CXII.

Coment les juifs furent pilliés.

Le jour de jeudi qui fu quinziesme jour dudit mois, pluseurs nobles et

populaires alèrent en la juierie de Paris et rompirent les huis desdis

juifs et leur huches, et prisrent tous leur biens, tant lettres[378]

comme autres choses. Et aussi furent pris pluseurs corps des juifs et

leur femmes et enfans, et les amenoit chascun là où bon luy sembloit.

Toutes voies, par l'ordenance du roy et de ses oncles, fu crié par Paris

que tous ceux qui avoient aucune chose desdis juifs, fust corps ou

biens, le rapportassent pardevers le prévost de Paris. Si furent le

corps desdis juifs ramenés en Chastellet de Paris et aucuns autres des

biens; mais ce fu pou.

[378] _Lettres_. Billets à ordre et lettres de change.

En ce temps, furent continués les traictiés qui avoient esté commenciés

dès le vivant du roy et de Jehan de Montfort. Et fu conclu sur iceux la

seconde semaine de janvier. Et tousjours durant le temps dessusdit,

messire Thomas, fils du roy d'Angleterre, et les Anglois qui avecques

luy avoient passé au royaume de France et par iceluy avoient chevauchié

demourèrent tousjours audit païs de Bretaigne, et se tindrent longuement

à siège devant Nantes qui se tenoit pour le roy de France. Mais

finablement il s'en partirent sans y aucune chose prouffiter, et y

mourut grant foison de leur gens et de leur chevaux. Et s'en alèrent

aucuns et en menèrent grant foison de malades[379] en Angleterre, et les

autres demourèrent encore audit païs de Bretaigne[380].

[379] _Malades_. Au lieu de ce mot et des suivans, les éditions

imprimées portent: _Prisonniers_; et plusieurs manuscrits: _Biens_.

J'ai préféré la leçon des manuscrits qui, ayant commencé par le

texte des chroniques de Nangis, ont fondu leurs continuations dans

celui des _Chroniques de Saint-Denis_.

[380] C'est à ce point que s'arrêtent véritablement les _Chroniques de

Saint-Denis_. Cependant, comme les continuations de Nangis dont je

viens de parler ajoutent ici quelque chose que l'on ne retrouve pas

dans les chroniques imprimées de Charles VI, on me saura gré de

clore comme elles le récit de nos chroniques par les pages suivantes

qui m'ont paru précieuses (Voy. msc. 9622 et 8298-3).

Item, audit an mil trois cent quatre-vint, messire Hugues Aubriot

chevalier, lors prévost de Paris, fu cité et appellé pardevant l'evesque

de Paris et pardevant un Jacobin appellé frère Jaques de Morey, lors

inquisiteur sur les hérétiques, au lundi vint-uniesme jour du mois de

janvier l'an dessusdit. Et pour ce que ledit prévost ne comparut à

ladite journée devant les dessus nommés, fu tenu pour contumax: et pour

ladite contumace excommenié, dénoncié et publié par toutes les églyses

de Paris chascun jour à la messe et à vespres. Et pour ce que ledit

prévost doubtoit la vilenie que l'en luy faisoit chascun jour par la

manière dessusdite, il comparut pardevant ledit evesque et inquisiteur,

le premier jour de février après ensuivant. Et fu détenu prisonnier ès

prisons dudit evesque de Paris et mis en procès; et fu absols de

l'excommeniement dessus dit, et son absolucion publiée par la manière

que l'excommeniement avoit esté. Si fu proposé contre luy (par le

procureur de l'université de Paris qui se fist partie contre luy[381]),

qu'il avoit dites pluseurs paroles contre nostre foy. Entre lesquelles

il devoit avoir dit à un sergent lequel n'estoit pas venu à son

mandement sitost que enchargié luy avoit esté, et ledit prévost l'en

reprenoit, lequel sergent se excusa en disant qu'il estoit demouré en

l'églyse pour veoir Dieu: «Ribault, scès-tu pas bien que j'ay plus grant

puissance de toy nuire que Dieu n'a de toy aidier?» Aussi devoit avoir

dit aultre fois ledit prévost à un homme qui disoit qu'il véissent Dieu

de la messe que chantoit lors un evesque de Constances appellé messire

Sevestre de la Cervelle[382], qu'il n'attendroit jà pour celle cause, et

que Dieu ne se laisseroit point manier par un tel homme comme estoit

ledit evesque. Oultre fu proposé contre ledit prévost qu'il avoit

délivré de Chastellet de son auctorité un prisonnier mis au Chastellet à

la requeste dudit inquisiteur pour fait de hérésie. Oultre, fu encore

proposé contre luy que après ce que les juifs de Paris orent esté

dénonciés par la manière que dessus est dit, le vint-cinquiesme jour de

novembre précédent, pluseurs petis enfans desdis juifs furent pris par

pluseurs chrestiens lesquels les fist chrestienner; et ledit prévost

contraignit lesdis chrestiens à luy rendre lesdis enfans[383]. Et après

ce qu'il luy orent ainsi esté rendus, les rendi à leur pères et à leur

mères juifs. Et pluseurs autres choses furent proposées contre ledit

prévost; auxquelles il respondi par sa bouche. Et se fist procès contre

luy. Et luy tousjours demourant prévost de Paris, demoura en prison

fermée en la cour dudit evesque jusques au vendredi dix-septiesme jour

de may mil trois cens quatre-vint-et-un. A laquelle journée fu ledit

prévost mis sur un eschaffaut qui pour celle cause avoit esté fait

emprès l'Hostel-Dieu de Paris, devant le parvis Nostre-Dame. Sur lequel

eschaffaut furent assis lesdis evesque et inquisiteur et pluseurs

autres. Et là prescha ledit evesque, et furent leus lesdis articles et

pluseurs autres devant grant peuple qui là estoit assemblé pour ceste

cause. Et là rappela ledit prévost tout ce qu'il avoit fait et dit. Si

luy fu par ledit evesque enjoint pénitence de demourer perpétuelment en

prison. Et pour celle cause fu mené chiés ledit evesque et mis en la

tour en prison fermée. Et jusques alors demoura tousjours prévost de

Paris, nonobstant qu'il fust tousjours en prison fermée chiés ledit

evesque comme dessus est dit: mais tantost celle journée passée en fu

ordené un aultre.

[381] Les mots de parenthèse ne sont pas dans le manuscrit 9622.

[382] _Sevestre de la Cervelle_. Mort en septembre 1386. La _Gallia

Christiana_ qui nous donne cette date, tome XI, p. 887, ne dit rien

de la mauvaise réputation de ce prélat.

[383] Ce dernier crime ou plutôt ce grand acte de courage n'étoit pas

le véritable motif de la haine que tant de gens portoient à Hugues

Aubriot. Il expioit sa sévérité à l'égard des suppôts de

l'Université.

[384]Item, en celuy temps, le traictié qui avoit esté commencié dès le

vivant du roy Charles pour le fait de messire Jehan de Montfort fu remis

sus et fait et parfait; par lequel traictié la duchié de Bretaigne luy

fu rendue, lequel avoit esté déclairé par arrest prononcié en la

présence du roy et des pairs confisqué et acquis au roy. Et furent

envoyés de par le roy certains commissaires en Bretaigne, pour luy faire

baillier et délivrer les forteresses qui estoient tenues de par le roy.

Et pour ce que par ledit traictié et aussi par raison ledit duc de

Bretaigne devoit faire hommage au roy tant de la duchié de Bretaigne

comme de la conté de Montfort, iceluy duc pour celle cause ala à

Compiègne là où le roy estoit, et là en la présence des ducs d'Anjou, de

Bourgoigne et de Bourbon, oncles du roy et de pluseurs autres grans

seigneurs le vint-septiesme jour de septembre mil trois cent quatre-vint

et un, fist hommage au roy des duchié de Bretaigne et conté de Montfort.

[384] La première phrase de cet alinéa a été reproduite dans le texte

authentique qui précède.

Item, en celle saison fu ordené le duc de Berry lieutenant pour le roy

en Languedoc. Et jasoit ce que ce fust au desplaisir des communes du

païs et aussi du conte de Foix, toutes voies y ala-il et trouva grans

désobéissances en pluseurs villes du Languedoc, et par espécial à

Narbonne, à Nismes, à Besiers et aussi à Thoulouse. Et furent sur le

point de combattre ensemble, luy et le conte de Foix. Mais certain

traictié fu fait entre eux par lequel la bataille demoura. Et pour

ladite désobéissance que ledit duc de Berry avoit trouvée au païs, fu

advisé et conseillié qu'il estoit bon que le roy y alast en personne

pour réformer et mettre à point le païs. Toutes voies, pour les

empeschemens qui survindrent en France, il n'y ala point à celle fois.

Item, en ce temps, le duc d'Anjou qui autrefois avoit eu nouvelles que

la royne Jehanne de Naples, laquelle n'avoit aucuns enfans, le vouloit

adopter en fils et faire son héritier tant du royaume de Naples comme de

la conté de Provence, et ot encores nouvelles pour le temps, et vindrent

par devers luy certains messaiges de par elle pour celle cause: et, pour

ce, en ot pluseurs conseulx et délibéracions, tant en la présence du roy

comme en son absence; et finablement, luy fu conseillié tant par les

seigneurs de son sanc comme par tous les saiges qui furent en son

conseil qu'il entreprist le voyage, à aler par devers ladite royne si

comme elle luy avoit fait assavoir. Si commença lors à faire son

ordenance pour y aler. Mais assés tost après, luy vindrent nouvelles

certaines que messire Charles de Duras, aultrement nommé messire Charles

de la Paix, nepveu de ladite royne de Naples, estoit venu au royaume de

Naples, et avoit eu grant confort de ceux du païs et par espécial de

ceux de ladite ville de Naples. Et avoit prinse ladite royne et

emprisonnée, et aussi avoit prins en une bataille le mary de ladite

royne appellé messire Othes de Breswigh[385]; et s'estoit ledit messire

Charles fait couronner en roy dudit royaume de Naples du consentement et

volonté de Berthelemi qui se portoit pour pape à Rome et se nommoit

Urbain. Et pour ces nouvelles, ledit duc d'Anjou rompit l'entreprise

qu'il avoit faite d'aler au païs. Et assés tost après, pape Clément qui

estoit en Avignon envoya certains messages solempnels par devers ledit

duc d'Anjou qui estoit avec le roy en France, et luy fist requérir par

sesdis messaiges coment il voulsist remettre sus son voyage et

l'entreprendre, et il luy feroit grant aide. Si eust ledit duc d'Anjou

advis et délibéracion avec le roy, avec les seigneurs de son sanc qui

estoient à la cour et avec pluseurs sages tant prélas comme autres sur

ce qu'il avoit à faire de ce que le pape luy avoit mandé[386].

[385] _Breswigh_. Brunswick.

[386] Le manuscrit 9622 conclut par les mots: _Et finablement_ qui

devoient être les premiers d'une autre phrase. Terminons de notre

côté cette édition par une chanson assez curieuse renfermée dans un

manuscrit du Fonds latin, coté nº 4641.-B, fº 150; elle est relative

au jugement de Hugues Aubriot. C'est l'une de ces pièces anciennes

dans lesquelles chaque stance finit par un proverbe.

* * * * *

Cy s'ensuit un dit rimé qui fu fait pour un prévost de Paris nommé

Hugues Aubriot, lequel ot moult de fortunes en la fin de ses jours. Et

de chascun article[387] escrit est au derrain un vers qui fait un

notable.

[387] _Article_. Couplet.--_Notable_. Proverbe.

Hugue Aubriot bien me recors

Quant fus prévost premièrement,

Que j'oïs à cris et à cors

Dire de ton avenement:

«Bien viengne par qui haultement

»Dès or justice regnera,

»_Or est venu qui l'aimera!_»

Lors les drois garder tu juras

Du roy et d'université,

Et puis après asséuras

Maintenir ceux de la cité.

Or n'as pas tenu vérité;

Car chascun de toy se démente.

_Trop tost se vente qui aulx plante._

Ce fu très bon commencement:

Sé amés éusses prudence,

Ne t'y tenis pas longuement

Par ta fole oultrecuidance

Qui ores te met en balance

De fenir ta vie à grant honte.

_Cil prent mal coup qui trop hault monte._

Quant en hault degré te véis

De tout te voulus entremettre,

Et trop d'ordenances féis

Sur femmes[388] et gens saichans lettres,

Pour ce, en prison t'ont fait metre

Come raison les y contraint.

_Qui trop embrasse pou estraint._

[388] Sous la date de 1367, Aubriot avoit rendu de sévères ordonnances

contre les prostituées. Il les avoit proscrites de la plupart des

rues de Paris.

Tant com le grant Charle a vescu

Tu t'es porté trop fièrement,

En tous cas estoit ton escu,

Or va maintenant aultrement;

Car par ton fol desvoiement

Aucun ne t'aime né ne prise.

_Tant va le pot à l'eau qu'il brise._

Par Paris aler tu souloies

Sur mule et frison d'Allemaigne;

Gras coursiers, gros roussins avoies

Et tes sergens à la douzaine;

Or n'y a nul qui ne se paine

Toy grever festes et dimenches:

_Bon fait bas voler pour les branches._

Tu souloies emprisonner

Les gens, or es emprisonnés;

Riens ne vouloies pardonner;

Ne sçay sé riens t'iert pardonnés.

De rigueur fus abandonnés

Contre chascun plus qu'à sa coulpe.

_Bien dois avoir d'autel pain soupe._

Je vis ta chambre bien parée

De riches dras moult noblement,

Et ta maison bien painturée

Et hault et bas communelment;

Mais tu es logiés autrement

Et as petite compaignie:

_Hélas! au dessoubs est qui prie._

Courouciés es de tes oiseaux

Qu'oïr ne pues chanter, en caige;

Mais bien pues faire les appeaulx

Pour chanter en ton géolaige;

Tu as perdu ton poil volaige

Par trop estre à vent et à pluie,

Et dist-l'en: _Beau chanter ennuye._

Je ne voy par nulle manière

Coment tu puisses eschapper;

Car cil qui puissance a plenière

Mieulx ne t'en pourroit destrapper.

Bien a esté fait toy happer

Pour justicier et mettre en cendre,

_En la fin fault-il rendre ou pendre._

Tu t'es mellés en toute guise,

Par ton barat particulier,

De descort mettre par l'églyse

Encontre le bras séculier.

En mauvaistié es singulier

De ton ventre nuls biens n'en vist,

_Tant gratte chievre que mal gist._

A Petit-Pont as ordené

Faire un chastelet fort et rude;

Et aux chartres les as donné

Les noms des rues de l'Estude[389];

Tu y seras mis, bien le cuide;

Car chascun dist que bien avient,

_Tant crie-l'en Noël qu'il vient._

[389] _Aux chartres_. Aux prisons. Aubriot appeloit les prisons dans

lesquelles il renfermoit les écoliers condamnés le _Clos Bruneau_ et

la _rue du Fouarre_, du nom de deux fameux endroits du pays

latin.--On reconnoît ici dans le poète les rancunes d'un écolier de

l'université.

Tu as fais mains faus jugemens

Par ta pure forsennerye,

Et si as mené proprement,

Tout ton temps, de Néron la vie,

Cressus es qui ne s'umilie

Que fortune jus abatti:

_Medium tene beati._

Tu te plains de faulse heresie

Qui est en toy très grant diffame;

Tu es maistre de sodomie,

Si com dient homes et femmes;

Tu as dampné de ceulx les ames

Que tu as aux Juifs rendus:

_Dignes es d'être ars ou pendus._

Et quant aucun te disoit: «Sire,

»De raison faites le contraire,»

Tu respondoies par grant ire:

«Or voe, or voe, laissiez-me faire;

»Laissiez crier qui vouldra braire.»

Plus n'en vouloies escouter:

Mais _seure chose est tout doubter._

Tu as fait le moine voler

Par force de tes grans richesses;

Mais riens n'y vaut le flaioler

Ne te fie point en promesses;

Pour toy aidier ne t'esléesses,

Savoir faut de toy n'auront cure:

_Tant vault amour come argent dure._

Bien l'a fait Turquain parcevoir

Ton bon amy espécial;

Par or as cuidié decevoir

Et parvetir l'official,

Mais le vaillant juge et loyal

L'a mis en prison sans poursuite.

_Selon seigneur magnie duite._[390]

[390] Tel maître, tel valet.

Je croy bien tu as ainsy fait

A tieulx qui n'en font pas semblant,

Afin d'anéantir ton fait;

Mais il n'en parlent qu'en tremblant,

Et aucunes fois en emblant.

_Car tel cuide abaissier sa honte

Ou vengier, il acroist et monte._

Avise sé de l'aultrui bien

As pensé, de le bientost rendre;

A ceux ne donnes pas tes biens

Qui cy ne te pevent deffendre;

Tes fais sont de si grant esclandre

Ne sçay coment il en ira.

_Mal acquis, mal départira._

Quant tu aloies par les rues,

Ne sçay sé t'en es advisés,

Chascun en disoit, neis tes drues[391]:

«Bien doit estre cil desprisiés.»

Si es-tu ore et pou prisiés.

Et disoient aucuns souvent:

_Petite pluye abat grant vent._

[391] _Neis tes drues_. Même tes maîtresses.

Laisses maisons, femmes, nepveus,

Et soies pour t'ame esveilliés,

De rendre à Dieu graces et veus;

Mieulx ne pues estre conseilliés.

Je tien ton corps pour essilliés,

Car chascun le dit, bien y pert[392]:

_Qui trestout convoite tout pert._

[392] _Y pert_. Y paroît.

Je ne te veuil plus faire plait,

Aubriot, à Dieu te commant;

De tes folies me desplait,

Or en ira ne sçay coment.

L'en feroit bien un grant romant

De tes fais, mais cy je m'afin:

_De bonne vie bonne fin.[393]_

[393] Hugues Aubriot fut délivré l'année suivante par les Parisiens,

au milieu d'une émeute.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 291 / 339 题