Comment l'en fist les joustes à Saint-Omer, et de la venue du roy de
France à Saint-Denys, et du roy de Navarre qui vint par devers luy.
Le mardi et le mercredi ensuivans, troisiesme et quatriesme jours dudit
moys de novembre, furent faites moult belles joustes à Saint-Omer, pour
l'oneur du roy de France qui là estoit. Et lors avoit grand foison
d'Anglois et autres ès pays de Brie et de Champaigne, qui gastoient tout
le pays, tuoient et raençonnoient gens et faisoient du pis qu'il
povoient; dont aucuns se appelloient la grant compaignie[214]. Lesquels
après ce que il orent sceu que ledit roy de France estoit délivre de sa
prison, se partirent dudit pays de Brie et s'en allèrent en Champaigne,
là où il tenoient pluseurs forteresses. Et ledit roy de France, après
ladite feste de Saint-Omer, s'en ala à Hesdin, là où il demoura par
aucun temps, et là fist ordenances des gens de son hostel et de la
Chambre des comptes, et par lesdites ordenances ne demoura ès requestes
de l'ostel que trois clers et trois lays; et furent les clers: maistre
Estienne de Paris, maistre Guy du Saint-Sépulcre et maistre Jaques
Leriche[215]; et les lays furent: monseigneur Jehan Hanière, monseigneur
Fauviau de Vaudencourt et monseigneur Gile de Soocourt, chevaliers. Et
en la Chambre des comptes, trois clers et trois lays, c'est assavoir,
clers: messire Jehan Laigle, maistre Oudart Levrier et messire Legier de
la Charmoye; lays: monseigneur Jehan de Charny chevalier, Jacques de
Pacy et Guillaume Staise. Et depuis s'en vint le roy par Amiens, par
Noyon et par Compiegne et par Senlis. Et le vendredi, onzième jour de
décembre ensuivant, entra le roy au giste à Saint-Denis en France. Item,
l'endemain jour de samedi, douziesme jour dudit moys, le roy de Navarre,
qui encore n'avoit vu le roy de France depuis sa prise, vint à
Saint-Denys à matin et ramena avecques luy certains hostaiges que le roy
de France avoit envoiés à Mante, afin que le roy de France venist
pardevers luy, quar autrement ne se estoit volu accorder d'y venir. Mais
en monstrant qu'il se fioit ès promesses du roy, il ramena lesdis
hostaiges, et là fu parlé que il féist homaige au roy. Mais ledit de
Navarre ne le voult, en disant que il n'avoit oncques forfait l'omaige
que autrefois luy avoit fait; et finalement après pluseurs parler, ledit
de Navarre vint devant le roy de France, devant le grant autel de
Saint-Denys, et luy fist la révérence assez humblement; et après jura
sur le corps Jhésu-Crist sacré que tenoit l'abbé de Saint-Denys, revestu
des vestemens ès quels il avoit dite la messe, que dès lors en avant il
seroit bon et loyal fils et subgié dudit roy de France; et ledit roy de
France jura après pareillement que il luy seroit bon père et bon
seigneur; et après jurèrent le duc de Normendie et monseigneur Phelippe
duc de Touraine, son frère. Et si jura lors aussi ledit roy de Navarre
que il tendroit et feroit tenir à son pouvoir la paix traictiée entre
les roys de France et d'Angleterre; et après l'enmena le roy de France
par la main disner avecques luy: et après disner, prist congié du roy de
France et s'en parti. Item, le jeudi douziesme jour de novembre, l'an
mil trois cent soixante dessus dit, furent enterrées les deux filles du
duc de Normendie à Saint-Anthoine près de Paris, et fu présent ledit duc
à l'enterrage, moult courroucié qui plus n'avoit d'enfans. Item, le
samedi dessusdit, douziesme jour de décembre, fut criée et publiée à
Paris la forte monnoie, c'est assavoir un franc d'or que l'en fist lors
nouveaux pour seize sols parisis; un royal pour treize sols quatre
deniers parisis, et blans neufs fins qui furent lors fais pour douze
deniers parisis, _etc_.
[214] _La grant compaignie_. Et non pas _les grandes compagnies_,
comme on dit aujourd'hui. Tous les historiens distinguent _la grande
compagnie_ des autres bandes que l'on eut tant de peine à faire
disparoître au XIVe siècle. Le continuateur de Nangis dit: «Anno
eodem (1360) surrexerunt filii Belial et viri iniqui, videlicet
multi guerratores de diversis nationibus, non habentes titulum
aliquem neque causam aliquos invadendi, nisi proprio motu seu
nequitiâ affectatâ sub spe depredandi, et vocabatur _Magna
Societas_. Qui quidem scelerati adunantes se in magnâ copiâ valdè,
accesserunt in armis propè Avinionem, volentes debellare dominum
nostrum summum pontificem, etc.»
La chronique inédite du nº 530 Suppl. Franç., s'accorde avec celles
de St-Denis pour accuser surtout de ces désordres les Anglois
indisciplinés. «Le roy d'Engleterre devoit faire vuidier les
forteresces à ses despens, et néanmoins pluseurs Englois
descoururent sur le royaume de France en pluseurs routes. Et
estoient d'iceux qui desdites forteresces estoient partis et se
tenoient par manière de compagnie. Et pluseurs s'en alèrent en
Bretagne à Jehan de Montfort. Et s'en assembla une grant route qui
s'en ala vers Avignon, et prisrent le pont Saint-Esperit, etc.,
etc.» (Fº 79, vº.)
[215] _Jaques Leriche_. Variante: _Jaques de la Roche_.