LXXI.

Coment l'empereur se parti du bois de Vincennes pour aler à Saint-Mor,

et des présens que l'abbé du lieu luy fist.

Le mardi ensuivant, douziesme jour de janvier, se parti l'empereur bien

matin du bois, et estoit en la litière du daulphin. Et ala en son

pèlerinage à Saint-Mor-des-Fossés, et ne voult que les frères du roy y

alassent avecques luy, et aussi n'y ala pas le roy pour ce qu'il avoit à

besoignier. De la manière coment il fu receu à Saint-Mor vous dirons:

Le roy manda et commanda à l'abbé que il le receussent à procession, à

l'entrée de leur moustier, comme pèlerin: et ainsi le firent. Et est

assavoir que ledit empereur y oï messe à note que l'abbé chanta, et

offri cent frans. Et les présens que l'abbé luy fist qui estoient de

poissons, de buefs, de moutons, de vin, de pain et autres choses, laissa

au couvent de léans. Et après la messe ala disner l'empereur en une

chambre de ladite église, laquelle le roy luy avoit bien fait tendre et

parer, et aussi une sale encoste. Et tousjours depuis son entrée de

Paris fu et a esté aux despens du roy et servi en toutes choses des gens

et officiers du roy de toutes offices. Après ce qu'il ot disné et dormi,

il fu mis en sa litière et aporté à Beauté-sur-Marne où le roy l'avoit

attendu; mais pour ce que le roy vit qu'il demouroit trop et estoit

tart, il s'en retourna au bois. Et audit hostel de Beauté fu l'empereur

très bien logié, et tout l'hostel très richement paré et servi, comme

dit est, très habondamment et à ses heures et plaisirs, tellement que

audit hostel il amenda de sa maladie notablement et se mist à aler et

visita tout l'hostel haut et bas, à pou de aide, et disoit à ceux qui

avec luy estoient, que onques mès en sa vie n'avoit veue plus belle

place né plus délitable lieu que il avoit léans. Et chascun jour après

disner, s'en aloit le roy veoir une fois et estoient grant pièce

ensemble, et aucune fois se mettoient ensemble en une chambre tous

seuls, où il parloient de leur besoigne secrètement. Et tousjours s'en

aloit le roy soupper et gesir au bois et y disner aussi, et ainsi se

continua jusques au département de l'empereur, qui fu le samedi,

seiziesme jour dudit mois de janvier. Et le jeudi devant, quatorziesme

jour dudit mois, fist faire le roy les dons à l'empereur et à ses gens,

ainsi qu'il ensuit: et pour ce que l'empereur s'estoit dementé par

pluseurs fois de veoir la couronne que le roy a faite faire, qu'il avoit

oï dire qui estoit très belle et riche, le roy la luy envoia, pour

veoir, à Beauté, et luy porta Giles Malet et Hennequin, son orfèvre;

lequel la vist très-volentiers, et la tint et regarda moult longuement

par tout en y prenant grant plaisir. Et quant il l'ot regardée à sa

volenté, il dist que on la reméist en sauf et que, somme toute, il

n'avoit onques veu tant de si noble né si riche pierrerie ensemble. Et

le mercredi devant, qui estoit le treiziesme jour de janvier, avoit fait

savoir le roy à l'empereur, que le jeudi dessus dit, féist venir ses

gens à Beauté. Et senti bien secrètement l'empereur par le seigneur de

La Rivière et ledit Giles Malet que c'estoit pour leur faire dons,

combien que l'empereur s'excusast fort, en disant qu'il ne vouloit pas

que le roy luy donnast rien né à ses gens. Toutesvoies, pour acomplir la

volenté du roy, les manda querre audit jour. Si envoia le roy celuy

jeudi après disner ses frères, les ducs de Berri et de Bourgoigne et le

duc de Bourbon, le seigneur de la Rivière et autres, ses chambellans et

varlès de chambre, qui portèrent les joyaux qui furent de par le roy

donnés et présentés à l'empereur et à son fils et à leurs gens; et

firent les présens de par le roy à l'empereur, en sa chambre, lesdis

ducs, et aussi le firent à sondit fils, en la présence de l'empereur, et

furent les dons de l'empereur, tels comme il s'ensuit après.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 247 / 339 题