CXXXV.

Comment l'en fist les joustes à Saint-Omer, et de la venue du roy de

France à Saint-Denys, et du roy de Navarre qui vint par devers luy.

Le mardi et le mercredi ensuivans, troisiesme et quatriesme jours dudit

moys de novembre, furent faites moult belles joustes à Saint-Omer, pour

l'oneur du roy de France qui là estoit. Et lors avoit grand foison

d'Anglois et autres ès pays de Brie et de Champaigne, qui gastoient tout

le pays, tuoient et raençonnoient gens et faisoient du pis qu'il

povoient; dont aucuns se appelloient la grant compaignie[214]. Lesquels

après ce que il orent sceu que ledit roy de France estoit délivre de sa

prison, se partirent dudit pays de Brie et s'en allèrent en Champaigne,

là où il tenoient pluseurs forteresses. Et ledit roy de France, après

ladite feste de Saint-Omer, s'en ala à Hesdin, là où il demoura par

aucun temps, et là fist ordenances des gens de son hostel et de la

Chambre des comptes, et par lesdites ordenances ne demoura ès requestes

de l'ostel que trois clers et trois lays; et furent les clers: maistre

Estienne de Paris, maistre Guy du Saint-Sépulcre et maistre Jaques

Leriche[215]; et les lays furent: monseigneur Jehan Hanière, monseigneur

Fauviau de Vaudencourt et monseigneur Gile de Soocourt, chevaliers. Et

en la Chambre des comptes, trois clers et trois lays, c'est assavoir,

clers: messire Jehan Laigle, maistre Oudart Levrier et messire Legier de

la Charmoye; lays: monseigneur Jehan de Charny chevalier, Jacques de

Pacy et Guillaume Staise. Et depuis s'en vint le roy par Amiens, par

Noyon et par Compiegne et par Senlis. Et le vendredi, onzième jour de

décembre ensuivant, entra le roy au giste à Saint-Denis en France. Item,

l'endemain jour de samedi, douziesme jour dudit moys, le roy de Navarre,

qui encore n'avoit vu le roy de France depuis sa prise, vint à

Saint-Denys à matin et ramena avecques luy certains hostaiges que le roy

de France avoit envoiés à Mante, afin que le roy de France venist

pardevers luy, quar autrement ne se estoit volu accorder d'y venir. Mais

en monstrant qu'il se fioit ès promesses du roy, il ramena lesdis

hostaiges, et là fu parlé que il féist homaige au roy. Mais ledit de

Navarre ne le voult, en disant que il n'avoit oncques forfait l'omaige

que autrefois luy avoit fait; et finalement après pluseurs parler, ledit

de Navarre vint devant le roy de France, devant le grant autel de

Saint-Denys, et luy fist la révérence assez humblement; et après jura

sur le corps Jhésu-Crist sacré que tenoit l'abbé de Saint-Denys, revestu

des vestemens ès quels il avoit dite la messe, que dès lors en avant il

seroit bon et loyal fils et subgié dudit roy de France; et ledit roy de

France jura après pareillement que il luy seroit bon père et bon

seigneur; et après jurèrent le duc de Normendie et monseigneur Phelippe

duc de Touraine, son frère. Et si jura lors aussi ledit roy de Navarre

que il tendroit et feroit tenir à son pouvoir la paix traictiée entre

les roys de France et d'Angleterre; et après l'enmena le roy de France

par la main disner avecques luy: et après disner, prist congié du roy de

France et s'en parti. Item, le jeudi douziesme jour de novembre, l'an

mil trois cent soixante dessus dit, furent enterrées les deux filles du

duc de Normendie à Saint-Anthoine près de Paris, et fu présent ledit duc

à l'enterrage, moult courroucié qui plus n'avoit d'enfans. Item, le

samedi dessusdit, douziesme jour de décembre, fut criée et publiée à

Paris la forte monnoie, c'est assavoir un franc d'or que l'en fist lors

nouveaux pour seize sols parisis; un royal pour treize sols quatre

deniers parisis, et blans neufs fins qui furent lors fais pour douze

deniers parisis, _etc_.

[214] _La grant compaignie_. Et non pas _les grandes compagnies_,

comme on dit aujourd'hui. Tous les historiens distinguent _la grande

compagnie_ des autres bandes que l'on eut tant de peine à faire

disparoître au XIVe siècle. Le continuateur de Nangis dit: «Anno

eodem (1360) surrexerunt filii Belial et viri iniqui, videlicet

multi guerratores de diversis nationibus, non habentes titulum

aliquem neque causam aliquos invadendi, nisi proprio motu seu

nequitiâ affectatâ sub spe depredandi, et vocabatur _Magna

Societas_. Qui quidem scelerati adunantes se in magnâ copiâ valdè,

accesserunt in armis propè Avinionem, volentes debellare dominum

nostrum summum pontificem, etc.»

La chronique inédite du nº 530 Suppl. Franç., s'accorde avec celles

de St-Denis pour accuser surtout de ces désordres les Anglois

indisciplinés. «Le roy d'Engleterre devoit faire vuidier les

forteresces à ses despens, et néanmoins pluseurs Englois

descoururent sur le royaume de France en pluseurs routes. Et

estoient d'iceux qui desdites forteresces estoient partis et se

tenoient par manière de compagnie. Et pluseurs s'en alèrent en

Bretagne à Jehan de Montfort. Et s'en assembla une grant route qui

s'en ala vers Avignon, et prisrent le pont Saint-Esperit, etc.,

etc.» (Fº 79, vº.)

[215] _Jaques Leriche_. Variante: _Jaques de la Roche_.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 149 / 339 题