Un jour que lady Mowbray et sa nièce assistaient à une fête villageoise

aux environs de la ville, un de ces jeunes gens s'approcha très-près de

Sarah et la regarda presque insolemment. La jeune fille effrayée saisit

vivement le bras d'Olivier et le pressa sans savoir ce qu'elle faisait.

Olivier se retourna, et comprit en un instant le motif de sa frayeur. Il

échangea d'abord des regards menaçants et bientôt des paroles sérieuses

avec le jeune homme. Le lendemain, Olivier quitta le château de bonne

heure et revint à l'heure du déjeuner; mais, malgré son air calme, lady

Mowbray s'aperçut bientôt qu'il souffrait, et le força de s'expliquer.

Il avoua qu'il venait de se battre avec l'homme qui avait regardé

insolemment miss Mowbray, et qu'il l'avait grièvement blessé; mais il

l'était lui-même, et Metella l'ayant forcé de retirer sa main, qu'il

tenait dans sa redingote, vit qu'il l'était assez sérieusement. Elle

s'occupait avec anxiété des soins qu'il fallait donner à cette blessure

lorsqu'en se retournant vers Sarah, elle vit qu'elle s'était évanouie

auprès de la fenêtre. Cette excessive sensibilité parut naturelle à

Olivier, dans une personne d'une complexion aussi délicate; mais lady

Mowbray y fit une attention plus marquée.

Lorsque Metella eut secouru sa nièce, et qu'elle se trouva seule avec

Olivier, elle lui demanda le motif et les détails de son affaire. Elle

n'avait rien vu de ce qui s'était passé la veille; elle était dans ce

moment à plusieurs pas en avant de sa nièce et d'Olivier, et donnait le

bras à une autre personne. Olivier tâcha d'éluder ses questions; mais

comme lady Mowbray le pressait de plus en plus, il raconta avec beaucoup

de répugnance que miss Mowbray ayant été regardée insolemment par un

jeune homme d'assez mauvais ton, il s'était placé entre elle et ce jeune

homme; celui-ci avait affecté de se rapprocher encore pour le braver,

et Olivier avait été forcé de le pousser rudement pour l'empêcher de

froisser le bras de Sarah, qui se pressait tout effrayée contre son

défenseur. Les deux adversaires s'étaient donc donné rendez-vous dans

des termes que Sarah n'avait pas compris, et, au bout d'une heure, après

que les dames étaient montées en voiture, Olivier avait été retrouver

le jeune homme et lui demander compte de sa conduite. Celui-ci avait

soutenu son arrogance; et, malgré les efforts des témoins de la scène

pour l'engager à reconnaître son tort, il s'était obstiné à braver

Olivier; il lui avait même fait entendre assez grossièrement qu'on le

regardait comme l'amant de miss Sarah, en même temps que celui de sa

tante, et que, quand on promenait en public le scandale de pareilles

relations, on devait être prêt à en subir les conséquences.

Olivier n'avait donc pas hésité à se constituer le défenseur de Sarah,

et, tout en repoussant avec mépris ces imputations ignobles, il avait

versé son sang pour elle. «Je suis prêt à recommencer demain s'il le

faut, dit-il à lady Mowbray, que ces calomnies avaient jetée dans la

consternation. Vous ne devez ni vous affliger ni vous effrayer; votre

nièce est sous ma protection, et je me conduirai comme si j'étais son

père. Quant à vous, votre nom suffira auprès des gens de bien pour

garder le sien à l'abri de toute atteinte.»

Lady Mowbray feignit de se calmer; mais elle ressentit une profonde

douleur de l'affront fait à sa nièce. Ce fut dans ce moment qu'elle

comprit toute l'affection que cette aimable enfant lui inspirait. Elle

s'accusa de l'avoir amenée auprès d'elle pour la rendre victime de la

méchanceté de ces provinciaux, et s'effraya de sa situation; car elle

n'y voyait d'autre remède que d'éloigner Olivier de chez elle tant que

Sarah y demeurerait.

L'idée d'un sacrifice au-dessus de ses forces, mais qu'elle croyait

devoir à la réputation de sa nièce, la tourmenta secrètement sans

qu'elle pût se décider à prendre un parti.

Elle remarqua quelques jours après que Sarah paraissait moins timide

avec Olivier, et qu'Olivier, de son côté, lui montrait moins de

froideur. Lady Mowbray en souffrit; mais elle pensa qu'elle devait

encourager cette amitié au lieu de la contrarier, et elle la vit croître

de jour en jour sans paraître s'en alarmer.

Peu à peu Olivier et Sarah en vinrent à une sorte de familiarité. Sarah,

il est vrai, rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui

parler, et Olivier était surpris de lui trouver autant d'esprit et de

naturel. Il avait eu contre elle une sorte de prévention qui s'effaçait

de plus en plus. Il aimait à l'entendre chanter; il la regardait souvent

peindre des fleurs, et lui donnait des conseils. Il en vint même à lui

montrer la botanique et à se promener avec elle dans le jardin. Un jour

Sarah témoignait le regret de ne plus monter à cheval. Lady Mowbray,

indisposée depuis quelque temps, ne pouvait plus supporter cette

fatigue; ne voulant pas priver sa nièce d'un exercice salutaire, elle

pria Olivier de monter à cheval avec elle dans l'intérieur du parc, qui

était fort grand, et où miss Mowbray pût se livrer à l'innocent plaisir

de galoper pendant une heure ou deux tous les jours.

Ces heures étaient mortelles pour Metella. Après avoir embrassé sa nièce

au front et lui avoir fait un signe d'amitié, en la voyant s'éloigner

avec Olivier, elle restait sur le perron du château, pâle et consternée

comme si elle les eût vus partir pour toujours; puis elle allait

s'enfermer dans sa chambre et fondait en larmes. Elle s'enfonçait

quelquefois furtivement dans les endroits les plus sombres du parc, et

les apercevait au loin, lorsqu'ils franchissaient rapidement tous les

deux les arcades de lumière qui terminaient le berceau des allées.

Mais elle se cachait aussitôt dans la profondeur du taillis, car elle

craignait d'avoir l'air de les observer, et rien au monde ne l'effrayait

tant que de paraître ridicule et jalouse.

Un jour qu'elle était dans sa chambre et qu'elle pleurait, le front

appuyé sur le balcon de sa fenêtre, Sarah et Olivier passèrent au galop;

ils rentraient de leur promenade; les pieds de leurs chevaux soulevaient

des tourbillons de sable; Sarah était rouge, animée, aussi souple, aussi

légère que son cheval, avec lequel elle ne semblait faire qu'un; Olivier

galopait à son côté; ils riaient tous les deux de ce bon rire franc

et heureux de la jeunesse qui n'a pas d'autre motif qu'un besoin

d'expansion, de bruit et de mouvement. Ils étaient comme deux enfants

contents de crier et de se voir courir. Metella tressaillit et se cacha

derrière son rideau pour les regarder. Tant de beauté, d'innocence et de

douceur brillait sur leurs fronts, qu'elle en fut attendrie. «Ils sont

faits l'un pour l'autre; la vie s'ouvre devant eux, pensa-t-elle,

l'avenir leur sourit, et moi je ne suis plus qu'une ombre que le tombeau

semble réclamer....» Elle entendit bientôt les pas d'Olivier qui

approchait de sa chambre; s'asseyant précipitamment devant sa toilette,

elle feignit de se coiffer pour le dîner.

Olivier avait l'air content et ouvert; il lui baisa tendrement les

mains, et lui remit de la part de Sarah, qui était allée se débarrasser

de son amazone, un gros bouquet d'hépatiques qu'elle avait cueillies

dans le parc. «Vous êtes donc descendus de cheval? dit lady Mowbray.

--Oui, répondit-il; Sarah, en apercevant toutes ces fleurs dans la

clairière, a voulu absolument vous en apporter, et, avant que j'eusse

pris la bride de son cheval, elle avait sauté sur le gazon. Je lui ai

servi de page, et j'ai tenu sa monture pendant qu'elle courait comme

un petit chevreau après les fleurs et les papillons. Ma bonne Metella,

votre nièce n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est pas une petite fille,

c'est une espèce d'oiseau déguisé. Je le lui ai dit, et je crois qu'elle

rit encore.

--Je vois avec plaisir, dit lady Mowbray avec un sourire mélancolique,

que ma Sarah est devenue gaie. Chère enfant! elle est si aimable et si

belle!

--Oui, elle est jolie, dit Olivier, elle a une physionomie que j'aime

beaucoup. Elle a l'air intelligent et bon; elle vous ressemble, Metella;

je ne l'ai jamais tant trouvé qu'aujourd'hui. Elle a votre son de voix

par instants.

--Je suis heureuse de voir que vous l'aimez enfin, cette pauvre petite!

dit lady Mowbray. Dans les commencements, elle vous déplaisait,

convenez-en?

--Non, elle me gênait, et voilà tout.

--Et à présent, dit Metella en faisant un violent effort sur elle-même

pour conserver un air calme et doux, vous voyez bien qu'elle ne vous

gêne plus.

--Je craignais, dit Olivier, qu'elle ne fût pas avec vous ce qu'elle

devait être; à présent, je vois qu'elle vous comprend, qu'elle vous

apprécie, et cela me fait plaisir. Je ne suis pas seul à vous aimer ici.

Je puis parler de vous à quelqu'un qui m'entend, et qui vous aime autant

qu'un autre que moi peut vous aimer.»

Sarah entra en cet instant en s'écriant: «Eh bien! chère tante, vous

a-t-il remis le bouquet de ma part? C'est un méchant homme que M. votre

fils. Il me l'a presque ôté de force pour vous l'apporter lui-même. Il

est aussi jaloux que votre petit chien, qui pleure quand vous caressez

ma chevrette.»

Lady Mowbray embrassa la jeune fille, et se dit qu'elle devait se

trouver heureuse d'être aimée comme une mère.

Quelques jours après, tandis que les deux enfants de lady Mowbray (c'est

ainsi qu'elle les appelait) faisaient leur promenade accoutumée, elle

entra dans la chambre de Sarah pour prendre un livre et ramassa un petit

coin de papier déchiré qui était sur le bord d'une tablette. Au milieu

de mots interrompus qui ne pouvaient offrir aucun sens, elle lut

distinctement le nom d'Olivier, suivi d'un grand point d'exclamation.

C'était l'écriture de Sarah. Lady Mowbray jeta un regard sur les

meubles. Le secrétaire et les tiroirs étaient fermés avec soin; toutes

les clefs en étaient retirées. Il ne convenait pas au caractère de lady

Mowbray de faire d'autre enquête. Elle sortit cependant pour résister

aux suggestions d'une curiosité inquiète.

Lorsque Sarah rentra de la promenade, lady Mowbray remarqua qu'elle

était fort pâle et que sa voix tremblait. Un sentiment d'effroi mortel

passa dans l'âme de Metella. Elle remarqua pendant le dîner que Sarah

avait pleuré, et le soir elle était si abattue et si triste qu'elle

ne put s'empêcher de la questionner. Sarah répondit qu'elle était

souffrante, et demanda à se retirer.

Lady Mowbray interrogea Olivier sur sa promenade. Il lui répondit, avec

le calme d'une parfaite innocence, que Sarah avait été fort gaie toute

la première heure, qu'ensuite ils avaient été au pas et en causant;

qu'elle ne se plaignait d'aucune douleur, et que c'était lady Mowbray

qui, en rentrant, l'avait fait apercevoir de sa pâleur.

En quittant Olivier, lady Mowbray, inquiète de sa nièce, se rendit à sa

chambre, et, avant d'entrer, elle y jeta un coup d'oeil par la porte

entr'ouverte. Sarah écrivait. Au léger bruit que fit Metella, elle

tressaillit et cacha précipitamment son papier, jeta sa plume et saisit

un livre; mais elle n'avait pas eu le temps de l'ouvrir que lady Mowbray

était auprès d'elle. «Vous écriviez, Sarah? lui dit-elle d'un ton grave

et doux cependant.

--Non, ma tante, répondit Sarah dans un trouble inexprimable.

--Ma chère fille, est-il possible que vous me fassiez un mensonge!»

Sarah baissa la tête et resta toute tremblante.

«Qu'est-ce que vous écriviez, Sarah? continua lady Mowbray avec un calme

désespérant.

--J'écrivais ... une lettre, répondit Sarah au comble de l'angoisse.

--A qui, ma chère? continua Metella.

--A Fanny Hurst, mon amie de couvent.

--Cela n'a rien de répréhensible, ma chère; pourquoi donc vous

cachez-vous?

--Je ne me cachais pas, ma tante, répondit Sarah en essayant de

reprendre courage. Mais sa confusion n'échappa point au regard sévère de

lady Mowbray.

--Sarah, lui dit-elle, je n'ai jamais surveillé votre correspondance.

J'avais une telle confiance en vous que j'aurais cru vous outrager en

vous demandant à voir vos lettres. Mais si j'avais pensé qu'il pût

exister un secret entre vous et moi, j'aurais regardé comme un devoir de

vous en demander l'aveu. Aujourd'hui, je vois que vous en avez un, et je

vous le demande.

--O ma tante! s'écria Sarah éperdue.

--Sarah, si vous me refusiez, dit Metella avec beaucoup de douceur et en

même temps de fermeté, je croirais que vous avez dans le coeur quelque

sentiment coupable, et je n'insisterais pas, car rien n'est plus opposé

à mon caractère que la violence. Mais je sortirais de votre chambre le

coeur navré, car je me dirais que vous ne méritez plus mon estime et mon

affection.

--O ma chère tante, ma mère! ne dites pas cela!» s'écria miss Mowbray en

se jetant tout en larmes aux pieds de Metella.

Metella craignit de se laisser attendrir; et, lui retirant sa main, elle

rassembla toutes ses forces pour lui dire froidement: «Eh bien! miss

Mowbray, refusez-vous de me remettre le papier que vous écriviez?»

Sarah obéit, voulut parler, et tomba demi-évanouie sur son fauteuil.

Lady Mowbray résista au sentiment d'intérêt qui luttait chez elle contre

un sentiment tout contraire. Elle appela la femme de chambre de Sarah,

lui ordonna de la soigner, et courut s'enfermer chez elle pour lire la

lettre. Elle était ainsi conçue:

«Je vous ai promis depuis longtemps, _dearest_ Fanny, l'aveu de mon

secret. Il est temps enfin que je tienne ma promesse. Je ne pouvais pas

confier au papier une chose si importante sans trouver un moyen de vous

faire parvenir directement ma lettre. Maintenant je saisis l'occasion

d'une personne que nous voyons souvent ici, et qui part pour Paris. Elle

veut bien se charger de vous porter de ma part des minéraux et un petit

herbier. Elle vous demandera au parloir et vous remettra le paquet et la

lettre, qui de cette manière ne passera pas par les mains de madame la

supérieure. Ne me grondez donc pas, ma chère amie, et ne dites pas que

je manque de confiance en vous. Vous verrez, en lisant ma lettre,

qu'il ne s'agit plus de bagatelles comme celles qui nous occupaient au

couvent. Ceci est une affaire sérieuse, et que je ne vous confie pas

sans un grand trouble d'esprit. Je crois que mon coeur n'est pas

coupable, et cependant je rougis comme si j'allais paraître devant un

confesseur. Il y a plusieurs jours que je veux vous écrire. J'ai fait

plus de dix lettres que j'ai toutes déchirées; enfin je me décide; soyez

indulgente pour moi, et si vous me trouvez imprudente et blâmable,

reprenez-moi doucement.

«Je vous ai parlai d'un jeune homme qui demeure ici avec nous, et qui

est le fils adoptif de ma tante. La première fois que je le vis, c'était

le jour de notre arrivée, je fus tellement troublée que je n'osai pas le

regarder. Je ne sais pas ce qui se passa en moi lorsqu'il entra à demi

dans la calèche pour baiser les mains de ma tante; il le fit avec tant

de tendresse que je me sentis tout émue, et que je compris tout de suite

la bonté de son coeur; mais il se passa plus de six mois avant que je

connusse sa figure, car je n'osai jamais le regarder autrement que de

profil. Ma tante m'avait dit: «Sarah, regardez Olivier comme votre

frère!» Je me livrai donc d'abord à une joie intérieure que je croyais

très-légitime. Il me semblait doux d'avoir un frère; et s'il m'eût

traitée tout de suite comme sa soeur, peut-être n'aurais-je jamais songé

à l'aimer autrement!... Hélas! vous voyez quel est mon malheur, Fanny;

j'aime, et je crois que je ne serai jamais unie à celui que j'aime. Pour

vous dire comment j'ai eu l'imprudence d'aimer ce jeune homme, je ne

le puis pas; en vérité, je n'en sais rien moi-même, et c'est une bien

affreuse fatalité. Imaginez-vous qu'au lieu de me parler avec la

confiance et l'abandon d'un frère, il a passé plus d'un an sans

m'adresser plus de trois paroles par jour; si bien que je crois que tous

nos entretiens durant tout ce temps-là tiendraient à l'aise dans une

page d'écriture. J'attribuais cette froideur à sa timidité; mais, le

croiriez-vous? il m'a avoué depuis qu'il avait pour moi une espèce

d'antipathie avant de me connaître. Comment peut-on haïr une personne

qu'on n'a jamais vue et qui ne vous a fait aucun mal? Cette injustice

aurait dû m'empêcher de prendre de l'attachement pour lui. Eh bien!

c'est tout le contraire, et je commence à croire que l'amour est une

chose tout à fait involontaire, une maladie de l'âme à laquelle tous nos

raisonnements ne peuvent rien.

«J'ai été bien longtemps sans comprendre ce qui se passait en moi.

J'avais tellement peur de M. Olivier que je croyais parfois avoir aussi

de l'éloignement pour lui. Je le trouvais froid et orgueilleux; et

cependant, lorsqu'il parlait à ma tante il changeait tellement d'air et

de langage, il lui rendait des soins si délicats, que je ne pouvais pas

m'empêcher de le croire sensible et généreux.

«Une fois je passais au bout de la galerie, je le vis à genoux auprès de

ma tante; elle l'embrassait, et tous deux semblaient pleurer. Je passai

bien vite et sans qu'on m'aperçût; mais je ne saurais vous rendre

l'émotion que cette scène touchante me causa. J'en fus agitée toute la

nuit, et je me surpris plusieurs fois à désirer d'avoir l'âge de ma

tante, afin d'être aimée comme une mère par celui qui ne voulait pas

m'aimer comme une soeur.

«Je compris mes véritables sentiments à l'occasion du duel dont je vous

ai parlé. Je ne vous ai pas nommé la personne qui me donnait le bras et

qui se battit pour moi; je vous ai dit que c'était un ami de la maison:

c'était M. Olivier. Lorsqu'il revint, il était fort pâle, et tenait sa

main dans sa redingote; ma tante se douta de la vérité et le força de

nous la montrer. Je ne sais si cette main était ensanglantée. Il me

sembla voir du sang sur le linge qui l'enveloppait, et je sentis tout le

mien se retirer vers mon coeur. Je m'évanouis, ce qui fut bien imprudent

et bien malheureux; mais je crois qu'on ne se douta de rien. Quand je

revis M. Olivier, je ne pus m'empêcher de le remercier de ce qu'il avait

fait pour moi; et, tout en voulant parler, je me mis à pleurer comme

une sotte. Je ne sais pourquoi je n'avais jamais pu me décider à le

remercier devant ma tante. Peut-être que ce fut un mauvais sentiment qui

me fit attendre un moment où j'étais seule avec lui. Je ne sais pas

ce qu'il y avait de coupable à le faire, et cependant je me le suis

toujours reproché comme une dissimulation envers lady Mowbray. J'avais

espéré, je crois, être moins timide devant une seule personne que devant

deux. Mais ce fut encore pis; je sentis que j'étouffais, et j'eus comme

un vertige, car je ne m'aperçus pas que M. Olivier me pressait les

mains. Quand je revins à moi, mes mains étaient dans les siennes, et il

me dit plusieurs choses que je n'entendis pas. Je sais seulement qu'il

me dit en s'en allant: «Ma chère miss Mowbray, je suis touché de votre

amitié; mais, en vérité, il ne faut pas que vous pleuriez pour cette

égratignure.» Depuis ce temps, sa conduite envers moi a été toute

différente, et il a été d'une bonté et d'une obligeance qui ont achevé

de me gagner le coeur. Il me donne des leçons, il corrige mes dessins,

il fait de la musique avec moi; ma tante semble prendre un grand plaisir

à nous voir si unis. Elle nous fait monter à cheval ensemble, elle nous

force à nous donner la main pour nous raccommoder; car il arrive souvent

que, tout en riant, nous finissons par disputer et nous bouder un peu.

Moi, j'étais tout à fait à l'aise avec lui, j'étais heureuse, et j'avais

la vanité de croire qu'il m'aimait. Il me le disait du moins, et je

m'imaginais que, quand on s'aime seulement d'amitié, et qu'on se

souvient sous les rapports de la fortune et de l'éducation, il est

tout simple qu'on se marie ensemble. La conduite de ma tante semblait

autoriser en moi cette espérance, et je pensais qu'on me trouvait encore

trop jeune pour m'en parler. Dans ces idées, j'étais aussi heureuse

qu'il est permis de l'être; je ne désirais rien sur la terre que la

continuation d'une semblable existence. Mais, hélas! ce rêve s'est

effacé, et le désespoir depuis ce matin....»

Ici la lettre avait été interrompue par l'arrivée de lady Mowbray.

Metella laissa tomber la lettre, et cachant son visage dans ses mains,

elle resta plongée dans une morne consternation. Elle demeura ainsi

jusqu'à une heure du matin, s'accusant de tout le mal et cherchant en

vain comment elle pourrait le réparer. Enfin, elle céda à un besoin

instinctif et se rendit à la chambre de sa nièce. Tout le monde dormait

dans la maison; le temps était superbe, la lune éclairait en plein la

façade du château, et répandait de vives clartés dans les galeries, dont

toutes les fenêtres étaient ouvertes. Metella les traversa lentement et

sans bruit, comme une ombre qui glisse le long des murs. Tout à coup

elle se trouva face à face avec Sarah, qui, les pieds nus et vêtue d'un

peignoir de mousseline blanche, allait à sa rencontre; elles ne se

virent que quand elles traversèrent l'une et l'autre un angle lumineux

des murs. Lady Mowbray surprise continua de s'avancer pour s'assurer que

c'était Sarah; mais la jeune fille, voyant venir à elle cette grande

femme pâle, traînant sur le pavé de la galerie sa longue robe de chambre

en velours noir, fut saisie d'effroi. Cette figure morne et sombre

ressemblait si peu à celle qu'elle avait habitude de voir à sa tante,

qu'elle crut rencontrer un spectre et faillit tomber évanouie; mais elle

fut aussitôt rassurée par la voix de lady Mowbray, qui était pourtant

froide et sévère.

«Que faites-vous ici à cette heure, Sarah, et où allez-vous?

--Chez vous, ma tante, répondit Sarah sans hésiter.

--Venez, mon enfant,» lui dit lady Mowbray en prenant son bras sous le

sien.

Elles regagnèrent en silence l'appartement de Metella. Le calme, la

nuit et le chant joyeux des rossignols contrastaient avec la tristesse

profonde dont ces deux femmes étaient accablées.

Lady Mowbray ferma les portes et attira sa nièce sur le balcon de sa

chambre. Là elle s'assit sur une chaise et la fit asseoir à ses pieds

sur un tabouret; elle attira sa tête sur ses genoux et prit ses mains

dans les siennes, que Sarah couvrit de larmes et de baisers.

«Oh! ma tante, ma chère tante, pardonnez-moi, je suis coupable....

--Non, Sarah, vous n'êtes pas coupable; je n'ai qu'un reproche à vous

faire, c'est d'avoir manqué de confiance en moi. Votre réserve a fait

tout le mal, mon enfant; maintenant il faut être franche, il faut tout

me dire ... tout ce que vous savez....»

Lady Mowbray prononça ces paroles dans une angoisse mortelle; et en

attendant la réponse de sa nièce, elle sentit son front se couvrir de

sueur. Sarah avait-elle découvert à quel titre Olivier vivait, ou du

moins avait vécu auprès d'elle durant plusieurs années? Lady Mowbray ne

savait pas quelle raison Sarah pouvait avoir pour renoncer tout à coup à

une espérance si longtemps nourrie en secret, et frémissait d'entendre

sortir de sa bouche des reproches qu'elle croyait mériter. Un poids

énorme fut ôté de son coeur lorsque Sarah lui répondit avec assurance:

«Oui, ma tante, je vous dirai tout; que ne vous ai-je dit plus tôt mes

folles pensées! Vous m'auriez empêchée de m'y livrer; car vous saviez

bien que votre fils ne pouvait pas m'épouser....

--Mais, Sarah, quelles sont vos raisons pour le croire?.... qui vous l'a

donc dit?

--Olivier, répondit Sarah. Ce matin, nous causions de choses

indifférentes dans le parc; nous étions près de la grille qui donne

sur la route. Une noce vint à passer, nous nous arrêtâmes pour voir la

figure des mariés; je remarquai qu'ils avaient l'air timide. «Ils ont

l'air triste, répondit Olivier. Comment ne l'auraient-ils pas? Quelle

chose stupide et misérable qu'un jour de noce!--Eh quoi! lui dis-je,

vous voudriez qu'on se mariât en secret? Ce serait encore bien plus

triste.--Je voudrais qu'on ne se mariât pas du tout, répondit-il; pour

moi, j'ai le mariage en horreur et je ne me marierai jamais.» Oh! ma

chère tante, cette parole m'enfonça un poignard dans le coeur; en

même temps elle me sembla si extraordinaire, que j'eus la hardiesse

d'insister et de lui dire, en affectant de plaisanter: «Vous

ne savez guère ce que vous ferez à cet égard-là.» Il me répondit avec

beaucoup d'empressement, et comme s'il eût eu l'intention de m'ôter

toute présomption: «Soyez sûre de ce que je vous dis, miss; j'ai fait

un serment devant Dieu, et je le tiendrai.» La honte et la douleur me

rendirent silencieuse, et j'ai fait de vains efforts toute la journée

pour cacher mon désespoir....

Metella · 第 3 / 4 段