Nº 8302.

Un volume in-folio magno, vélin, à deux colonnes, miniatures, vignettes

et initiales; fin du XIVe siècle; relié en maroquin citron, aux armes de

France sur les plats.

Exemplaire dont j'ai fréquemment cité les variantes sous la désignation

de _Manuscrit du duc de Berry_. En effet, il porte à la fin la signature

de Jean, duc de Berry, prince qui devra sa renommée à la passion qu'il

montra toute sa vie pour les beaux livres et pour les objets d'art de

tous les genres. Ce volume étoit digne de figurer parmi les meilleurs de

la librairie du frère de Charles V, soit pour la perfection de la

calligraphie, soit pour l'intelligente exactitude de la transcription.

Après le manuscrit de Charles V, nº 8395, c'est, à mon avis, le meilleur

guide que l'on pourroit suivre.

Début: «Ce sont les Croniques de France selon ce quelles sont composees

en leglise Saint-Denis en France.

«Cilz qui ceste oeuvre commence a tous ceulx qui ceste histoire liront

salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs gens doubtoient de la

genealogie des rois de France de quel original et de quel lignie ilz

sont descendus emprist il ceste oeuvre a faire par le commandement de

tel homme que il ne pot ne ne dubt refuser. Mais pour ce que sa

lettreure et la simplesce de son engin ne souffist pas a traitier de

oeuvre de si haulte histoire, etc.»

Au chapitre des amours du comte de Champagne, il porte la leçon commune

_Gatebrule_.

Fin: «Et y morut grant foison de leur gens et de leurs chevaulx. Et sen

alerent aucuns et en menerent grant foison de biens.»

Anc. fonds, nº 8395.

Un volume in-folio parvo, vélin, à deux colonnes, miniatures, vignettes

et initiales; fin du XIVe siècle; relié, sous le règne de Louis XIV, en

maroquin rouge, aux armes de France sur les plats, aux fleurs-de-lys

sans nombre sur le dos et sur les marges.

Cet exemplaire, sans aucune espèce de contredit, offre de toutes les

leçons la plus belle, la plus complète, la plus rigoureusement correcte.

Exécuté pour la plus grande partie sous les yeux de Charles V, par son

plus habile calligraphe, Jean du Trévoux, et destiné à faire autorité

dans toutes les circonstances, augmenté d'un assez grand nombre de

pièces officielles et de quelques notes marginales dans lesquelles on

peut reconnoître l'écriture du sage roi lui-même, il est malaisé de

comprendre comment il a jusqu'à présent échappé à l'attention d'ailleurs

si scrupuleuse de tous les illustres critiques qui se sont occupés de

l'ancienne langue françoise, de l'ancienne histoire de France et en

particulier du monument capital de cette Histoire, les _Chroniques de

Saint-Denis_. Dans la Bibliothèque du roi où sans doute on le conserve

depuis le règne de Charles VI, il semble avoir toujours occupé l'une des

places les plus apparentes; le relieur du XVIIe siècle a écrit en beaux

caractères sur le dos: _Chroniques de Saint-Denis jusque à Charles V_:

mais tout cela n'avoit pu jusqu'à présent le garantir de l'oubli le plus

complet.

C'est principalement sur cette précieuse leçon que j'ai établi le texte

de mon édition: c'est elle que j'ai d'abord fait exactement transcrire

et dans laquelle je n'ai guères changé que les mots obscurs ou vieillis

que d'autres leçons me présentoient plus intelligibles ou plus corrects.

J'ai fréquemment cité dans mes notes ses variantes les plus heureuses,

sans négliger de tenir compte des différences plausibles que je

remarquois dans les autres leçons. Et maintenant, si l'on prend de ces

éloges une occasion de me blâmer de n'avoir pas rigoureusement suivi la

lettre du Msc. 8395, à l'exclusion de tous les autres, je répondrai que

nul manuscrit, tel excellent qu'il soit, n'est exempt de lacunes, de

légères bévues, d'erreurs palpables. Quand on a le malheur de n'avoir

qu'une leçon d'un texte ancien, il faut bien le livrer à l'impression

avec toutes les fautes de cette leçon, sauf à tenter dans les notes des

corrections plus ou moins vraisemblables; mais en présence de quarante

leçons des _Chroniques de Saint-Denis_, à la suite de trois éditions

gothiques, devois-je préférer le travail le plus facile, c'est-à-dire la

reproduction rigoureuse d'un seul texte? Je ne le crois pas: j'ai cru

mieux faire en établissant ma leçon sur la base constante d'une ancienne

transcription, mais en préférant toujours le sens qui me paroissoit le

mieux autorisé.

Le manuscrit 8395 comprend 493 feuillets écrits, et de plus un grand

nombre de feuillets rayés laissés en blanc, sur lesquels on n'auroit pas

manqué de transcrire l'histoire du règne de Charles VI, si cette

histoire eût pu continuer les _Chroniques de Saint-Denis_. Mais le

second copiste (car le volume révèle deux calligraphes) n'a pas même

inséré la fin du règne de Charles V, soit qu'elle ne fût pas encore

rédigée, soit plutôt parce que le temps d'achever sa copie lui aura

manqué. Il s'est arrêté vers la fin du centième chapitre.

Autrefois, le volume dut en former deux: le premier comprenant toutes

les chroniques jusqu'à la mort de Louis VIII; le second s'arrêtant au

point du règne de Charles V que nous venons d'indiquer. Ce qui prouve

cette division primitive, c'est d'abord deux feuilles de garde placées

immédiatement avant le règne de saint Louis, puis la grande miniature

qui précède également le premier prologue et les premières lignes du

règne de saint Louis. Un mot sur ces deux ornemens capitaux: le premier

représente le sacre d'un jeune prince, suivant toutes les probabilités

Charles VI. Il a été joint à notre volume quand il s'est agi de le

relier, car le demi-feuillet qui le représente est collé comme _carton_,

au premier feuillet suivant; ajoutons que le style remarquable de cette

miniature diffère beaucoup de celui de toutes les autres.

Le frontispice du second tome contraste moins, il faut l'avouer, avec le

style des miniatures suivantes; mais le point d'écriture de la table

commencée sur le verso de ce frontispice, accuse évidemment sinon une

autre main du moins une transcription postérieure. C'est donc également

un _carton_, et c'est, pour l'écriture, le premier que j'aie remarqué

dans le volume.

Le deuxième carton, quant à l'écriture, comprend les feuillets 290, 291

et 292. Charles V le fit faire pour substituer au texte des leçons

précédentes «La teneur de la charte de renonciation au duché de

Normendie faite par le roi d'Angleterre.» Dans la miniature placée en

tête de cette charte, on voit le roi d'Angleterre fléchissant le genou

devant saint Louis, et je ne puis m'empêcher de croire que Charles V

tenoit beaucoup au sujet de cette miniature.

Le troisième carton est au fº 353; il a été fait pour substituer au

récit des leçons ordinaires une autre exposé plus incontestable des

droits de Philippe de Valois. J'ai donné dans les additions au règne de

ce prince la variante de ces précédentes leçons, et l'on y verra la

cause de l'importance que Charles V attachoit ici à un changement de

rédaction.

J'ai parlé du quatrième carton, comprenant les fºs 357 et 358, dans la

première note du septième chapitre de Philippe de Valois. J'ajouterai à

ce que j'en ai dit qu'il offre deux miniatures, toutes deux représentant

le roi d'Angleterre à genoux devant le roi de France debout.

Avec le fº 385, s'arrête la première transcription qui est certainement

de Henry du Trévoux: les comparaisons que j'ai pu faire d'autres

manuscrits signés par cet habile calligraphe ne permettent pas d'en

douter. Il se pourroit que les folios suivans eussent encore été remplis

par lui, mais alors il auroit fait ce travail quelques années plus tard

et quand sa main avoit perdu quelque chose de sa fermeté, de son

élégance. Au folio 388 finit la vie de Philippe de Valois avec le mot

_Amen_; mot remarquable qui peut servir à prouver que les _Chroniques de

Saint-Denis_ s'arrêtèrent long-temps avec le règne de ce prince. Une

seconde induction peut être fournie par le changement d'écriture, à

compter du folio 386 de notre manuscrit. Si les trois feuillets suivans

ne sont plus de la main ancienne d'Henry de Trévoux, on peut croire que

celui-ci avoit mis à la fin de cette vie de Philippe de Valois quelques

rubriques qui ne convenoient plus à la continuation; en conséquence on

aura remplacé le cahier de huit feuillets qui contenoit la fin de sa

transcription, par un nouveau cahier que l'on termina par la table et

les premiers chapitres du règne du roi Jean. Et si l'on en veut une

preuve avérée, c'est une lacune qui se trouve dans la dernière colonne

du dernier feuillet de ce cahier (fº 393), lacune qui annonce que le

nouveau scribe n'a pu retomber juste, comme dans la transcription

précédente, avec le texte du cahier suivant. Ainsi, de cette nouvelle

écriture avant la fin du règne de Philippe de Valois, on ne conclura pas

que cette fin est l'oeuvre d'une rédaction moins ancienne; cette

nouvelle rédaction commencera toujours avec le roi Jean.

C'est dans les dissertations sur les _Chroniques de Saint-Denis_, qu'il

conviendra de faire la part qui revient à chacun des rédacteurs. Il doit

suffire ici de remarquer que la table placée en tête du règne de Jean se

poursuit jusqu'à l'indication du 44e chapitre du règne de Charles V. La

matière de cette table appartient donc à un seul et même écrivain; puis,

à compter de là, tout donne à croire que les chapitres furent rédigés à

mesure des événemens.

Il me reste à dire un mot de la bande tricolore qui entoure chacune des

nombreuses miniatures de ce volume. Elle a déjà donné grande matière à

conjectures; j'ai moi-même exprimé dans l'_Histoire des Manuscrits

François_ la surprise que j'éprouvois en la voyant dans un si grand

nombre de volumes exécutés pour Charles V. Je pense aujourd'hui que

c'est uniquement l'effet arbitraire du goût d'un enlumineur curieux de

mieux faire ressortir l'éclat de ses couleurs. J'appuie cette opinion

sur l'examen d'un grand nombre de manuscrits dans lesquels on reconnoît

l'écu du chancelier Pierre d'Orgemont. Or, cet écu, certainement dessiné

et colorié par l'enlumineur de Charles V, est toujours entouré de la

même auréole tricolore: ce que l'artiste auroit évité, si l'on avoit

attaché quelque sens à ce cadre. Du reste, on ne peut nier que cet

artifice ne donne plus d'éclat aux sujets enluminés.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 315 / 339 题