CHAPITRE CXLIV.

Approches du 20 mars.--Nouvelle du débarquement de Napoléon.

Depuis mon retour à Paris, j'étais chaque jour plus mêlée à toutes les

espérances des amis de Napoléon. Sans avoir le mot d'aucune intrigue,

j'en remplissais les missions avec toute la chaleur d'un enthousiasme

désintéressé, et, la main sur la conscience, j'étais un véritable

conspirateur sans le savoir. Ce qu'il y a de certain, c'est que pendant

l'époque la plus rapprochée du 20 mars, je fis un grand tort à la petite

poste. Il était bien rare qu'en ma qualité de _fama volat_, je n'eusse

pas quelque secrète missive à porter. Un matin, Regnault me chargea de

trois commissions de ce genre, en me disant de les remettre à un homme

qui m'aborderait en me demandant _comment se porte monsieur votre

oncle?_ Mon instruction était d'attendre cet homme dans un café du

passage Feydeau, d'y rester jusqu'à onze heures.

«Faut-il que je demande un reçu?

«--On vous le donnera sans que vous le demandiez, L'échange des lettres

se fait sur la reconnaissance d'une médaille; vous les apporterez

aussitôt.» J'allai en effet au café à neuf heures et demie; l'on

m'aborda avec la formule convenue; l'échange se fit comme il m'avait été

recommandé. Je connaissais très bien la personne; c'était un officier de

hussards. Il me parla assez lentement du retour de l'Empereur, et de

l'attente générale des militaires; qu'ils étaient tous comme des fous,

et lui le premier. Quand je rendis compte de ma mission à Regnault, il

murmura avec une colère mal déguisée: «Ces officiers sont bavards, ils

se battent comme des lions, mais cela jacasse comme des femmes.» Mais il

m'adressa personnellement mille choses flatteuses sur mon activité, ma

prudence. Je voyais très bien qu'il voulait me faire un point d'honneur

de la discrétion, et si j'avais été femme à profiter des occasions,

j'aurais largement été payée des services que je mettais, au contraire,

une espèce d'orgueil à rendre par souvenir et opinion. Je continuai ces

courses mystérieuses avec toute la discrétion d'un néophyte. Regnault,

par son ton confidentiellement important, excitait mes bonnes

dispositions, et je me croyais un personnage destiné à jouer un rôle.

Les dangers ne m'ont jamais effrayée, et j'y courais avec plaisir et

vanité. Le lendemain, 9 mars, il m'avait donné un rendez-vous à deux

heures; il me fit attendre long-temps: il était extrêmement agité,

tenant une lettre ouverte à la main. Il me fit entrer dans sa chambre à

coucher, et écrivit à la hâte les deux lignes:

«J'ai la certitude que Pontécoulant est contre nous. Brûlez...»

«Tenez, me dit-il, dépêchez-vous de porter cela au Marais, rue Barbette,

vis-à-vis l'hôtel Corberon. Vous demanderez M. Victor; vous vous

annoncerez de ma part; mais vous ne remettrez le billet que lorsqu'on

vous aura montré une médaille pareille à celle de l'autre jour. Retenez

bien la réponse, mais ne l'apportez pas écrite; il peut arriver un

accident: il faut tout prévoir.

«--Eh bien! reprenez votre billet; je dirai tout de vive voix.

«--Non, non, il faut qu'on voie, par un signe palpable, que cela vient

de moi. Souvenez-vous bien de me rapporter le billet.

«--Ah! dis-je en riant, et l'accident?

«--Vous avez raison. Déchirez le billet vous-même.

«--Soyez tranquille.» Et me voilà partie, fière de ma mission, comme si

le bonheur de la France en eût dépendu.

En tournant la rue Barbette au Marais, le conducteur arrête pour

demander l'hôtel à un homme de fort bonne mine. «Est-ce que vous y

allez, demanda-t-il au cocher. C'est Victor que vous cherchez,»

ajouta-t-il en me regardant d'un air qui me le fit prendre pour un agent

chargé de m'arrêter! Cette idée me frappa tellement, que rouler le petit

papier et le jeter furtivement dans ma bouche fut l'affaire d'une

seconde. «Je vais au numéro 22,» m'écriai-je.

«--Il me semble qu'il n'y en a pas dans la rue.» Et après cette parole

il disparut. Mais lorsque le cabriolet vint à s'arrêter, le même homme

se présenta pour me faire descendre. J'avoue que je me crus déjà en

puissance de police; mais le billet étant en sûreté, je sautai lestement

sans prendre la main qu'on m'offrait. Mais toutes mes craintes

s'évanouirent; c'était presque un confrère. Regnault rit beaucoup quand

je lui racontai ma frayeur et ma précaution pour le billet; la présence

d'esprit que j'avais montrée accrut encore sa bonne opinion sur ma

sagacité, et sur une prudence que je savais si bien avoir pour les

autres après en avoir toujours tant manqué pour moi-même.

Je fus à même de remarquer ce jour-là que jamais l'excès de prévention

de Regnault pour Napoléon n'avait été plus loin. Naturellement éloquent,

il ne le fut jamais davantage, et s'enflamma même jusqu'à revenir sur la

campagne de Russie et celle de 1814, pour en enlever tous les torts à

son idole.

«Je sais bien, lui dis-je en riant, que ce n'est pas Napoléon qui a fait

geler et neiger; mais, au fait, qu'allait-il faire dans cette Russie? Le

beau pays à conquérir! la France vaut bien qu'on s'en contente.

«--Aussi l'Empereur ne veut plus de guerre...

«--Il revient donc, m'écriai-je vivement?

«--Dans une quinzaine, vous irez le voir aux Tuileries.

«--Êtes-vous fou?

«--Pas le moins du monde.

«--Et vous croyez que cela se passera sans plus de façon.»

À cela je lui fis quelques objections si pressantes, qu'il s'emporta

jusqu'à la colère. Cette petite altercation nous avait fait passer une

heure, et éloignés de notre objet, Regnault y revint de lui-même en me

donnant deux nouvelles commissions, dont l'une auprès de Cambacérès. Il

me recommanda de bien regarder en sortant si l'on m'observait, et de

prendre un cabriolet un peu loin. J'ai déjà dit que sans savoir le mot

des intrigues, j'avais mis une sorte de vanité à ces services, vanité

qui me faisait mépriser le danger. Plus instruite, je ne redoutais pas

davantage les espions; d'ailleurs, quand on se sait observé, il est si

aisé de dérouter l'attention. Il suffit de la fixer sur des démarches

insignifiantes pour la détourner de celles qu'on veut cacher. Aux

approches du retour de Napoléon, la police était ou aveugle ou complice;

car j'ai surpris des signes d'intelligences faits par des officiers à

l'heure même de la parade, au mot d'ordre et sous le balcon du roi. Je

me rappelle avoir déjeûné, dans les premiers jours de mars, dans un café

qui fait le coin de la rue de l'Échelle, avec plusieurs militaires

habillés en bourgeois. On se faisait des signes, on se montrait des

cocardes, des proclamations vraies ou fausses: on peut dire que les

conspirateurs jouaient cartes sur table.

Je ne pouvais croire que si Napoléon revenait, Ney partirait avec le

roi. Dans tout cela, lui seul m'occupait et m'intéressait; et je ne

voyais pas trop comment il réussirait à faire cadrer le passé et le

présent. La dernière fois que je vis Regnault, il me parla encore du

maréchal, et de manière à m'effrayer. «Il a, disait-il, bien durement

conseillé l'abdication. Je ne sais pas trop de quel oeil l'Empereur va le

revoir.--Et moi je pense que Ney sent trop sa propre gloire pour se

laisser regarder de travers,» lui répondis-je avec une émotion secrète

qui semblait me faire pressentir que ce retour allait lui devenir fatal.

Je ne vis pas une seule fois Mme Regnault dans ces visites pourtant si

fréquentes à son hôtel; il me semble qu'elle était à sa terre, ignorant

tous les mouvemens que son mari se donnait.

Quelques jours après la fatale catastrophe du général Quesnel, Regnault

me parut extrêmement joyeux, quoique très agité. Il me lut quelques

lignes que je ne me rappelle pas assez pour les citer, mais qui venaient

de Porto-Ferrajo. Il me demanda «si je croyais pouvoir me fier

absolument au dévouement de Léopold?

«--Oui, lui-dis-je, pour tout ce qui me concerne; peut-être même pour

autre chose. Mais son avenir m'a été confié par sa mère, et je n'en

jouerai pas le bonheur contre des folies politiques. Si l'on se bat,

Léopold sera le premier à son poste: voilà tout ce qu'en fait de

dévouement vous devez attendre de lui.

«--Vous n'avez pas le sens commun, ma pauvre amie; il y a de l'étoffe

chez vous, mais votre tête gâte tout.

«--Vous croyez? Réellement, vous rêvez donc tous le retour de

l'Empereur?

«--Rêver est excellent; si vous voulez lui présenter votre nouvelle

passion, allez à Barême, vous y avez des amis, et là vous pourrez

demander à l'Empereur une lieutenance pour Léopold.»

Je regardais Regnault d'un air ébahi et presque stupide. Il me poussait

d'autres papiers sous les yeux, que je n'osais pas lire, tout entière

absorbée par des paroles énigmatiques. Mais Regnault aimait Napoléon de

si bonne foi, que cela pouvait s'appeler bien plus une vertu de

reconnaissance qu'un intérêt de sédition. «Laissez faire les événemens,

disait-il, la France reprendra son rang avec lui; l'idolâtrie de l'armée

est telle pour cet homme, que tout lui deviendra possible.

«--Convenez, entre nous, sans phrases, que l'armée est bien bonne?»

Paroles qui ne venaient pas de ma pensée, mais destinées à lui arracher

la sienne tout entière; car je me plaisais autant que lui-même à cette

extase continuelle d'admiration.

«Mon Dieu! on fait beaucoup sonner le bonheur pour les soldats de n'être

plus exposés à une mort de chaque jour; mais les dangers sont la vie du

soldat...

«--Cependant vous disiez tout dernièrement que si Napoléon revenait, il

ne serait plus le même?

«--Cela est bon à dire pour le moment, c'est une excellente phrase de

préface. Au fond, il nous faudra des hommes et des millions; mais, soyez

tranquille, on les trouvera.

«--C'est ici le cas de dire,» répliquai-je:

Qu'il se montre, il deviendra le maître.

Un héros qu'on opprime attendrit tous les coeurs;

Il les anime tous quand il vient à paraître[1].

À cette citation, faite, je l'avoue, avec un peu de prétention, je crus

que Regnault allait perdre la tête. Il écrivit à la hâte quelques mots,

et pendant ce temps on vint lui apporter un énorme paquet de papiers; il

les parcourut, et brûla tout aussitôt, à l'exception d'une lettre qu'il

me fit lire. Elle était de Mouton-Duvernet; Regnault savait que je le

connaissais depuis les campagnes d'Allemagne. Hélas! cette lettre que

Regnault me dit de garder, lettre absolument sans importance politique,

manqua de me devenir funeste, un an plus tard, dans les premiers jours

de mars 1816.

Le lendemain de cette visite, Léopold, qui dînait souvent avec des

officiers, ses anciens frères d'armes de la guerre de Russie, vint tout

agité, dès huit heures du matin, m'annoncer qu'il partait avec trois de

ses anciens chefs, qu'il reprenait du service, qu'à coup sûr l'Empereur

serait à Paris dans peu avec Marie-Louise et le roi de Rome.

«Va-t'en voir s'ils viennent, _Jean_!» fut la seule réponse que je fis à

ce qui me semblait le comble de l'extravagance; mais cette extravagance

me gagna subitement, et ma discussion avec Léopold durait encore, quand

trois personnes qui vinrent me rendre visite, m'assurèrent que, pendant

qu'on perdait à Paris le temps en _si_ et en _mais_, Napoléon faisait

ses affaires, qu'il avait avec lui assez d'hommes tant Polonais que

_grognards_, pour tenter un coup de main; que les munitions et l'or ne

lui manqueraient...--«Ni les coeurs, ni les bras,» s'écria Léopold, avec

une énergie qui attira sur sa figure inspirée tous les regards, et me

fixa, moi, immobile à ma place. Sans chercher à justifier la cause d'un

si brûlant enthousiasme, son spectacle était trop entraînant pour que je

restasse froide à côté de Léopold. Il me semblait retrouver en lui

l'idole de mes plus beaux jours, le héros de ma constante admiration,

c'était Ney dans toute son énergie, patriotique et militaire... Dès que

je fus seule avec Léopold, il me dit: «Ne nous quittons pas; allons

ensemble nous joindre aux fidèles serviteurs d'une haute infortune,

vaincre ou succomber auprès de l'Empereur, mon amie! mon amie! ce sera

une belle page dans notre histoire.

«--Que fera Ney?

«--Qui le sait? Il est tout au nouvel ordre de choses, il attendra

l'événement.

«--Vous avez tort, Léopold; vous jugez avec aigreur le maréchal; il

n'est pas homme à chercher la gloire de la prudence. Si quelque chose

est changé dans ses sentimens, c'est qu'il pense que cela est mieux pour

la France. Léopold, si mon repos vous est cher vous attendrez quelques

jours.

«--Mon amie; ce départ est la seule chose que je ne puisse vous

sacrifier. Tous mes préparatifs sont faits, je n'ai plus qu'à monter en

chaise de poste.» J'eus la force de résister, mais non pas celle de le

convaincre. Il me quitta bon gré mal gré, et je ne le revis que le 20

mars, dans la foule qui porta l'Empereur en triomphe, à neuf heures du

soir, par le grand escalier que S. M. Louis XVIII avait descendu à

minuit pour quitter le trône et la France.

Sur ces entrefaites Napoléon débarquait à Cannes. Le 6 mars je

traversais les Tuileries, après avoir rencontré Regnault, qui m'apprit

l'événement et qui avait l'air fort inquiet. Comme il me quittait tout

effaré, j'aperçus Ney sortant du château, et causant au milieu d'un

groupe d'officiers. Il me vit, et je profitai de cette heureuse

inspiration de nos regards pour lui faire un signe auquel il était

convenu entre nous de nous rendre toujours. Je pris un cabriolet pour

aller attendre chez moi le maréchal. Dans une angoisse où il me semblait

que j'allais perdre la raison, je marchais à grands pas dans ma chambre,

je courais à l'antichambre. À sept heures du soir j'arrêtai la pendule

pour échapper à l'impatience que me causait l'aiguille immobile. N'en

pouvant plus, je me jetai à genoux devant mon lit, enfonçant ma tête

brûlante dans les couvertures, de manière que je n'entendis pas arriver

le maréchal, et me trouvai enlevée et pressée dans ses bras avant d'être

revenue à moi-même. Le bonheur fut inexprimable, mais de courte durée.

Ney avait cédé à l'intérêt de mon abattement, dont il devinait le motif;

mais ce motif lui rendit aussitôt le visage sévère, lorsqu'avec un

accent passionné je lui dis, me pressant fortement sur son coeur:

«N'est-ce pas que vous ne marcherez jamais contre lui?» Ce _n'est-ce

pas_ était un souvenir de nos plus heureux instans, une de ces paroles

inachevées qui représentent tout un monde d'illusions, que le mystère

protége contre l'oubli, et dont le coeur retient toujours le sens

puissant et magique. L'interpellation magnétique me valut, hélas! une

brusque réprimande que j'étais d'autant moins disposée à souffrir

patiemment, que je la trouvais on ne peut plus déplacée. «Vous partez

donc, heureux et content d'être choisi pour marcher contre Napoléon,

ayant promis d'arrêter l'Empereur.

«--Il ne l'est plus: il ne revient que pour perdre la France. Si vous

n'étiez femme, je vous demanderais raison de votre opinion...

«--Séditieuse, n'est-ce pas?

«--Oui, et, de plus, extravagante. Ida, si vous tenez à mon amitié,

croyez-moi, sachez réprimer le délire de vos passions.

«--À commencer, M. le maréchal, par celles qui firent si long-temps ma

félicité et ma gloire.»

«--Mauvaise tête.

«--Pas si mauvaise, ce me semble, car elle ne tourne pas à tout vent.

«--Eh bien! ayez vos opinions, mais ne m'en parlez plus.

«--Cela vous blesse donc les oreilles?

«Il suffit que vos idées soient contraires à mes nouveaux devoirs, pour

que vous deviez me les taire.» Ici j'éclatai par douleur et comme par

pressentiment.

«Vos nouveaux devoirs! et voilà ce que vous avez de mieux à dire à celle

qui vous en a connu d'autres, qui vous a vu grandir sous celui que vous

courez combattre! Ah! sans doute je vous parle pour la dernière fois. Je

vous l'ai dit, je le répète, vous êtes peut-être celui des maréchaux qui

aurait dû le moins se séparer du culte de l'empire, auquel moi, dans ma

nullité, j'ai voulu être fidèle de coeur. Il n'y a pas besoin de

conspirer, de trahir personne, mais on peut se tenir à l'écart et

attendre.

«--Adieu, Ida, pour toujours adieu!» Et il me quitta. J'étouffais, mes

larmes coulaient en abondance; je restais debout; immobile, écoutant ses

pas fugitifs, je pressais mes mains contre mon coeur comme pour

l'étouffer; ses pas ne retentirent plus dans l'escalier, la porte

cochère retomba lourdement, j'entendis un cabriolet s'éloigner, et

pendant deux heures je cessai presque de vivre.

J'eus à peine la force de m'étendre sur mon lit, où le sommeil vint

heureusement me saisir. On m'éveilla de bonne heure en m'apportant une

lettre de Léopold. Il m'envoyait des extraits des proclamations qu'il

avait ramassées sur toute la route «Ah! pourquoi, ajoutait Léopold,

n'êtes-vous pas avec moi? rien alors n'égalerait mon bonheur.»

Je courus porter cette lettre à Regnault. Je le trouvai plus agité que

moi-même, quoiqu'il n'eût pas les mêmes raisons d'émotion. Il me blâma

d'avoir laissé partir Léopold sans l'en prévenir. Je crus que la tête

lui tournait. Il tenait une de ces proclamations et une lettre de M.

Bonnest; puis, tout en marchant, il s'écria: «Le général Marchand est à

Grenoble; il n'aime pas l'Empereur. Ney part pour Besançon. Le

débarquement est un coup de tête dont Napoléon n'a pas calculé toutes

les chances difficiles. Il a mal fait de ne pas se rapatrier avec Murat.

«--M. le comte, tout cela me paraît encore un rêve.

«--Oh! non;... le gant est jeté, la partie engagée... Mais croyez-vous

réellement Ney dans l'intention de marcher contre l'Empereur?

«--Nul doute.

«--Il vous l'a dit?

«--Et presque d'une manière trop significative, en commençant contre moi

la guerre. Ney prétend que ce retour serait fatal à la France, et Ney

est la loyauté même; il ne dit que ce qu'il pense, et il agit comme il

dit; je lui dois au moins cette justice. Je n'ai pas à me louer de ses

adieux; il résistera, soyez-en certain.

«--Eh bien! dans ce cas, tout est perdu.

«--Que ne restait-il donc dans son île, votre Empereur! Mon Dieu! il y

était si tranquille.

«--La plaisanterie est excellente.

«--Excellente! non, sans doute, mais juste. Consultez l'embarras où vous

êtes, le trouble qui vous agite, et vous penserez comme moi.»

Je rentrai petit à petit dans ses idées, et je lui annonçai que puisque

Ney était parti pour Besançon, j'allais y aller aussi. Regnault parut

ravi de ma résolution.

Je trouvai en rentrant une lettre qui me fit changer d'itinéraire et je

partis pour ce voyage impromptu, et sans avoir, dans un trajet de

quarante ou quarante-cinq heures, d'autre pensée fixe que l'incertitude

de ce que j'allais dire à Ney? Comment va-t-il me recevoir?... Partout

l'aspect des troupes suffisait pour me faire juger que Napoléon n'aurait

qu'à reparaître au milieu d'elles pour ramasser encore une fois la

couronne. Ce spectacle en quelque sorte de la destinée qui se

prononçait, ne faisait qu'augmenter mes angoisses sur le maréchal... Je

ne pourrai l'aborder; ai-je encore le droit et aurai-je encore le

courage de lui parler après le cruel adieu de Paris?

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 6 / 35 题