De la délivrance du roy de Navarre par un chevalier ennemi et traitre du
roy de France, et coment il convint que monseigneur le duc de Normendie
envoiast au roy de Navarre un très fort et seur sauf-conduit pour venir
à Paris.
Le mercredi huitiesme jour du moys de novembre ensuivant, avant le point
du jour du jeudi ensuivant, le roy de Navarre qui estoit en prison au
chastel de Alleux en Cambresis[63], fu délivré par un chevalier en qui
le roy de France se fioit, appellé monseigneur Jehan de Pequigny, lors
gouverneur, de par le roy de France, au pays d'Artois: lequel, comme
faux traitre, sans le consentement, sceu et volenté dudit roy de France,
son seigneur, qui ledit roy de Navarre faisoit tenir en prison, au grant
péril et préjudice du roy et du royaume ainsi faussement le délivra. Car
il ala, et gens d'armes avec luy, jusques au nombre de trente ou
environ, et estoient bourgois presque tous; et vint audit chastel de
nuit et fit tant, par eschieles et autrement, que luy et sa compaignie
entrèrent audit chastel qui estoit très mal gardé, sans ce que ceux qui
estoient dedens le sceussent, si comme l'en disoit. Mais il ne firent
point de mal à ceux qui estoient audit chastel. De là vint le roy de
Navarre et ceux qui l'avoient délivré à Amiens, desquels une grant
partie estoit de ladite ville, et là demoura par aucuns jours. Et fist
délivrer tous les prisonniers tant de la court, de l'églyse, comme de la
court laye. Et cependant fu traictié entre monseigneur le duc de
Normendie qui estoit à Paris, par aucuns des amis du roy de Navarre,
c'est assavoir par la royne Blanche sa suer, et par la royne Jehanne sa
tante, qui pour ce estoient venues en ladite ville de Paris, et par
autres, de envoier sauf-conduit audit roy de Navarre et à tous ceux qui
seroient en sa compaignie. Et convint que ledit monseigneur le duc
passast tel sauf-conduit, comme les amis dudit roy de Navarre vouldrent
deviser, c'est assavoir que pour quelconque chose faite ou à faire, l'en
ne le peust arrêter né ceux qui seroient en sa compaignie, et si en
porroit amener à Paris tant et tels comme il vourroit, armés ou
autrement. Et lors, au conseil dudit monseigneur le duc estoit principal
et souverain maistre ledit evesque de Laon qui les choses dessus dites
avoit toute préparées et faites par la puissance et ayde du devant dit
prévost des marchans et de dix ou de douze de la ville de Paris. Si
n'estoit pas merveille sé ledit monseigneur le duc estoit conseillié à
faire tout ce qui estoit bon au roy de Navarre. Lequel sauf-conduit fu
porté à Amiens par un clerc appellé Mahy de Pequigny, frère dudit
monseigneur Jehan de Pequigny, et par un échevin de Paris appellé
Charles Toussac. Ce fait, pluseurs des bonnes villes qui estoient venues
à Paris à ladite assemblée des trois estas, par espécial des parties de
Champaigne et de Bourgoigne, se partirent de Paris sans prendre congié,
quant il sceurent que le roy de Navarre devoit venir à Paris; pour ce
que il se doubtoient que l'en ne leur voulsist faire avouer la
délivrance du roy de Navarre.
[63] _Alleux_. Ou _Arleux-en-Palluel_. L'ancienne façon d'écrire le
nom de ce bourg, situé à quatre lieues de Cambray, est confirmée par
le titre du joli fabliau publié par M. Francisque Michel: _Le
Meunier d'Alleux_.
Item, le mercredi, veille de saint Andrieu ensuivant, près de
l'anuitier, entra ledit roy de Navarre à Paris, avec moult grant
compaignie de gens armés. Et estoient avec luy monseigneur Jehan de
Meulent, evesque de Paris, et moult grant nombre de ceux de Paris, dont
il y avoit bien deux cens hommes d'armes et plus qui estoient alés à
l'encontre dudit roy jusques à Saint-Denis en France; et ala ledit roy
de Navarre descendre en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.