Ci-après s'ensuit la confession de maistre Pierre du Tertre, secrétaire
et conseillier du roy de Navarre.
Maistre Pierre du Tertre, secrétaire et conseillier du roy de Navarre,
capitaine et garde de la tour de Bernay pour ledit roy de Navarre, pris
illec et amené prisonnier au Temple, à Paris, a dit et confessé de sa
pure et loial volenté sans contrainte, le mercredi vintiesme jour de mai
mil trois cens septante-huit, en la présence de pluseurs notables
personnes tant du sanc du roy nostre sire comme de son conseil, pluseurs
choses et mauvaistiés contenues et escriptes en six peaux de parchemin
colées ensemble; et entre les autres choses pour ce que ce seroit trop
grant prolucité de tout escripre, dit: Qu'il a servi le roy de Navarre
et luy a fait serement de le servir loyaument en tout ce qu'il luy
commettroit. Dit aussi que environ la feste Saint-Andrieu ot un an il
fist audit roy de Navarre hommaige lige du fief de Cathelon[367], assis
en la viconté de Pont-Audemer, et promist le servir envers tous et
contre tous, sans excepter le roy nostre sire né autre, jasoit ce que
iceluy maistre Pierre du Tertre fust né du royaume de France[368].
[367] _Cathelon_. Village à quatre lieues de Pont-Audemer.
[368] Villaret dit qu'_une seule_ chronique indique l'origine
_françoise_ de Pierre du Tertre. Cette chronique seroit conservée
sous le nº 10297. Tous les exemplaires de la chronique de
Saint-Denis le disent aussi nettement que l'autorité alléguée par
Villaret.
Dist aussi que ledit roy de Navarre l'envoia pieça en Angleterre, et en
sa compaignie messire Jean de Tilly, chirurgien, et Sancho Lopès,
huissier d'armes du roy de Navarre, avecque souffisant povoir de
traictier et accorder aliances pour ledit roy de Navarre avecques le roy
d'Angleterre, contre le roy de France et son royaume; et avecques les
dessus nommés les traicta et accorda si comme plus à plain est contenu
en sa dite confession tout au lonc.
Dist oultre, que Guiot d'Arcy, chambellan de messire Charles de Navarre,
vint naguères en France et luy apporta et bailla, de par le roy de
Navarre, unes lettres de créance, laquelle créance Jaquet de Rue luy
devoit dire, et cuide bien ledit maistre Pierre que c'estoit sur le fait
des aliances que le roy de Navarre entendoit présentement à faire avec
le roy d'Angleterre. Et dit ledit maistre Pierre que sé par ledit roy de
Navarre luy eust esté dit et commandé de extraire des traictiés et
aliances pieça faites dont dessus est faite mencion aucuns articles pour
traictier de nouvel avecques ledit roy d'Angleterre, il les eust extrais
et bailliés, sé lesdis Jaquet et Guyot le luy eussent commandé de par
ledit roy de Navarre.
Dist avecques ce, que quant il oï que messire Charles de Navarre aloit
sur le païs de Normendie en la compaignie du duc de Bourgoigne et du
connestable de France, il prist trois ou quatre charpentiers, un maçon
et un canonnier et les mist dans la tour de Bernay pour ordener, garder
et deffendre ladite tour contre tous ceux qui y vendroient pour y porter
dommaige, et à cette fin les y tint. Et aussi y reçut le capitaine de
Moulins et aucuns autres Navarois, qui avoient laissié le fort, pour ce
qu'il leur sembloit qu'il n'estoit pas tenable contre les gens qui
venoient de par le roy de France: et dit que à ce le movoient et
contraingnoient le serrement et hommaige qu'il avoit fait audit roy de
Navarre.
Dist oultre, qu'il envoia à pluseurs capitaines des forteresces qui se
tenoient pour ledit roy de Navarre en Normendie lettres closes dont la
teneur s'ensuit: «Chiers et bons amis, j'ai eu lettres d'un mien ami qui
tient forteresse de monseigneur, ès quelles a contenu que le duc de
Bourgoigne et le duc de Bourbon gouvernent monseigneur à leur volenté,
et le mainent à grant foison de gens d'armes devant Bretueil et y
doivent estre aujourd'hui, et après vont au Pont-Audemer, à Mortaing, à
Gauray et à Cherbourg, lesquels il pensent avoir de fait par ledit
monseigneur. Et ce m'a-il escript afin de avoir advis de faire response
sur ce, et pour ce luy escris que tout considéré, m'est avis qu'il n'a
en nos adversaires fors que voie de fait très-mauvais et très-cruel,
contre lequel fait nul ne puet donner conseil né faire response qui
puisse oster né appaisier ce qu'il ont dedens leur cuer: et pour ce
convient esvertuer et soy aidier comme pour deffendre sa vie, son
honneur et l'éritage de son seigneur que l'en veult avoir et soustraire
par males et estranges manières; et je ne doubte point que Dieu n'aide à
ceux qui ainsi le feront. Et quant est de ce que l'en a à faire avecques
tels gens qui vont par les lieux de monseigneur, j'ai veu autrefois le
cas, et qui eust rendu les forteresses de monseigneur, tous les siens
estoient mors entièrement et perpétuelment. Si ne voy autre seurté à nos
vies que de bien garder ce que l'en tient, et vault plus et assez
bataille que la mort, et durer le plus que l'en pourra; et entretant
aucun bon reconfort nous vendra par droite sentence et ordenance de
Dieu. Et pleust à nostre sire que tous nos amis fussent bien advisés de
tenir une meismes voie et une meismes response. Mais pour passer le
temps avecques cette dure gent, je diroie que l'en leur devroit dire que
par commandement de monseigneur le père, l'en a tenu et tient ses
forteresses pour luy en l'obéissance et service du roy et contre ses
ennemis, si comme il est apparu de fait par ce que l'en fist contre les
Anglois de Saint-Sauveur, et que l'en fait chascun jour ailleurs, et
tousjours est-l'en en telle volonté de en faire et obéir à la bonne
ordenance de monseigneur de Beaumont ainsné fils, _et cetera_, luy franc
et délivre en sa personne et en ses gens qui luy sont baillés pour le
conseiller; et aussi lui aiant pouvoir de monseigneur son père, duquel
il convient qu'il appère; car encore ne s'est-il point porté comme
lieutenant né n'a esté sur les terres de monseigneur son père comme
chascun scet. Et si convendroit nécessairement avoir lettres de
descharge de monseigneur le père, escriptes de sa main et séellées de
son grant séel, ou autrement l'en seroit faux et parjure, si comme il
meismes porte par lettres qu'il a de chascun capitaine; par lesquelles
condicions l'en puet dire que l'en est prest de faire le commandement de
monseigneur de Beaumont. Ou l'en pourroit dire, après ce que l'en auroit
monstré ces condicions qui valent excusacions, que ainsi comme feront
Evreux, Breteuil, le Pont-Audemer, Gauray, Mortaing et Cherbourg tous
ensemble d'un accort, l'en est prest à faire; et autre response ne sçay
penser de présent: meismement que de ceux qui monseigneur deussent
aviser je n'ai eu nouvelles quelconques, dont je suis bien esmerveillié
comment d'ailleurs je aye ce que je puis sentir de nouvel: et en vérité
je croy qu'il leur a esté deffendu sur grans paines et seremens. Si
povés avoir avis que vous povez faire, et sé je vous puis faire aucun
bon reconfort, je le ferai de bon cuer.--Nostre sire soit garde de vous.
Escript ce lundi. Le tout vostre. P. Du Tertre.»
Dist aussi que sé le roy de France et le roy de Navarre eussent esté en
bataille l'un contre l'autre sur les champs, il se fust mis et tenu de
la partie dudit roy de Navarre contre le roy de France. Dist oultre, que
depuis le temps de sa jeunesse, et a bien vint-six ans, il a servi le
roy de Navarre et exercé ses besoignes, et seroit aussi comme impossible
de tout recorder; mais à parler généralement ledit roy de Navarre a fait
et perpétré pluseurs maux contre le roy et royaume de France, tant du
temps du roy Jehan que Dieu absoille, comme du temps du roy, nostre sire
qui à présent est, par lequel temps ledit Pierre a tenu et nourri la
partie dudit roy de Navarre.
Dist encores que depuis le traictié fait l'an mil trois cens septante, à
Vernon, entre le roy de France et le roy de Navarre, ledit Pierre a sceu
de certain, par la bouche dudit roy de Navarre, que icelui de Navarre ne
pourroit jamais aimer le roy de France, et que sé il trouvoit son point
né temps convenable, il luy porteroit volontiers dommages. Et pluseurs
autres fais grans et détestables confessa ledit Pierre du Tertre, qui
trop lons seroient à escripre.