Comment le roy de France vint à l'empereur emprès le perron où il estoit
assis et le salua et le baisa, et puis baisa le roy des Romains, et de
l'assiette du soupper de celuy jour.
Si comme l'empereur se séoit et reposoit en la chaière dessus dite, le
roy vint à luy et luy dist qu'il fust le très bien venu en son palais,
et que onques prince n'y avoit veu plus volentiers; et lors le baisa, et
l'empereur osta tout son chaperon et l'en mercia très humblement; et
aussi salua le roy son fils le roy des Romains et le baisa. Et lors fist
le roy lever l'empereur par ses chevaliers et porter en sa chaière
contremont les degrés, et aloit le roy d'un costé des degrés et menoit
le roy des Romains à sa main sénestre; et ainsi ala le roy coste à coste
de l'empereur, jusques à la chambre qu'il luy avoit faite appareillier;
c'est assavoir en la chambre faicte de bois d'Irlande qui est coste la
chambre vert, et regarde d'une part sur les jardins du palais et d'autre
part à la Sainte-Chappelle; et toutes les autres chambres derrière
laissa pour l'empereur; et pour son fils le roy des Romains laissa et
fist ordener les chambres de dessous où se souloient retraire les roynes
de France; et prist et se loga le roy ès haultes chambres à
galathas[330], que fist faire le roy Jehan son père. Et après ce que
l'empereur se fu un petit reposé, le roy l'ala veoir en sa chambre; et
sitost que le roy approucha de luy, il osta tout arrière jus son
chaperon, et dist que il le venoit veoir et luy monstrer sa coiffe que
encore n'avoit pas veue[331]; et l'empereur osta son chapeau et tantost
se recouvrirent le roy et luy, et s'assistrent en deux chaières l'une
emprès l'autre. Et là, le roy luy dist les paroles qui ensuyvent: «Beaux
oncles, sachiez que j'ay si grant joie de vostre venue comme plus puis,
et vous pri que vous tenez que en ce que j'ay vous avez comme au vostre,
et plus avant ne vous scay offrir.» A quoy l'empereur osta arrière son
chaperon et le roy aussi, et respondit ledit empereur ces paroles:
«Monseigneur, je vous merci des honneurs et biens que vous me faites, et
je vous offre et vueil que vous soyés certain que moy et mon fils que je
vous ai ci amené; et tous mes autres enfans et quanque j'ay, sommes
vostres et le poez prendre comme le vostre.» Auxquelles paroles pluseurs
gens estoient qui orent grant plaisir et joie de cestes grans amitiés et
bonnes volentés. Et ainsi se départi le roy. Et pour la maladie dudit
empereur qui estoit très-griève, considéré que il avoit eu fièvre
avecques et estoit moult travaillié dudit chemin, le roy le fist soupper
en sa chambre; et il mena soupper avecques luy le roy des Romains et les
ducs, seigneurs et chevaliers qui estoient venus avec luy, et y ot très
grant soupper et très grant presse de gens d'estat, et fu l'assiète tele
que il ensuit: L'evesque de Paris, premier; le roy, et puis le roy des
Romains; le duc de Berry, le duc de Breban, le duc de Bourgoigne, le duc
de Bourbon et le duc de Bar; et pour ce que deux autres ducs n'estoient
pas chevaliers, mengièrent à l'autre table, et leur tint compaignie
messire Pierre fils du roy de Navarre, le conte d'Eu et pluseurs autres
seigneurs. Et est assavoir que la grande sale du palais, la chambre de
parlement, la sale sur l'eau, la chambre vert, les autres chambres
notables du palais, la Sainte-Chappelle, la chapelle d'emprès la chambre
vert estoient partout très-richement parées et ordenées, tant au palais
comme au chastel du Louvre, à Saint-Pol, au bois de Vinciennes, et à
l'ostel de Beauté-sur-Marne, èsquels lieux le roy mena, tint et festoia
partout l'empereur. Et ainsi se passa la journée dudit lundi, entrée de
l'empereur à Paris. Et après vin et espices données après souper, se
retraistrent le roy, et le roy des Romains et les autres seigneurs
chascun en sa chambre.
[330] _A galathas_. Christine: _Et Galathas_. Je pense qu'il faut
entendre par là les longues galeries dans lesquelles sont encore
aujourd'hui conservées les archives du parlement. Ce passage curieux
nous apprend ce que les historiens de Paris semblent avoir ignoré,
que le roi Jean avoit fait exécuter de grands travaux dans le
Palais. Le nom de _Galathas_ n'avoit jusqu'à présent été relevé que
dans un édit de la chambre des comptes. «_Galatha_. Edictum anni
1358: In camerâ compotorum superiùs _ad Galathas, ubi erant Domini
de Montemorenciaco_, etc. Locus hodiè incognitus in Camerâ
computorum.» (_Nouv. Ducange._) Le texte de nos chroniques permet de
mieux déterminer l'endroit appelé _Galathas_ dans le Palais.
[331] «Et en le saluant osta tout jus son chaperon. Dont il pesa à
l'empereur qui recouvrir le voult. Et il dist que il luy monstroit
sa coiffe que encores n'avoit veue. Car est assavoir que ès
anciennes guises, les rois portoient déliées coiffes soubs les
chapperons.» (Christine de Pisan.)