Un volume in-folio magno, vélin, à deux colonnes, miniatures, vignettes
et initiales; fin du XIVe siècle; relié en maroquin citron, aux armes de
France sur les plats.
Exemplaire dont j'ai fréquemment cité les variantes sous la désignation
de _Manuscrit du duc de Berry_. En effet, il porte à la fin la signature
de Jean, duc de Berry, prince qui devra sa renommée à la passion qu'il
montra toute sa vie pour les beaux livres et pour les objets d'art de
tous les genres. Ce volume étoit digne de figurer parmi les meilleurs de
la librairie du frère de Charles V, soit pour la perfection de la
calligraphie, soit pour l'intelligente exactitude de la transcription.
Après le manuscrit de Charles V, nº 8395, c'est, à mon avis, le meilleur
guide que l'on pourroit suivre.
Début: «Ce sont les Croniques de France selon ce quelles sont composees
en leglise Saint-Denis en France.
«Cilz qui ceste oeuvre commence a tous ceulx qui ceste histoire liront
salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs gens doubtoient de la
genealogie des rois de France de quel original et de quel lignie ilz
sont descendus emprist il ceste oeuvre a faire par le commandement de
tel homme que il ne pot ne ne dubt refuser. Mais pour ce que sa
lettreure et la simplesce de son engin ne souffist pas a traitier de
oeuvre de si haulte histoire, etc.»
Au chapitre des amours du comte de Champagne, il porte la leçon commune
_Gatebrule_.
Fin: «Et y morut grant foison de leur gens et de leurs chevaulx. Et sen
alerent aucuns et en menerent grant foison de biens.»
Anc. fonds, nº 8395.
Un volume in-folio parvo, vélin, à deux colonnes, miniatures, vignettes
et initiales; fin du XIVe siècle; relié, sous le règne de Louis XIV, en
maroquin rouge, aux armes de France sur les plats, aux fleurs-de-lys
sans nombre sur le dos et sur les marges.
Cet exemplaire, sans aucune espèce de contredit, offre de toutes les
leçons la plus belle, la plus complète, la plus rigoureusement correcte.
Exécuté pour la plus grande partie sous les yeux de Charles V, par son
plus habile calligraphe, Jean du Trévoux, et destiné à faire autorité
dans toutes les circonstances, augmenté d'un assez grand nombre de
pièces officielles et de quelques notes marginales dans lesquelles on
peut reconnoître l'écriture du sage roi lui-même, il est malaisé de
comprendre comment il a jusqu'à présent échappé à l'attention d'ailleurs
si scrupuleuse de tous les illustres critiques qui se sont occupés de
l'ancienne langue françoise, de l'ancienne histoire de France et en
particulier du monument capital de cette Histoire, les _Chroniques de
Saint-Denis_. Dans la Bibliothèque du roi où sans doute on le conserve
depuis le règne de Charles VI, il semble avoir toujours occupé l'une des
places les plus apparentes; le relieur du XVIIe siècle a écrit en beaux
caractères sur le dos: _Chroniques de Saint-Denis jusque à Charles V_:
mais tout cela n'avoit pu jusqu'à présent le garantir de l'oubli le plus
complet.
C'est principalement sur cette précieuse leçon que j'ai établi le texte
de mon édition: c'est elle que j'ai d'abord fait exactement transcrire
et dans laquelle je n'ai guères changé que les mots obscurs ou vieillis
que d'autres leçons me présentoient plus intelligibles ou plus corrects.
J'ai fréquemment cité dans mes notes ses variantes les plus heureuses,
sans négliger de tenir compte des différences plausibles que je
remarquois dans les autres leçons. Et maintenant, si l'on prend de ces
éloges une occasion de me blâmer de n'avoir pas rigoureusement suivi la
lettre du Msc. 8395, à l'exclusion de tous les autres, je répondrai que
nul manuscrit, tel excellent qu'il soit, n'est exempt de lacunes, de
légères bévues, d'erreurs palpables. Quand on a le malheur de n'avoir
qu'une leçon d'un texte ancien, il faut bien le livrer à l'impression
avec toutes les fautes de cette leçon, sauf à tenter dans les notes des
corrections plus ou moins vraisemblables; mais en présence de quarante
leçons des _Chroniques de Saint-Denis_, à la suite de trois éditions
gothiques, devois-je préférer le travail le plus facile, c'est-à-dire la
reproduction rigoureuse d'un seul texte? Je ne le crois pas: j'ai cru
mieux faire en établissant ma leçon sur la base constante d'une ancienne
transcription, mais en préférant toujours le sens qui me paroissoit le
mieux autorisé.
Le manuscrit 8395 comprend 493 feuillets écrits, et de plus un grand
nombre de feuillets rayés laissés en blanc, sur lesquels on n'auroit pas
manqué de transcrire l'histoire du règne de Charles VI, si cette
histoire eût pu continuer les _Chroniques de Saint-Denis_. Mais le
second copiste (car le volume révèle deux calligraphes) n'a pas même
inséré la fin du règne de Charles V, soit qu'elle ne fût pas encore
rédigée, soit plutôt parce que le temps d'achever sa copie lui aura
manqué. Il s'est arrêté vers la fin du centième chapitre.
Autrefois, le volume dut en former deux: le premier comprenant toutes
les chroniques jusqu'à la mort de Louis VIII; le second s'arrêtant au
point du règne de Charles V que nous venons d'indiquer. Ce qui prouve
cette division primitive, c'est d'abord deux feuilles de garde placées
immédiatement avant le règne de saint Louis, puis la grande miniature
qui précède également le premier prologue et les premières lignes du
règne de saint Louis. Un mot sur ces deux ornemens capitaux: le premier
représente le sacre d'un jeune prince, suivant toutes les probabilités
Charles VI. Il a été joint à notre volume quand il s'est agi de le
relier, car le demi-feuillet qui le représente est collé comme _carton_,
au premier feuillet suivant; ajoutons que le style remarquable de cette
miniature diffère beaucoup de celui de toutes les autres.
Le frontispice du second tome contraste moins, il faut l'avouer, avec le
style des miniatures suivantes; mais le point d'écriture de la table
commencée sur le verso de ce frontispice, accuse évidemment sinon une
autre main du moins une transcription postérieure. C'est donc également
un _carton_, et c'est, pour l'écriture, le premier que j'aie remarqué
dans le volume.
Le deuxième carton, quant à l'écriture, comprend les feuillets 290, 291
et 292. Charles V le fit faire pour substituer au texte des leçons
précédentes «La teneur de la charte de renonciation au duché de
Normendie faite par le roi d'Angleterre.» Dans la miniature placée en
tête de cette charte, on voit le roi d'Angleterre fléchissant le genou
devant saint Louis, et je ne puis m'empêcher de croire que Charles V
tenoit beaucoup au sujet de cette miniature.
Le troisième carton est au fº 353; il a été fait pour substituer au
récit des leçons ordinaires une autre exposé plus incontestable des
droits de Philippe de Valois. J'ai donné dans les additions au règne de
ce prince la variante de ces précédentes leçons, et l'on y verra la
cause de l'importance que Charles V attachoit ici à un changement de
rédaction.
J'ai parlé du quatrième carton, comprenant les fºs 357 et 358, dans la
première note du septième chapitre de Philippe de Valois. J'ajouterai à
ce que j'en ai dit qu'il offre deux miniatures, toutes deux représentant
le roi d'Angleterre à genoux devant le roi de France debout.
Avec le fº 385, s'arrête la première transcription qui est certainement
de Henry du Trévoux: les comparaisons que j'ai pu faire d'autres
manuscrits signés par cet habile calligraphe ne permettent pas d'en
douter. Il se pourroit que les folios suivans eussent encore été remplis
par lui, mais alors il auroit fait ce travail quelques années plus tard
et quand sa main avoit perdu quelque chose de sa fermeté, de son
élégance. Au folio 388 finit la vie de Philippe de Valois avec le mot
_Amen_; mot remarquable qui peut servir à prouver que les _Chroniques de
Saint-Denis_ s'arrêtèrent long-temps avec le règne de ce prince. Une
seconde induction peut être fournie par le changement d'écriture, à
compter du folio 386 de notre manuscrit. Si les trois feuillets suivans
ne sont plus de la main ancienne d'Henry de Trévoux, on peut croire que
celui-ci avoit mis à la fin de cette vie de Philippe de Valois quelques
rubriques qui ne convenoient plus à la continuation; en conséquence on
aura remplacé le cahier de huit feuillets qui contenoit la fin de sa
transcription, par un nouveau cahier que l'on termina par la table et
les premiers chapitres du règne du roi Jean. Et si l'on en veut une
preuve avérée, c'est une lacune qui se trouve dans la dernière colonne
du dernier feuillet de ce cahier (fº 393), lacune qui annonce que le
nouveau scribe n'a pu retomber juste, comme dans la transcription
précédente, avec le texte du cahier suivant. Ainsi, de cette nouvelle
écriture avant la fin du règne de Philippe de Valois, on ne conclura pas
que cette fin est l'oeuvre d'une rédaction moins ancienne; cette
nouvelle rédaction commencera toujours avec le roi Jean.
C'est dans les dissertations sur les _Chroniques de Saint-Denis_, qu'il
conviendra de faire la part qui revient à chacun des rédacteurs. Il doit
suffire ici de remarquer que la table placée en tête du règne de Jean se
poursuit jusqu'à l'indication du 44e chapitre du règne de Charles V. La
matière de cette table appartient donc à un seul et même écrivain; puis,
à compter de là, tout donne à croire que les chapitres furent rédigés à
mesure des événemens.
Il me reste à dire un mot de la bande tricolore qui entoure chacune des
nombreuses miniatures de ce volume. Elle a déjà donné grande matière à
conjectures; j'ai moi-même exprimé dans l'_Histoire des Manuscrits
François_ la surprise que j'éprouvois en la voyant dans un si grand
nombre de volumes exécutés pour Charles V. Je pense aujourd'hui que
c'est uniquement l'effet arbitraire du goût d'un enlumineur curieux de
mieux faire ressortir l'éclat de ses couleurs. J'appuie cette opinion
sur l'examen d'un grand nombre de manuscrits dans lesquels on reconnoît
l'écu du chancelier Pierre d'Orgemont. Or, cet écu, certainement dessiné
et colorié par l'enlumineur de Charles V, est toujours entouré de la
même auréole tricolore: ce que l'artiste auroit évité, si l'on avoit
attaché quelque sens à ce cadre. Du reste, on ne peut nier que cet
artifice ne donne plus d'éclat aux sujets enluminés.