Au commencement d'avril, mois pendant lequel la pluie ne cessa
pas de tomber, la 2ème division reçut l'ordre de relever la 3ème
division impériale qui avait réussi à pénétrer jusqu'à Saint-Eloi, en
faisant exploser sept mines sous les tranchées ennemies. Celles-ci
occupaient la crête d'un monticule dominant le pays environnant,
et faisant face au village de Saint-Eloi. De cette éminence, les
Allemands pouvaient observer à loisir les positions anglaises sur une
étendue de plusieurs milles, et il était devenu important de les en
déloger. L'avance anglaise avait presque complètement renversé la
situation; les tranchées allemandes avaient disparu et les cratères
formés par l'explosion des mines souterraines s'avançaient jusque
dans les tranchées de support de l'ennemi. Le terrain, cependant,
était complètement bouleversé, et les sept cratères se remplissaient
rapidement de l'eau environnante, tandis que la pluie incessante créait
chaque jour des lacs nouveaux, réunis entre eux par des marais gluants;
la terre pulvérisée prenait sous la pluie la consistance d'une colle
infecte, tandis qu'au milieu de ces flaques putrides apparaissait ça et
là le cadavre d'un Allemand immobilisé par la mort dans d'effrayantes
postures. Tel était l'état des choses lorsque la 2ème division
canadienne reçut dans la nuit du 4 avril, l'ordre de relever la 3ème
division impériale, épuisée de fatigue, et affaiblie par ses pertes.
Les tranchées prises d'assaut étaient encore pleines de morts et de
blessés, et l'on constata qu'il n'existait réellement plus de ligne de
front, celle-ci ayant été déchirée de toutes parts par les explosions;
il fallait se contenter de tenir comme on pourrait au moyen de
patrouilles et de postes de bombardiers placés partout où l'on pourrait
trouver ou improviser un abri quelconque.
La 6ème brigade canadienne, supportée par les mitrailleuses, y compris
celles du 22ème que commandait le lieutenant P. S. L. Browne, réussit à
faire évacuer les blessés et à établir une sorte de système de défense,
en dépit d'un vrai déluge de projectiles ennemis, les canons allemands
tirant de tous les angles possibles dans le but de détruire entièrement
cette position. Il fallait se hâter de s'y retrancher tant bien que
mal. Des escouades prises dans le 22ème et d'autres unités de la
brigade se risquèrent à travers la mitraille et pataugèrent péniblement
dans la boue épaisse jusqu'aux avant-postes où, l'obscurité aidant,
ils s'efforcèrent fiévreusement de construire des tranchées sans
lesquelles la situation n'eût pas été tenable. Il convient de dire que
ces pionniers ne dépassaient pas en bravoure leurs camarades de la 6ème
brigade, qui, couchés dans la boue, trempés par la pluie, bombardés,
canonnés et mitraillés par l'ennemi, n'en continuaient pas moins à le
contenir par une indomptable résistance.
En dépit de ces terribles désavantages, le terrain conquis fut
conservé, et ces quelques groupes de Canadiens privés de tout support
tinrent en respect les hordes allemandes jusqu'au matin du 6 avril.
A l'arrière, on était empêché, le jour, par les barrages ennemis et
le feu intense de ses mitrailleuses de leur envoyer des renforts; la
nuit, l'obscurité était si grande que les partis de secours perdaient
le sens de la direction et s'égaraient complètement dans la mer de
boue. Tour à tour les quartiers-généraux de bataillons, de la division
et de la brigade se virent couper leurs communications. Il y eut des
avant-postes anéantis et dont on n'entendit plus jamais parler. Des
courriers héroïques s'aventurèrent à tour de rôle dans les marais
gluants pour porter des messages importants aux courageux défenseurs,
mais tous succombèrent aux coups des francs-tireurs allemands. Même les
pigeons-voyageurs, notre suprême ressource en pareil cas, ne purent
être utilisés, car l'éclatement des explosifs leur donnait la mort au
moment où ils volaient en cercles avant de trouver leur direction.
Les cartes n'avaient plus d'utilité, tellement les projectiles et la
pluie avaient modifié le terrain; à la place de monticules familiers
on trouvait un cratère rempli d'eau ajoutant encore à la désolation
d'une vaste mer boueuse. On ne pouvait même plus reconnaître les quatre
grands cratères, dont le principal avait 175 verges de longueur sur
80 de largeur. Les rafales du vent, la pluie et le brouillard épais
empêchaient les aviateurs de prendre l'air et de reconnaître les
positions de l'ennemi, et il n'était même pas possible de supporter au
moyen de l'artillerie les tenaces défenseurs accrochés là-bas aux bords
de leurs cratères remplis d'eau et tenant tête héroïquement à l'ennemi.
L'aube du 6 avril éclaira faiblement le paysage dévasté sur lequel
flottait comme un suaire l'épais brouillard particulier à ces contrées.
Quelque part dans cette désolation, les Canadiens, couverts de boue,
affamés, altérés, les yeux hagards à force d'insomnie et des fatigues
indescriptibles supportées pendant trois jours consécutifs, attendaient
avec une sombre énergie l'attaque de l'ennemi.
Elle se produisit le long du chemin allant de Wytschaete à Saint-Eloi,
où l'on vit déboucher tout-à-coup des masses d'infanterie allemande.
Pour comble de malheur, la plupart des fusils des Canadiens ne
fonctionnaient plus, rendus hors d'usage par la boue, et les
mitrailleurs du 22e n'obtenaient plus qu'une détonation de temps en
temps de leurs armes détraquées. Jurant et pleurant de rage, nos hommes
voyaient échapper l'occasion de se venger de l'ennemi; les Allemands
trouvèrent une brèche près du centre gauche, s'y répandirent comme une
marée et balayèrent les quelques groupes obstinés qui s'opposaient à
leur avance.
Le reste des postes avancés, menacés de destruction ou d'encerclement
tentèrent de battre en retraite sous la protection de la 5e brigade de
mitrailleuses, mais celle-ci se trouva bientôt repoussée et enveloppée.
Se servant de leurs armes comme de massues, les mitrailleurs
s'ouvrirent un chemin dans les rangs ennemis, et c'est ainsi que le
lieutenant Brown et cinq de ses hommes purent rejoindre ce qui restait
de la 6e brigade et retraiter avec elle, sous une pression furieuse des
Allemands, jusqu'aux lignes anglaises qu'ils avaient quittées quelques
jours auparavant.