LA TRANSMISSION DES POUVOIRS

Ce fut, avant la longue ovation populaire et l'éclatante réception de

l'Hôtel de Ville, une minute d'histoire, brève, émouvante vraiment, que

la cérémonie de la transmission des pouvoirs présidentiels.

Les rares et privilégiés témoins garderont le souvenir de cette scène.

Tandis que les abords du palais de l'Elysée se garnissaient de troupes

et d'une foule impatiente, les principaux de l'État se réunissaient dans

le magnifique salon des Ambassadeurs. M. Fallières, dont la dernière

minute de pouvoir approche, semble avoir oublié l'échéance imminente,

comme M. Antonin Dubost et M. Deschanel semblent avoir oublié qu'ils

auraient pu être les héros de cette cérémonie, et qu'ils y avaient

prétendu. Les trois présidents, les ministres, les membres des bureaux

des deux Chambres, forment des groupes qu'enluminent un grand cordon

rouge, des écharpes tricolores et que domine la haute taille d'un

secrétaire de la Chambre, M. Maginot. Dans le murmure des conversations,

nul bruit n'arrive du dehors, et c'est une surprise lorsque M. Bourély,

le jeune sous-secrétaire d'Etat aux Finances, dit:

--Le canon!

Et aussitôt, pénétrant, par les larges antichambres et les salons vides,

jusqu'à M. Fallières, soudain immobile et grave, les notes larges de _la

Marseillaise_ annoncent l'arrivée du nouveau président.

M. Poincaré arriva fort simplement, tout gentiment, accompagné de M.

Briand, son successeur à la présidence du Conseil, et l'on put

remarquer, sans grand effort d'observation, que M. Briand paraissait

aussi heureux, pour le moins, que M. Poincaré d'un événement à la

réalisation duquel il n'avait pas été étranger.

M. Poincaré se plaça droit en face de M. Fallières, derrière lequel

disparut M. Briand. Il fallut que M. Barthou, vice-président du Conseil,

tirât par la manche son trop modeste président pour que celui-ci avançât

sur la première ligne,--ce qui, d'ailleurs, le rapprocha du sévère M.

Antonin Dubost. M. Fallières était exactement à égale distance du

président de la Chambre, à sa droite, et du président du Sénat, à sa

gauche, comme il est absolument nécessaire pour l'équilibre

constitutionnel. Il avait derrière lui la jeune cohorte des ministres.

Jeune, en effet; l'air de jeunesse de ce ministère est, de ses qualités,

une de celles qui frappent d'abord, l'observateur, et le réjouissent.

Les deux discours s'échangèrent.

Il y eut, dans la façon dont ils furent dits, des différences que nous

signalons à l'histoire. M. Fallières _lut_ le sien, qui fut fort

approuve, d'ailleurs, et jugé excellent. Au contraire, M. Poincaré _dit_

le sien, et d'une voix nette, bien articulée, qui donnait leur pleine

valeur à ses fortes et nobles paroles. M. Fallières avait commencé par

parler très courageusement, et c'est «après», à la réponse de son

successeur, qu'on le vit s'émouvoir, d'une douce et digne émotion de

brave homme. Au contraire, la première parole de M. Poincaré fit mine de

s'étrangler un peu dans sa gorge; la seconde passa mieux, et, dès la

troisième, le nouveau président de la République montra la plus grande

maîtrise de soi-même.

C'est qu'il était vraiment, ces brèves paroles échangées, président de

la République,--tout de bon. M. Fallières s'avança vers lui, les deux

mains tendues, puis s'en retourna à sa place,--ancien président.

La cérémonie avait duré six minutes.

Il avait fallu six heures, au Congrès de Versailles, pour préparer ces

six minutes-là.

--Et maintenant, messieurs, dit M. Fallières, nous allons procéder à la

transmission matérielle des pouvoirs.

Ce disant, il emmena vers son ancien cabinet le nouveau président.

Qu'allait-il donc lui transmettre? Le collier et le grand cordon rouge

de la Légion d'honneur, et aussi l'écritoire d'où sortira demain la

destinée même de la France.--R. WEHRLI.

L'Illustration, No. 3652, 22 Février 1913 · 第 11 / 50 题