Olivier se leva: «Je vous demande pardon, monsieur le comte, dit-il;

vous vous trompez, c'est mon chapeau que vous prenez pour le vôtre;

veuillez me le rendre, je vais avoir l'honneur de vous saluer.»

Le comte, toujours prudent, non par absence de courage (il était brave),

mais par habitude de circonspection et par crainte du ridicule, fut

enchanté d'en être quitte ainsi. Il lui remit son chapeau et le quitta

poliment; mais, dès qu'il fut parti, il le déclara souverainement

insipide, mal appris et ridicule. «Je ne sais comment vous avez fait

pour supporter ce personnage, dit-il à Metella; il faut que vous ayez

une patience angélique.

--Mais il me semble, mon ami, que c'est vous qui m'avez priée de

l'inviter, et vous me l'avez laissé sur les bras ensuite.

--Depuis quand êtes-vous si Agnès que vous ne sachiez pas vous

débarrasser d'un fat importun? Vous n'êtes plus dans l'âge de la

gaucherie et de la timidité.»

Metella se sentit vivement offensée de cette insolence; elle répondit

avec aigreur; le comte s'emporta, et lui dit tout ce que depuis

longtemps il n'osait pas lui dire. Metella comprit sa position, et, en

s'éclairant sur son malheur, elle retrouva l'orgueil que son affection

irréprochable envers le comte devait lui inspirer.

«Il suffit, monsieur, lui dit-elle; il ne fallait pas me faire attendre

si longtemps la vérité. Vous m'avez trop fait jouer auprès de vous un

rôle odieux et ridicule. Il est temps que je comprenne celui que mon âge

et le vôtre m'imposent: je vous rends votre liberté.»

Il y avait longtemps que le comte aspirait à ce jour de délivrance; il

lui avait semblé que le mot échappé aux lèvres de Metella le ferait

bondir de joie. Il avait trop compté sur la force que nous donne

l'égoïsme. Quand il entendit ce mot si étrange entre eux, quand il

vit en face ce dénoûment triste et honteux à une vie d'amour et de

dévouement mutuels, il eut horreur de Metella et de lui-même; il demeura

pâle et consterné. Puis un violent sentiment de colère et de jalousie

s'empara de lui.

«Sans doute, s'écria-t-il, cet aveu vous tardait, madame! En vérité,

vous êtes très-jeune de coeur, et je vous faisais injure en voulant

compter vos années. Vous avez promptement rencontré le réparateur de mes

torts et le consolateur de vos peines. Vous comptez recourir à lui pour

oublier les maux que je vous ai causés, n'est-ce pas? Mais il n'en sera

pas ainsi; demain, un de nous deux, madame, sera près de vous. L'autre

ne vous disputera plus jamais à personne. Dieu ou le sort décideront de

votre joie ou de votre désespoir.»

Metella ne s'attendait point à cette bizarre fureur. La malheureuse

femme se flatta d'être encore aimée; elle attribua tout ce que le comte

lui avait dit d'abord à la colère. Elle se jeta dans ses bras, lui fit

mille serments, lui jura qu'elle ne reverrait jamais Olivier s'il le

désirait, et le supplia de lui pardonner un instant de vanité blessée.

Le comte s'apaisa sans joie, comme il s'était emporté sans raison. Ce

qu'il craignait le plus au monde était de prendre une résolution dans

l'état de contradiction continuelle où il était vis-à-vis de lui-même.

Il fit des excuses à lady Mowbray, s'accusa de tous les torts, la

conjura de ne pas lui retirer son affection et l'engagea à recevoir

Olivier, dans la crainte qu'il ne soupçonnât ce qui s'était passé à

cause de lui.

Le jour vint et termina enfin les orages d'une nuit d'insomnie, de

douleur et de colère. Ils se quittèrent réconciliés en apparence, mais

tristes, découragés; incertains, et tellement accablés de fatigue l'un

et l'autre, qu'ils comprenaient à peine leur situation.

Le comte dormit douze heures à la suite de cette rude émotion. Lady

Mowbray s'éveilla assez tôt dans la journée; elle attendait Olivier

avec inquiétude; elle ne savait comment lui expliquer ses paroles de la

veille et la conduite de M. de Buondelmonte.

Il vint et se conduisit avec assez d'adresse pour rendre Metella plus

expansive qu'elle ne l'avait résolu. Son secret lui échappa, et des

larmes couvrirent son visage en avouant tout ce qu'elle avait souffert

et tout ce qu'elle craignait d'avoir à souffrir encore.

Olivier s'attendrit à son tour, et, comme un excellent enfant qu'il

était, il pleura avec lady Mowbray. Il est impossible, quand on

est malheureux par suite de l'injustice d'autrui, de n'être pas

reconnaissant de l'intérêt et de l'affection qu'on rencontre ailleurs.

Il faudrait, pour s'en défendre, un stoïcisme ou une défiance qu'on n'a

point dans ces moments-là. Metella fut touchée de la réserve délicate et

des larmes silencieuses du jeune Olivier. Elle avait compris vaguement

la veille qu'elle était aimée de lui, et maintenant elle en était sûre.

Mais elle ne pouvait trouver dans cet amour qu'un faible allégement aux

douleurs du sien.

Plusieurs semaines se passèrent dans cette incertitude. Le comte ne

pouvait rallumer son amour, sans cesse prêt à s'éteindre, qu'au feu de

la jalousie. Dès qu'il se trouvait seul avec sa maîtresse, il regrettait

de ne l'avoir pas quittée lorsqu'elle le lui avait offert. Alors il

ramenait son rival auprès d'elle, espérant qu'une autre affection

consolerait Metella et la rendrait complice de son parjure. Mais dès

qu'il lui semblait voir Olivier gagner du terrain sur lui, sa vanité

blessée et sans doute un reste d'amour pour lady Mowbray le rejetaient

dans de violents accès de fureur. Il ne sentait le prix de sa maîtresse

qu'autant qu'elle lui était disputée. Olivier comprit le caractère du

comte et sa situation d'esprit. Il vit qu'il disputerait le coeur de

Metella tant qu'il aurait un rival; il s'éloigna et alla passer quelque

temps à Rome. Quand il revint, il trouva Metella au désespoir et presque

entièrement délaissée. Son malheur était enfin livré au public, toujours

avide de se repaître d'infortunes et de se réjouir la vue avec les

chagrins qu'il ne sent pas; la désertion du comte et ses motifs

rendirent le rôle de lady Mowbray fâcheux et triste. Les femmes s'en

réjouissaient, et quoique les hommes la tinssent encore pour charmante

et désirable, nul n'osait se présenter, dans la crainte d'être accepté

comme un pis-aller. Olivier vint, et, comme il aimait sincèrement, il

ne craignit pas d'être ridicule; il s'offrit, non pas encore comme un

amant, mais comme un ami sincère, comme un fils dévoué. Un matin, lady

Mowbray quitta Florence sans qu'on sût où elle était allée; on vit

encore le jeune Olivier pendant quelques jours dans les endroits

publics, se montrant comme pour prouver qu'il n'avait pas enlevé lady

Mowbray. Le comte lui en sut bon gré et ne lui chercha pas querelle. Au

bout de la semaine, le Genevois disparut à son tour, sans avoir prononcé

devant personne le nom de lady Mowbray.

Il la rejoignit à Milan, où, selon sa promesse, elle l'attendait; il la

trouva bien pâle et bien près de la vieillesse. Je ne sais si son amour

diminua, mais son amitié s'en accrut. Il se mit à ses genoux, baisa ses

mains, l'appela sa mère, et la supplia de prendre courage.

«Oui, appelez-moi toujours votre mère, lui dit-elle; je dois en avoir

pour vous la tendresse et l'autorité. Écoutez donc ce que ma conscience

m'ordonne de vous dire dès aujourd'hui. Vous m'avez parlé souvent de

votre affection, non pas seulement de celle qu'un généreux enfant peut

avoir pour une vieille amie, mais vous m'avez parlé comme un jeune homme

pourrait le faire à une femme dont il désire l'amour. Je crois, mon cher

Olivier, que vous vous êtes trompé alors, et qu'en me voyant vieillir

chaque jour vous serez bientôt désabusé. Quant à moi, je vous dirai la

vérité. J'ai essayé de partager tous vos sentiments; je l'ai résolu, je

vous l'ai presque promis. Je ne devais plus rien à Buondelmonte, et je

me devais à moi-même de le laisser disposer de son avenir. J'ai quitté

Florence dans l'espoir de me guérir de ce cruel amour, et d'en ressentir

un plus jeune et plus enivrant avec vous. Eh bien! je ne vous dirai pas

aujourd'hui que ma raison repousse cette imprudente alliance entre deux

âges aussi différents que le vôtre et le mien. Je ne vous dirai pas non

plus que ma conscience me défend d'accepter un dévouement dont vous

vous repentiriez bientôt. Je ne sais pas à quel point j'écouterais ma

conscience et ma raison, si l'amour était une fois rentré dans mon

coeur. Je sais que je suis encore malheureusement bien jeune au moral;

mais voici ma véritable raison. Olivier n'en soyez pas offensé, et

songez que vous me remercierez un jour de vous l'avoir dite, et que vous

m'estimerez de n'avoir pas agi comme une femme de mon âge, blessée dans

ses plus chères vanités, eût agi envers un jeune homme tel que vous.

Je suis femme, et j'avoue qu'au milieu de mon désespoir j'ai ressenti

vivement l'affront fait à mon sexe et à ma beauté passée. J'ai versé des

larmes de sang en voyant le triomphe de mes rivales, en essuyant les

railleries de celles qui sont jeunes aujourd'hui; et qui semblent

ignorer qu'elles passeront, que demain elles seront comme moi. Eh bien!

Olivier, je me suis débattue contre ce dépit poignant; j'ai résisté

aux conseils de mon orgueil, qui m'engageait à recevoir vos soins

publiquement et à me parer de votre jeune amour comme d'un dernier

trophée: je ne l'ai pas fait, et j'en remercie Dieu et ma conscience. Je

vous dois aujourd'hui une dernière preuve de loyauté.

--Arrêtez, madame, dit Olivier; et ne m'ôtez pas tout espoir! Je sais ce

que vous avez à me dire: vous aimez encore le comte de Buondelmonte, et

vous voulez rester fidèle à la mémoire d'un bonheur qu'il a détruit.

Je vous en vénère et vous en aime davantage; je respecterai ce noble

sentiment, et j'attendrai que le temps et Dieu vous parlent en ma

faveur. Si j'attends en vain, je ne regretterai pas de vous avoir

consacré mes soins et mon respect.»

Lady Mowbray serra la main d'Olivier et l'appela son fils. Ils se

rendirent à Genève; et Olivier tint ses promesses. Peut-être ne

furent-elles pas très-héroïques d'abord; mais, au bout de six mois,

Metella, apaisée par sa résignation et rétablie par l'air vif des

montagnes, retrouva la fraîcheur et la santé qu'elle avait perdues.

Ainsi qu'on voit, après les premières pluies de l'automne, recommencer

une saison chaude et brillante, lady Mowbray entra dans son _été de la

Saint-Martin_; c'est ainsi que les villageois appellent les beaux jours

de novembre. Elle redevint si belle, qu'elle espéra avec raison jouir

encore de quelques années de bonheur et de gloire. Le monde ne lui donna

pas de démenti, et l'heureux Olivier moins que personne.

Ils avaient fait ensemble le voyage de Venise; et, à la suite des fêtes

du carnaval, ils s'apprêtaient à revenir à Genève, lorsque le comte de

Buondelmonte, tiré à la remorque par sa princesse allemande, vint passer

une semaine dans la ville des doges. La princesse Wilhelmine était jeune

et vermeille; mais, lorsqu'elle lui eut récité une assez grande quantité

de phrases apprises par coeur dans ses livres favoris, elle rentra

dans un pacifique silence dont elle ne sortit plus que pour redire ses

apologues et ses sentences accoutumés. Le pauvre comte se repentait

cruellement de son choix et commençait à craindre une luxation de la

mâchoire s'il continuait à jouir de son bonheur, lorsqu'il vit passer

dans une gondole Metella avec son jeune Olivier. Elle avait l'air d'une

belle reine suivie de son page. La jalousie du comte se réveilla, et il

rentra chez lui déterminé à passer son épée au travers de son rival.

Heureusement pour lui ou pour Olivier, il fut saisi d'un accès de

fièvre qui le retint au lit huit jours. Durant ce temps, la princesse

Wilhelmine, scandalisée de l'entendre invoquer sans cesse dans son

délire lady Mowbray, prit la route de Wurtemberg avec un chevalier

d'industrie qui se donnait à Venise pour un prince grec, et qui, grâce à

de fort belles moustaches noires et à un costume théâtral, passait pour

un homme très-vaillant. Pendant le même temps, lady Mowbray et Olivier

quittèrent Venise sans avoir appris qu'ils avaient heurté la gondole du

comte de Buondelmonte, et qu'ils le laissaient entre deux médecins,

dont l'un le traitait pour une gastrite, et l'autre pour une affection

cérébrale. A force de glace appliquée, par l'un sur l'estomac, et par

l'autre sur la tête, le comte se trouva bientôt guéri des deux maladies

qu'il n'avait pas eues, et, revenant à Florence, il oublia les deux

femmes qu'il n'avait plus.

II.

Un matin, lady Mowbray, qui s'était fixée en Suisse, reçut une lettre

datée de Paris; elle était de la supérieure d'un couvent de religieuses

où Metella avait mis deux ou trois ans auparavant sa nièce, miss Sarah

Mowbray, jeune orpheline _très-intéressante_, comme le sont toutes les

orphelines en général, et particulièrement celles qui ont de la fortune.

La supérieure avertissait lady Mowbray que la maladie de langueur dont

miss Sarah était atteinte depuis un an faisait des progrès assez sérieux

pour que les médecins eussent prescrit le changement d'air et de lieu

dans le plus court délai possible. Aussitôt après la réception de cette

lettre, lady Mowbray demanda des chevaux de poste, fit faire à la hâte

quelques paquets, et partit pour Paris dans la journée.

Olivier resta seul dans le grand château que lady Mowbray avait acheté

sur le Léman, et dans lequel depuis cinq ans il passait auprès d'elle

tous les étés. C'était depuis ces cinq années la première fois qu'il se

trouvait seul à la campagne, forcé, pour ainsi dire, de réfléchir et de

contempler sa situation. Bien que le voyage de lady Mowbray dût être

d'une quinzaine de jours tout au plus, elle avait semblé très-affectée

de cette séparation, et lui-même n'avait point accepté sans répugnance

l'idée qu'un tiers allait venir se placer dans une intimité jusqu'alors

si paisible et si douce. Le caractère romanesque d'Olivier n'avait pas

changé; son coeur avait le même besoin d'affection, son esprit la même

candeur qu'autrefois. Avait-il obéi à la loi du temps, et son amour

pour lady Mowbray avait-il fait place à l'amitié? il n'en savait rien

lui-même, et Metella n'avait jamais eu l'imprudence de l'interroger à

cet égard. Elle jouissait de son affection sans l'analyser. Trop sage

et trop juste pour n'en pas sentir le prix, elle s'appliquait à rendre

douce et légère cette chaîne qu'Olivier portait avec reconnaissance et

avec joie.

Metella était si supérieure à toutes les autres femmes, sa société était

si aimable, son humeur si égale, elle était si habile à écarter de son

jeune ami tous les ennuis ordinaires de la vie, qu'Olivier s'était

habitué à une existence facile, calme, délicieuse tous les jours,

quoique tous les jours semblable. Quand il fut seul, il s'ennuya

horriblement, engendra malgré lui des idées sombres, et s'effraya de

penser que lady Mowbray pouvait et devait mourir longtemps avant lui.

Metella retira sa nièce du couvent et reprit avec elle la route de

Genève. Elle avait fait toutes choses si précipitamment dans ce voyage,

qu'elle avait à peine vu Sarah; elle était partie de Paris le même

soir de son arrivée. Ce ne fut qu'après douze heures de route que,

s'éveillant au grand jour, elle jeta un regard attentif sur cette jeune

fille étendue auprès d'elle dans le coin de sa berline.

Lady Mowbray écarta doucement la pelisse dont Sarah était enveloppée, et

la regarda dormir. Sarah avait quinze ans; elle était pâle et délicate,

mais belle comme un ange. Ses longs cheveux blonds s'échappaient de son

bonnet de dentelle, et tombaient sur son cou blanc et lisse, orné ça et

là de signes bruns semblables à de petites mouches de velours. Dans

son sommeil, elle avait cette expression raphaélique qu'on avait si

longtemps admirée dans Metella, et dont elle avait conservé la noble

sérénité en dépit des années et des chagrins. En retrouvant sa beauté

dans cette jeune fille, Metella éprouva comme un sentiment d'orgueil

maternel. Elle se rappela son frère, qu'elle avait tendrement aimé, et

qu'elle avait promis de remplacer auprès du dernier rejeton de leur

famille; lady Mowbray était le seul appui de Sarah, elle retrouvait dans

ses traits le beau type de ses nobles ancêtres. En la lui rendant au

couvent avec des larmes de regret, on lui avait dit que son caractère

était angélique comme sa figure. Metella se sentit pénétrée d'intérêt et

d'affection pour cette enfant; elle prit doucement sa petite main pour

la réchauffer dans les siennes; et, se penchant vers elle, elle la baisa

au front.

Sarah s'éveilla, et à son retour regarda Metella; elle la connaissait

fort peu et l'avait vue préoccupée la veille. Naturellement timide, elle

avait osé à peine la regarder. Maintenant, la voyant si belle, avec un

sourire si doux et les yeux humides d'attendrissement, elle retrouva la

confiance caressante de son âge et se jeta à son cou avec joie.

Lady Mowbray la pressa sur son coeur, lui parla de son père, le pleura

avec elle; puis la consola, lui promit sa tendresse et ses soins,

l'interrogea sur sa santé, sur ses goûts, sur ses études, jusqu'à ce que

Sarah, un peu fatiguée du mouvement de la voiture, se rendormit à son

côté.

Metella pensa à Olivier et l'associa intérieurement à la joie qu'elle

éprouvait d'avoir auprès d'elle une si aimable enfant. Mais peu à peu

ses idées prirent une teinte plus sombre; des conséquences qu'elle

n'avait pas encore abordées se présentèrent à son esprit; elle regarda

de nouveau Sarah, mais cette fois avec une inconcevable souffrance

d'esprit et de coeur. La beauté de cette jeune fille lui fit amèrement

sentir ce que la femme doit perdre de sa puissance et de son orgueil en

perdant sa jeunesse. Involontairement elle mit sa main auprès de celle

de Sarah: sa main était toujours belle; mais elle pensa à son visage,

et, regardant celui de sa nièce, «Quelle différence! pensa-t-elle;

comment Olivier fera-t-il pour ne pas s'en apercevoir? Olivier est aussi

beau qu'elle; ils vont s'admirer mutuellement; ils sont bons tous deux,

ils s'aimeront.... Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Ils seront frère

et soeur; moi, je serai leur mère.... La mère d'Olivier! Ne le faut-il

pas? n'ai-je pas pensé cent fois qu'il en devait être ainsi! Mais déjà!

Je ne m'attendais pas à trouver une jeune fille, une femme presque dans

cette enfant! Je n'avais pas prévu que ce serait une rivale.... Une

rivale, ma nièce! mon enfant! Quelle horreur! Oh! jamais!»

Lady Mowbray cessa de regarder Sarah; car, malgré elle, sa beauté,

qu'elle avait admirée tout à l'heure avec joie, lui causait maintenant

un effroi insurmontable; le coeur lui battait; elle fatiguait son

cerveau à trouver une pensée de force et de calme à opposer à ces

craintes qui s'élevaient de toutes parts, et que, dans sa première

consternation, elle exagérait sans doute. De temps en temps elle jetait

sur Sarah un regard effaré, comme ferait un homme qui s'éveillerait avec

un serpent dans la main. Elle s'effrayait surtout de ce qui se passait

en elle; elle croyait sentir des mouvements de haine contre cette

orpheline qu'elle devait, qu'elle voulait aimer et protéger. «Mon Dieu,

mon Dieu! s'écriait-elle, vais-je devenir jalouse! Est-ce qu'il va

falloir que je ressemble à ces femmes que la vieillesse rend cruelles,

et qui se font une joie infâme de tourmenter leurs rivales? Est-ce une

horrible conséquence de mes années que de haïr ce qui me porte ombrage?

Haïr Sarah! la fille de mon frère! cette orpheline qui tout à l'heure

pleurait dans mon sein!... Oh! cela est affreux, et je suis un monstre!

«Mais non, ajoutait-elle, je ne suis pas ainsi; je ne peux pas haïr

cette pauvre enfant; je ne peux pas lui faire un crime d'être belle! Je

ne suis pas née méchante; je sens que ma conscience est toujours

jeune, mon coeur toujours bon: je l'aimerai; je souffrirai quelquefois

peut-être, mais je surmonterai cette folie....»

Mais l'idée d'Olivier amoureux de Sarah revenait toujours l'épouvanter,

et ses efforts pour affronter une pareille crainte étaient infructueux.

Elle en était glacée, atterrée; et Sarah, en s'éveillant, trouvait

souvent une expression si sombre et si sévère sur le visage de sa tante

qu'elle n'osait la regarder, et feignait de se rendormir pour cacher le

malaise qu'elle en éprouvait.

Le voyage se passa ainsi, sans que lady Mowbray pût sortir de cette

anxiété cruelle. Olivier ne lui avait jamais donné le moindre sujet

d'inquiétude; il ne se plaisait nulle part loin d'elle, et elle savait

bien qu'aucune femme n'avait jamais eu le pouvoir de le lui enlever;

mais Sarah allait vivre près d'eux, entre eux deux, pour ainsi dire; il

la verrait tous les jours; et, lors même qu'il ne lui parlerait jamais,

il aurait toujours devant les yeux cette beauté angélique à côté de la

beauté flétrie de lady Mowbray; lors même que cette intimité n'aurait

aucune des conséquences que Metella craignait, il y en avait une

affreuse, inévitable; ce serait la continuelle angoisse de cette âme

jalouse, épiant les moindres chances de sa défaite, s'aigrissant dans sa

souffrance, et devenant injuste et haïssable à force de soins pour

se faire aimer! «Pourquoi m'exposerais-je gratuitement à ce tourment

continuel? pensait Metella. J'étais si calme et si heureuse il y a huit

jours! Je savais bien que mon bonheur ne pouvait pas être éternel; mais

du moins il aurait pu durer quelque temps encore. Pourquoi faut-il que

j'aille chercher une ennemie domestique, une pomme de discorde, et que

je l'apporte précieusement au sein de ma joie et de mon repos, qu'elle

va troubler et détruire peut-être à jamais? Je n'aurais qu'un mot à dire

pour faire tourner bride aux postillons et pour reconduire cette petite

fille à son couvent.... Je retournerais plus tard à Paris pour la

marier; Olivier ne la verrait jamais, et, si je dois perdre Olivier, du

moins ce ne serait pas à cause d'elle!»

Mais l'état de langueur de Sarah, l'espèce de consomption qui menaçait

sa vie, imposait à lady Mowbray le devoir de la soigner et de la guérir.

Son noble caractère prit le dessus, et elle arriva chez elle sans avoir

adressé une seule parole dure ou désobligeante à la jeune Sarah.

Olivier vint à leur rencontre sur un beau cheval anglais, qu'il fit

caracoler autour de la voiture pendant deux lieues. En les abordant, il

avait mis pied à terre, et il avait baisé la main de lady Mowbray en

l'appelant, comme à l'ordinaire, sa chère maman. Lorsqu'il se fut

éloigné de la portière, Sarah dit ingénument à lady Mowbray: «Ah! mon

Dieu! chère tante, je ne savais pas que vous aviez un fils; on m'avait

toujours dit que vous n'aviez pas d'enfants?

--C'est mon fils adoptif, Sarah, répondit lady Mowbray; regardez-le

comme votre frère.»

Sarah n'en demanda pas davantage, et ne s'étonna même pas; elle regarda

de côté Olivier, lui trouva l'air noble et doux; mais, réservée comme

une véritable Anglaise, elle ne le regarda plus, et, durant huit jours,

ne lui parla plus que par monosyllabes et en rougissant.

Ce que lady Mowbray voulait éviter par-dessus tout, c'était de laisser

voir ses craintes à Olivier; elle en rougissait à ses propres yeux et ne

concevait pas la jalousie qui se manifeste. Elle était Anglaise

aussi, et fière au point de mourir de douleur plutôt que d'avouer une

faiblesse. Elle affecta, au contraire, d'encourager l'amitié d'Olivier

pour Sarah; mais Olivier s'en tint avec la jeune miss à une prévenance

respectueuse, et la timide Sarah eût pu vivre dix ans près de lui sans

faire un pas de plus.

Lady Mowbray se rassura donc, et commença à goûter un bonheur plus

parfait encore que celui dont elle avait joui jusqu'alors. La fidélité

d'Olivier paraissait inébranlable; il semblait ne pas voir Sarah

lorsqu'il était auprès de Metella, et s'il la rencontrait seule dans la

maison, il l'évitait sans affectation.

Une année s'écoula pendant laquelle Sarah, fortifiée par l'exercice

et l'air des montagnes, devint tellement belle que les jeunes gens de

Genève ne cessaient d'errer autour du parc de lady Mowbray pour tâcher

d'apercevoir sa nièce.

Metella · 第 2 / 4 段