans.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 7 / 35 题