Coment l'empereur se parti du bois de Vincennes pour aler à Saint-Mor,
et des présens que l'abbé du lieu luy fist.
Le mardi ensuivant, douziesme jour de janvier, se parti l'empereur bien
matin du bois, et estoit en la litière du daulphin. Et ala en son
pèlerinage à Saint-Mor-des-Fossés, et ne voult que les frères du roy y
alassent avecques luy, et aussi n'y ala pas le roy pour ce qu'il avoit à
besoignier. De la manière coment il fu receu à Saint-Mor vous dirons:
Le roy manda et commanda à l'abbé que il le receussent à procession, à
l'entrée de leur moustier, comme pèlerin: et ainsi le firent. Et est
assavoir que ledit empereur y oï messe à note que l'abbé chanta, et
offri cent frans. Et les présens que l'abbé luy fist qui estoient de
poissons, de buefs, de moutons, de vin, de pain et autres choses, laissa
au couvent de léans. Et après la messe ala disner l'empereur en une
chambre de ladite église, laquelle le roy luy avoit bien fait tendre et
parer, et aussi une sale encoste. Et tousjours depuis son entrée de
Paris fu et a esté aux despens du roy et servi en toutes choses des gens
et officiers du roy de toutes offices. Après ce qu'il ot disné et dormi,
il fu mis en sa litière et aporté à Beauté-sur-Marne où le roy l'avoit
attendu; mais pour ce que le roy vit qu'il demouroit trop et estoit
tart, il s'en retourna au bois. Et audit hostel de Beauté fu l'empereur
très bien logié, et tout l'hostel très richement paré et servi, comme
dit est, très habondamment et à ses heures et plaisirs, tellement que
audit hostel il amenda de sa maladie notablement et se mist à aler et
visita tout l'hostel haut et bas, à pou de aide, et disoit à ceux qui
avec luy estoient, que onques mès en sa vie n'avoit veue plus belle
place né plus délitable lieu que il avoit léans. Et chascun jour après
disner, s'en aloit le roy veoir une fois et estoient grant pièce
ensemble, et aucune fois se mettoient ensemble en une chambre tous
seuls, où il parloient de leur besoigne secrètement. Et tousjours s'en
aloit le roy soupper et gesir au bois et y disner aussi, et ainsi se
continua jusques au département de l'empereur, qui fu le samedi,
seiziesme jour dudit mois de janvier. Et le jeudi devant, quatorziesme
jour dudit mois, fist faire le roy les dons à l'empereur et à ses gens,
ainsi qu'il ensuit: et pour ce que l'empereur s'estoit dementé par
pluseurs fois de veoir la couronne que le roy a faite faire, qu'il avoit
oï dire qui estoit très belle et riche, le roy la luy envoia, pour
veoir, à Beauté, et luy porta Giles Malet et Hennequin, son orfèvre;
lequel la vist très-volentiers, et la tint et regarda moult longuement
par tout en y prenant grant plaisir. Et quant il l'ot regardée à sa
volenté, il dist que on la reméist en sauf et que, somme toute, il
n'avoit onques veu tant de si noble né si riche pierrerie ensemble. Et
le mercredi devant, qui estoit le treiziesme jour de janvier, avoit fait
savoir le roy à l'empereur, que le jeudi dessus dit, féist venir ses
gens à Beauté. Et senti bien secrètement l'empereur par le seigneur de
La Rivière et ledit Giles Malet que c'estoit pour leur faire dons,
combien que l'empereur s'excusast fort, en disant qu'il ne vouloit pas
que le roy luy donnast rien né à ses gens. Toutesvoies, pour acomplir la
volenté du roy, les manda querre audit jour. Si envoia le roy celuy
jeudi après disner ses frères, les ducs de Berri et de Bourgoigne et le
duc de Bourbon, le seigneur de la Rivière et autres, ses chambellans et
varlès de chambre, qui portèrent les joyaux qui furent de par le roy
donnés et présentés à l'empereur et à son fils et à leurs gens; et
firent les présens de par le roy à l'empereur, en sa chambre, lesdis
ducs, et aussi le firent à sondit fils, en la présence de l'empereur, et
furent les dons de l'empereur, tels comme il s'ensuit après.