ANNÉE 1353

L'an de grace mil trois cens cinquante trois, le huitiesme jour de

janvier, monseigneur Charles, roy de Navarre et conte de Evreux, fist

tuer en la ville de Laigle, en Normendie, en une hostellerie,

monseigneur Charles d'Espagne, lors connestable de France. Et fu ledit

connestable tué en son lit, assez tost après le point du jour, par

pluseurs gens d'armes que le roy de Navarre y envoia; lequel roy demoura

en une granche au dehors de ladite ville de Laigle, jusques à tant que

ceux qui firent ledit fait retournèrent par devers luy. Et en sa

compaignie estoient, si comme l'en dist, monseigneur Phelippe de

Navarre, son frère, monseigneur Jehan, conte de Harecourt, monseigneur

Loys de Harecourt son frère, monseigneur Godefroy de Harecourt leur

oncle, et pluseurs autres chevaliers et autres gens, tant de Normendie

comme Navarrois et autres. Et après, se retraist ledit roy de Navarre et

sa compaignie en la cité d'Evreux dont il estoit conte, et là se garny

et enforça; et aveques luy se alièrent pluseurs nobles, par espécial de

Normendie, c'est assavoir: les dessus nommés de Harecourt, le seigneur

de Hembuye, monseigneur Jehan Malet seigneur de Graville, monseigneur

Amaury de Meulent et pluseurs autres. Et assez tost après, se transporta

ledit roy de Navarre en la ville de Mante, qui jà par avant avoit envoié

lettres closes en pluseurs des bonnes villes du royaume de France et

aussi au grant conseil du roy, par lesquelles il escripvoit que il avoit

fait mettre à mort ledit connestable pour pluseurs grans mesfais que

ledit connestable li avoit fais; et envoia le conte de Namur par devers

le roy de France à Paris. Et depuis, le roy de France envoia en ladite

ville de Mante, par devers ledit roy de Navarre, pluseurs grans hommes,

c'est assavoir: Monseigneur Guy de Bouloigne cardinal, monseigneur

Robert le Coq évesque de Laon, le duc de Bourbon, le conte de Vendosme

et pluseurs autres, lesquels traictièrent avec ledit roy de Navarre et

son conseil. Car combien que ledit roy de Navarre si eust fait mettre à

mort ledit connestable, comme dessus est dit, il ne luy souffisoit pas

que ledit roy de France, de qui il avoit espousée la fille, luy

pardonnast ledit mesfait; mais faisoit pluseurs requestes au roy son

seigneur, tant que l'en cuidoit bien que, entre les deux roys dessus

dis, déust avoir grant guerre; car ledit roy de Navarre avoit fait grans

aliances et grans semonces en diverses régions; et si garnissoit et

enforçoit ses villes et ses chastiaux. Finablement, après pluseurs

traitiés fu fait accort entre les deux roys dessus dis par certaines

manières dont aucuns des poins s'ensuivent. C'est assavoir: Que ledit

roy de France bailleroit audit roy de Navarre trente-huit mil livres de

terre à tournois, tant pour cause de certaine rente que ledit roy de

Navarre prenoit sur le trésor du roy à Paris, comme pour autres titres

que ledit roy de France luy devoit asseoir par certains traitiés fais

lonc-tems avant entre les prédécesseurs desdis deux roys pour cause de

la conté de Champaigne, et tout aussi pour cause du mariage dudit roy de

Navarre qui avoit espousé la fille dudit roy de France; pour lequel

mariage luy avoit esté promise certaine quantité de terre; c'est

assavoir: douze mil livres à tournois. Pour lesquelles trente-huit mil

livres de terre devant dites, il voult avoir la conté de

Biaumont-le-Rogier, la terre de Breteuil en Normendie, les terres de

Conches et d'Orbec, la visconté du Pont-Audemer et le baillage de

Constentin. Lesquelles choses luy furent accordées par ledit roy de

France: ja fust ce que la conté de Biaumont et les terres de Breteuil,

d'Orbec et de Conches fussent à monseigneur Phelippe, frère du roy de

France, qui estoit duc d'Orléans; auquel duc le roy, son frère, bailla

autres terres en récompensacion de ce. Outre ce, convint accorder audit

roy de Navarre, pour avoir paix, que les devant dis Harecourt et tous

les autres aliés entreroient en sa foy, sé il leur plaisoit, de toutes

leur terres, quelque part qu'elles fussent au royaume de France, et en

auroit ledit roy de Navarre les hommages, sé il vouloient, autrement

non.

Oultre ce, luy fu accordé qu'il tendroit toutes lesdites terres, avec

celles que il tenoit par avant en parrie. Et pourroit tenir eschequier,

deux fois l'an, sé il vouloit, aussi noblement comme le duc de

Normendie. Encore luy fu accordé que le roy de France pardonroit à tous

ceux qui avoient esté à mettre à mort ledit connestable, la mort

d'iceluy. Et ainsi le fist, et promist par son serement que jamais pour

achoison de ce, ne leur feroit ou feroit faire vilenie ou dommage. Et

aveques toutes ces choses, ot encore ledit roy de Navarre une grant

somme d'escus d'or dudit roy de France; et avant ce que ledit roy de

Navarre voulsist venir par devers le roy de France, il convint que l'en

luy envoiast le conte d'Anjou, second fils du roy de France, par manière

d'ostage. Et après ce, vint à Paris à grant foison de gens d'armes[19].

[19] Quoi qu'on en ait dit, cet accommodement du roi Jean et de

Charles-le-Mauvais étoit conseillé par une saine et bonne politique.

On ne pouvoit sitôt oublier les suites de la défection de Robert

d'Artois et de Geoffroi d'Harcourt. Déjà, si l'on s'en rapporte à

Froissart, la flotte angloise étoit en mer, et la nouvelle de la

réconciliation des deux princes lui fit rebrousser chemin.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 12 / 339 题