_La seconde campagne qui s'est ouverte après la dénonciation de
l'armistice se poursuit dans des conditions particulièrement
défavorables pour les correspondants de guerre, non autorisés, du côté
bulgare comme du côté turc, à suivre les opérations. Notre envoyé
spécial Georges Rémond n'a cependant point abandonné le projet de se
rendre sur le front, «sachant par conviction et par expérience qu'il n'y
a jamais rien d'impossible ni d'absolu en Turquie». Il nous adresse, en
attendant, des lettres fort intéressantes sur l'état d'esprit à
Constantinople, les difficultés et les incertitudes du nouveau
gouvernement pendant la première semaine qui a suivi la reprise des
hostilités. En voici des extraits:_
... On peut nettement démentir aujourd'hui les bruits, qui ont couru
ici, après la révolution, de rixes, de batailles même entre officiers et
soldats vieux et jeunes Turcs à Tchataldja: ils sont contredits de
partout. Les divers articles parus à ce sujet dans plusieurs journaux
sont puisés aux sources les plus douteuses. D'après les officiers du
parti de Nazim, que je connais personnellement, et qui me l'ont assuré,
toute l'agitation s'est bornée à des discussions de café. Et quant à la
marche qu'on avait annoncée d'Ahmed Abouk sur Constantinople, c'était
une pure légende forgée de toutes pièces.
[Illustration: Les Asiatiques appelés par la Turquie à la défense
suprême de son empire d'Europe: cavaliers kurdes traversant
Constantinople.]
Il faut le constater une fois de plus: l'âme musulmane n'a pas de
réactions; la victoire de l'adversaire lui paraît une sorte de fatalité
divine devant laquelle il convient de s'incliner. Un Turc est infiniment
lent à se ressaisir. Ou plutôt, il ne se ressaisit point, mais dit
simplement: «Allons! voilà que je me suis cassé le cou, voyons un peu si
celui-ci réussira mieux. Il ne tardera guère, lui non plus, de se rompre
les os à si dur jeu; je reprendrai alors ma place.»
... J'ai rendu visite à Noradounghian effendi, le ministre d'hier, très
étonnante tête au nez démesuré, aux yeux brillants de vieil oiseau qui
se serait coiffé d'un fez; il parle des événements avec une
tranquillité, une objectivité étonnantes, sans amertume. Il nous reçoit
familièrement entre sa femme, sa fille, qui, lorsqu'il était ministre et
se trouvait absent, répondait à sa place aux journalistes. Il est tout
petit, disparaît dans un grand fauteuil au milieu de son vaste salon
meublé à la façon de celui d'un dentiste de première classe, et
s'exprime avec une voix douce aux inflexions subtiles. «Oh! nous dit-il,
ce n'est pas un si grand changement! Mon successeur sera tout d'abord
obligé d'étudier le dossier des diverses communications faites aux
alliés et aux puissances par la voie de nos représentants à Londres, et
notre correspondance avec ceux-ci; après quoi ses conclusions ne
différeront pas très sensiblement de celles auxquelles nous étions
arrivés.» Et cela est vrai, ou du moins possible, et en tout cas assez
mélancolique. Les révolutions ne servent de rien ou presque: on supprime
des individus, on ne change pas le cours des événements.
... De la guerre, peu ou point de nouvelles. Les comptes rendus des
opérations de ces derniers jours sont nuls, ou absurdes, ou
contradictoires. Tandis que les Bulgares, eux, ont un plan de campagne
fort simple: s'emparer d'Andrinople et s'établir de façon inexpugnable
sur la ligne de l'Ergène, embouteiller les troupes de Gallipoli et
attendre une offensive possible du côté de Rodosto,--les forces turques
se trouvent bien dispersées et incertaines de ce qu'elles doivent faire.
Elles comprennent aujourd'hui un corps d'armée de débarquement, le 10e,
commandé par Kourchid pacha et Enver bey; un corps d'armée de 50.000
hommes, à Gallipoli, commandé par Fakri pacha et Pethi bey; et enfin six
corps d'armée, dont trois de réserve, soit environ 150.000 hommes, à
Tchataldja. Il y aurait là 300 canons venus d'Allemagne par la voie
roumaine, en plus de ceux qui s'y trouvaient déjà.
C'est Enver bey qui pousse à la guerre à outrance, voulant, dit-il,
sauver l'honneur de la patrie. Et, m'assure-t-on de très bonne source,
Mahmoud Chefket, anxieux de l'insuccès, inquiet de ce que deviendront le
gouvernement, la ville de Constantinople, après une défaite, des
désordres terribles qui peuvent éclater, répond à Enver: «Mais vous
prenez la responsabilité de tout!» Et Enver: «Je la prends, je la prends
tout entière et sur moi seul; il n'y a pour le moment nulle raison de
désespérer.»
Tel est l'état d'âme des uns et des autres. Mais la foi populaire
manque; l'indifférence est complète à Stamboul presque autant qu'à Péra.
Sur le passage des soldats, pas un cri d'enthousiasme, pas un mot; à
peine tourne-t-on la tête. D'où tire-t-on encore tous ces hommes qu'on
embarque pour les ports de la Marmara ou qu'on dirige vers Tchataldja?
Ils ont assez bonne mine; ce sont de beaux hommes, seulement un peu
lourds (ils fondront d'ici peu), bien armés, bien vêtus, bien chaussés;
mais avec quoi seront-ils nourris, avec quoi paiera-t-on les vivres? Il
n'y a plus un sou dans les caisses. Les tentatives d'emprunt aux banques
étrangères ont échoué; on va faire une émission de papier monnaie,
pressurer encore les provinces d'Anatolie. Cela durera quinze jours, un
mois. Mais après? Ce sera la famine, car les terres n'ont pas été
ensemencées. Et qu'arrivera-t-il quand ce grand-nombre de soldats
volontaires, kurdes, arabes, tcherkesses, venus avec leurs chevaux dans
l'espoir d'un gain, d'un pillage quelconque, se verront battus, frustrés
de tout profit et ayant sous les yeux la tentation d'un grande ville
regorgeant de tous les biens du monde?
Pour le présent, il n'est pas douteux que le nouveau gouvernement ait
fait de grands efforts afin de secouer et de réveiller ce peuple. On a
trouvé des chevaux, de l'argent même, réorganisé l'intendance, levé des
contributions, cherché de toute façon à exciter l'enthousiasme de la
foule. Les femmes turques se réunissent, font des meetings, offrent
leurs bijoux, adressent des lettres aux souveraines d'Europe. Enfin on
travaille, on s'efforce de toutes façons, en tous sens... Trop
tard?--Sans doute, mais, quoi qu'on en ait dit et sans le moindre parti
pris, je crois que les Jeunes-Turcs sont tout de même moins incapables
et moins apathiques que les vieux, et que, s'ils avaient eu, au début de
la guerre, les affaires en mains, la défaite n'eût peut-être pas été si
rapide, ni si complète.
... Je ne sais si nous assistons aux derniers jours de Constantinople,
mais jamais ce paysage de pierre, d'eau, de maisons de bois, de
vaisseaux, de collines, de cimetières et de jardins à l'abandon n'a été
plus beau. L'autre soir, au crépuscule, le spectacle semblait tenir de
quelque magie, et à l'entrée du pont de Galata on s'arrêtait presque de
respirer pour ne pas briser d'un souffle une vision si rare et trop
précieuse pour demeurer. Pas une brise, pas un petit nuage, pas un pli
d'eau, pas une brume; la silhouette des minarets, des dômes, des petites
maisons, des bois de cyprès, était intaillée dans l'immense pierre verte
du ciel, dont l'émeraude se transformait en saphir vers le zénith.
C'était le plus merveilleux camée qu'on pût voir. Et je pensais que,
malgré tout, Loti avait raison: que c'est là une oeuvre d'art turque;
que ces barbares ont marqué ce pays au point que, sans eux, on ne le
reconnaîtra plus.