XXXIX.

De la délivrance du roy de Navarre par un chevalier ennemi et traitre du

roy de France, et coment il convint que monseigneur le duc de Normendie

envoiast au roy de Navarre un très fort et seur sauf-conduit pour venir

à Paris.

Le mercredi huitiesme jour du moys de novembre ensuivant, avant le point

du jour du jeudi ensuivant, le roy de Navarre qui estoit en prison au

chastel de Alleux en Cambresis[63], fu délivré par un chevalier en qui

le roy de France se fioit, appellé monseigneur Jehan de Pequigny, lors

gouverneur, de par le roy de France, au pays d'Artois: lequel, comme

faux traitre, sans le consentement, sceu et volenté dudit roy de France,

son seigneur, qui ledit roy de Navarre faisoit tenir en prison, au grant

péril et préjudice du roy et du royaume ainsi faussement le délivra. Car

il ala, et gens d'armes avec luy, jusques au nombre de trente ou

environ, et estoient bourgois presque tous; et vint audit chastel de

nuit et fit tant, par eschieles et autrement, que luy et sa compaignie

entrèrent audit chastel qui estoit très mal gardé, sans ce que ceux qui

estoient dedens le sceussent, si comme l'en disoit. Mais il ne firent

point de mal à ceux qui estoient audit chastel. De là vint le roy de

Navarre et ceux qui l'avoient délivré à Amiens, desquels une grant

partie estoit de ladite ville, et là demoura par aucuns jours. Et fist

délivrer tous les prisonniers tant de la court, de l'églyse, comme de la

court laye. Et cependant fu traictié entre monseigneur le duc de

Normendie qui estoit à Paris, par aucuns des amis du roy de Navarre,

c'est assavoir par la royne Blanche sa suer, et par la royne Jehanne sa

tante, qui pour ce estoient venues en ladite ville de Paris, et par

autres, de envoier sauf-conduit audit roy de Navarre et à tous ceux qui

seroient en sa compaignie. Et convint que ledit monseigneur le duc

passast tel sauf-conduit, comme les amis dudit roy de Navarre vouldrent

deviser, c'est assavoir que pour quelconque chose faite ou à faire, l'en

ne le peust arrêter né ceux qui seroient en sa compaignie, et si en

porroit amener à Paris tant et tels comme il vourroit, armés ou

autrement. Et lors, au conseil dudit monseigneur le duc estoit principal

et souverain maistre ledit evesque de Laon qui les choses dessus dites

avoit toute préparées et faites par la puissance et ayde du devant dit

prévost des marchans et de dix ou de douze de la ville de Paris. Si

n'estoit pas merveille sé ledit monseigneur le duc estoit conseillié à

faire tout ce qui estoit bon au roy de Navarre. Lequel sauf-conduit fu

porté à Amiens par un clerc appellé Mahy de Pequigny, frère dudit

monseigneur Jehan de Pequigny, et par un échevin de Paris appellé

Charles Toussac. Ce fait, pluseurs des bonnes villes qui estoient venues

à Paris à ladite assemblée des trois estas, par espécial des parties de

Champaigne et de Bourgoigne, se partirent de Paris sans prendre congié,

quant il sceurent que le roy de Navarre devoit venir à Paris; pour ce

que il se doubtoient que l'en ne leur voulsist faire avouer la

délivrance du roy de Navarre.

[63] _Alleux_. Ou _Arleux-en-Palluel_. L'ancienne façon d'écrire le

nom de ce bourg, situé à quatre lieues de Cambray, est confirmée par

le titre du joli fabliau publié par M. Francisque Michel: _Le

Meunier d'Alleux_.

Item, le mercredi, veille de saint Andrieu ensuivant, près de

l'anuitier, entra ledit roy de Navarre à Paris, avec moult grant

compaignie de gens armés. Et estoient avec luy monseigneur Jehan de

Meulent, evesque de Paris, et moult grant nombre de ceux de Paris, dont

il y avoit bien deux cens hommes d'armes et plus qui estoient alés à

l'encontre dudit roy jusques à Saint-Denis en France; et ala ledit roy

de Navarre descendre en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 50 / 339 题