Coment monseigneur le régent et le roy de Navarre parlementèrent
ensamble, le roy de Navarre pour ceux de Paris; et coment le roy de
Navarre vint à Paris; et luy firent ceux de Paris grant joie et grant
honneur et en eussent volentiers fait leur capitain et leur gouverneur.
Le mercredi, secont jour du moys de may, le roy de Navarre qui estoit
logié à Mello[109], et ledit régent duc de Normendie qui estoit logié à
Clermont en Beauvoisin, furent en mi-marchié desdites villes, au lieu
que l'en dit Domage-Lieu[110] pour parlementer; et avoient chascun grant
foison de gens d'armes. Et là parla ledit roy audit régent pour ceux de
Paris, afin que iceluy régent voulsist accorder à eux. Et ledit régent
dist audit roy que il aimoit ladite ville de Paris, et que il savoit
bien que en celle ville avoit de bonnes gens, mais aucuns qui y estoient
luy avoient fait grans villenies pluseurs et desplaisirs, comme de tuer
ses gens en sa présence, de prendre son chastel du Louvre et son
artillerie, et pluseurs autres grans despis luy avoient fais. Si n'avoit
pas entencion de entrer à Paris jusques à ce que ces choses li fussent
adreciées. Et requist audit roy que il fust avec luy et luy aidast à les
adrecier.
[109] _Mello_. Ou _Merlou_, à quatre lieues de Senlis.
[110] Cette dernière indication n'est pas dans le manuscrit de Charles
V, et je n'ai pas retrouvé sur les cartes ce nom de _Domage-Lieu_,
que donnent les autres leçons.
L'endemain, jour de jeudi, rassemblèrent audit lieu et parlèrent
ensemble comme le jour précédent. Et après se parti ledit roy et s'en
ala à Paris où il entra le vendredi ensuivant, quatriesme jour dudit
moys de mai, à moult grant compaignie, tant de ses gens comme de ceux de
Paris qui estoient alés encontre luy. En laquelle ville il fu moult
honnoré et seigneuri par l'espace de dix ou douze jours que il y
demoura; et volentiers en eussent fait leur capitain aucuns de ceux de
Paris ou leur seigneur, comme faux et mauvais que il estoient.
Item en celuy temps, l'evesque de Laon qui estoit en l'assemblée à
Compiegne, fu en péril d'estre tué par pluseurs nobles hommes qui là
estoient avec ledit régent. Et convint que il s'en partist celéement; et
ala à Saint-Denis en France. Et manda à ceux de Paris que on le alast
querir. Si envoièrent ceux de Paris et aussi le roy de Navarre qui là
estoit, grant quantité de gens d'armes quérir ledit evesque à
Saint-Denis; et vindrent en sa compaignie jusques à Paris. Si fu dit
audit régent de pluseurs nobles et autres que ledit evesque estoit faux
et mauvais; et vérité estoit: car par luy estoient avenus tous les maux
au royaume de France. Et luy requistrent que il ne fust plus à son
conseil.
Item, en celuy temps, Jehan de Meudon, chastelain de Evreux pour le roy
de France, bouta le feu en ladite ville de Evreux et fu toute arse, dont
le roy de Navarre fu moult courroucié.
Item, le dimenche treiziesme[111] jour du moys de may, partirent les
ennemis qui estoient à Esparnon dudit lieu, et chevaulchièrent de
rechief en Gatinois. Et ardirent toute la ville de Nemours, et moult
dommagièrent pluseurs autres villes au pays, comme Grés[112] et autres
villes, dont moult de gens estoient merveilliés; car ce pays estoit en
douaire à la royne Blanche, suer audit roy de Navarre. Et monseigneur
James Pipes, capitain d'Esparnon, s'appeloit lieutenant au roy de
Navarre en ses saufs conduis et en ses autres fais, et si estoit souvent
avec le roy de Navarre, si comme l'en disoit[113]. Et s'en retournèrent
les ennemis trois ou quatre jours après, sans ce que aucun leur féist
empeschement.
[111] _Treiziesme_. Et non pas _quatriesme_ comme portent les autres
manuscrits et les éditions précédentes. Le 4 may tomboit un
vendredy, cette année-là.
[112] _Grés_ ou _Grez_. Aujourd'hui village entre Nemours et
Fontainebleau.
[113] Cette liaison du roy de Navarre avec le partisan James Pipes
n'étoit peut-être pas bien prouvée; mais tout porte à
croire, surtout les sauf-conduits rapportés plus haut, que
Charles-le-Mauvais avoit promis aux pillards de ne marcher ni faire
marcher contre eux. Le dauphin, de son côté, privé d'argent par les
Etats qui percevoient toutes les taxes, ne pouvoit réunir dix hommes
d'armes, avant les assemblées de Compiègne et de Vertus. Les
malheurs publics permettoient donc aux émissaires du Navarrois de
calomnier le fils du roi, d'insinuer l'idée de transporter la
couronne de France sur une tête plus puissante, etc., etc.--Il y a
quelque rapport entre les _accapareurs_ de 1790 et les pillards de
1358.