vous vous trompez, c'est mon chapeau que vous prenez pour le vôtre;
veuillez me le rendre, je vais avoir l'honneur de vous saluer.»
Le comte, toujours prudent, non par absence de courage (il était brave),
mais par habitude de circonspection et par crainte du ridicule, fut
enchanté d'en être quitte ainsi. Il lui remit son chapeau et le quitta
poliment; mais, dès qu'il fut parti, il le déclara souverainement
insipide, mal appris et ridicule. «Je ne sais comment vous avez fait
pour supporter ce personnage, dit-il à Metella; il faut que vous ayez
une patience angélique.
--Mais il me semble, mon ami, que c'est vous qui m'avez priée de
l'inviter, et vous me l'avez laissé sur les bras ensuite.
--Depuis quand êtes-vous si Agnès que vous ne sachiez pas vous
débarrasser d'un fat importun? Vous n'êtes plus dans l'âge de la
gaucherie et de la timidité.»
Metella se sentit vivement offensée de cette insolence; elle répondit
avec aigreur; le comte s'emporta, et lui dit tout ce que depuis
longtemps il n'osait pas lui dire. Metella comprit sa position, et, en
s'éclairant sur son malheur, elle retrouva l'orgueil que son affection
irréprochable envers le comte devait lui inspirer.
«Il suffit, monsieur, lui dit-elle; il ne fallait pas me faire attendre
si longtemps la vérité. Vous m'avez trop fait jouer auprès de vous un
rôle odieux et ridicule. Il est temps que je comprenne celui que mon âge
et le vôtre m'imposent: je vous rends votre liberté.»
Il y avait longtemps que le comte aspirait à ce jour de délivrance; il
lui avait semblé que le mot échappé aux lèvres de Metella le ferait
bondir de joie. Il avait trop compté sur la force que nous donne
l'égoïsme. Quand il entendit ce mot si étrange entre eux, quand il
vit en face ce dénoûment triste et honteux à une vie d'amour et de
dévouement mutuels, il eut horreur de Metella et de lui-même; il demeura
pâle et consterné. Puis un violent sentiment de colère et de jalousie
s'empara de lui.
«Sans doute, s'écria-t-il, cet aveu vous tardait, madame! En vérité,
vous êtes très-jeune de coeur, et je vous faisais injure en voulant
compter vos années. Vous avez promptement rencontré le réparateur de mes
torts et le consolateur de vos peines. Vous comptez recourir à lui pour
oublier les maux que je vous ai causés, n'est-ce pas? Mais il n'en sera
pas ainsi; demain, un de nous deux, madame, sera près de vous. L'autre
ne vous disputera plus jamais à personne. Dieu ou le sort décideront de
votre joie ou de votre désespoir.»
Metella ne s'attendait point à cette bizarre fureur. La malheureuse
femme se flatta d'être encore aimée; elle attribua tout ce que le comte
lui avait dit d'abord à la colère. Elle se jeta dans ses bras, lui fit
mille serments, lui jura qu'elle ne reverrait jamais Olivier s'il le
désirait, et le supplia de lui pardonner un instant de vanité blessée.
Le comte s'apaisa sans joie, comme il s'était emporté sans raison. Ce
qu'il craignait le plus au monde était de prendre une résolution dans
l'état de contradiction continuelle où il était vis-à-vis de lui-même.
Il fit des excuses à lady Mowbray, s'accusa de tous les torts, la
conjura de ne pas lui retirer son affection et l'engagea à recevoir
Olivier, dans la crainte qu'il ne soupçonnât ce qui s'était passé à
cause de lui.
Le jour vint et termina enfin les orages d'une nuit d'insomnie, de
douleur et de colère. Ils se quittèrent réconciliés en apparence, mais
tristes, découragés; incertains, et tellement accablés de fatigue l'un
et l'autre, qu'ils comprenaient à peine leur situation.
Le comte dormit douze heures à la suite de cette rude émotion. Lady
Mowbray s'éveilla assez tôt dans la journée; elle attendait Olivier
avec inquiétude; elle ne savait comment lui expliquer ses paroles de la
veille et la conduite de M. de Buondelmonte.
Il vint et se conduisit avec assez d'adresse pour rendre Metella plus
expansive qu'elle ne l'avait résolu. Son secret lui échappa, et des
larmes couvrirent son visage en avouant tout ce qu'elle avait souffert
et tout ce qu'elle craignait d'avoir à souffrir encore.
Olivier s'attendrit à son tour, et, comme un excellent enfant qu'il
était, il pleura avec lady Mowbray. Il est impossible, quand on
est malheureux par suite de l'injustice d'autrui, de n'être pas
reconnaissant de l'intérêt et de l'affection qu'on rencontre ailleurs.
Il faudrait, pour s'en défendre, un stoïcisme ou une défiance qu'on n'a
point dans ces moments-là. Metella fut touchée de la réserve délicate et
des larmes silencieuses du jeune Olivier. Elle avait compris vaguement
la veille qu'elle était aimée de lui, et maintenant elle en était sûre.
Mais elle ne pouvait trouver dans cet amour qu'un faible allégement aux
douleurs du sien.
Plusieurs semaines se passèrent dans cette incertitude. Le comte ne
pouvait rallumer son amour, sans cesse prêt à s'éteindre, qu'au feu de
la jalousie. Dès qu'il se trouvait seul avec sa maîtresse, il regrettait
de ne l'avoir pas quittée lorsqu'elle le lui avait offert. Alors il
ramenait son rival auprès d'elle, espérant qu'une autre affection
consolerait Metella et la rendrait complice de son parjure. Mais dès
qu'il lui semblait voir Olivier gagner du terrain sur lui, sa vanité
blessée et sans doute un reste d'amour pour lady Mowbray le rejetaient
dans de violents accès de fureur. Il ne sentait le prix de sa maîtresse
qu'autant qu'elle lui était disputée. Olivier comprit le caractère du
comte et sa situation d'esprit. Il vit qu'il disputerait le coeur de
Metella tant qu'il aurait un rival; il s'éloigna et alla passer quelque
temps à Rome. Quand il revint, il trouva Metella au désespoir et presque
entièrement délaissée. Son malheur était enfin livré au public, toujours
avide de se repaître d'infortunes et de se réjouir la vue avec les
chagrins qu'il ne sent pas; la désertion du comte et ses motifs
rendirent le rôle de lady Mowbray fâcheux et triste. Les femmes s'en
réjouissaient, et quoique les hommes la tinssent encore pour charmante
et désirable, nul n'osait se présenter, dans la crainte d'être accepté
comme un pis-aller. Olivier vint, et, comme il aimait sincèrement, il
ne craignit pas d'être ridicule; il s'offrit, non pas encore comme un
amant, mais comme un ami sincère, comme un fils dévoué. Un matin, lady
Mowbray quitta Florence sans qu'on sût où elle était allée; on vit
encore le jeune Olivier pendant quelques jours dans les endroits
publics, se montrant comme pour prouver qu'il n'avait pas enlevé lady
Mowbray. Le comte lui en sut bon gré et ne lui chercha pas querelle. Au
bout de la semaine, le Genevois disparut à son tour, sans avoir prononcé
devant personne le nom de lady Mowbray.
Il la rejoignit à Milan, où, selon sa promesse, elle l'attendait; il la
trouva bien pâle et bien près de la vieillesse. Je ne sais si son amour
diminua, mais son amitié s'en accrut. Il se mit à ses genoux, baisa ses
mains, l'appela sa mère, et la supplia de prendre courage.
«Oui, appelez-moi toujours votre mère, lui dit-elle; je dois en avoir
pour vous la tendresse et l'autorité. Écoutez donc ce que ma conscience
m'ordonne de vous dire dès aujourd'hui. Vous m'avez parlé souvent de
votre affection, non pas seulement de celle qu'un généreux enfant peut
avoir pour une vieille amie, mais vous m'avez parlé comme un jeune homme
pourrait le faire à une femme dont il désire l'amour. Je crois, mon cher
Olivier, que vous vous êtes trompé alors, et qu'en me voyant vieillir
chaque jour vous serez bientôt désabusé. Quant à moi, je vous dirai la
vérité. J'ai essayé de partager tous vos sentiments; je l'ai résolu, je
vous l'ai presque promis. Je ne devais plus rien à Buondelmonte, et je
me devais à moi-même de le laisser disposer de son avenir. J'ai quitté
Florence dans l'espoir de me guérir de ce cruel amour, et d'en ressentir
un plus jeune et plus enivrant avec vous. Eh bien! je ne vous dirai pas
aujourd'hui que ma raison repousse cette imprudente alliance entre deux
âges aussi différents que le vôtre et le mien. Je ne vous dirai pas non
plus que ma conscience me défend d'accepter un dévouement dont vous
vous repentiriez bientôt. Je ne sais pas à quel point j'écouterais ma
conscience et ma raison, si l'amour était une fois rentré dans mon
coeur. Je sais que je suis encore malheureusement bien jeune au moral;
mais voici ma véritable raison. Olivier n'en soyez pas offensé, et
songez que vous me remercierez un jour de vous l'avoir dite, et que vous
m'estimerez de n'avoir pas agi comme une femme de mon âge, blessée dans
ses plus chères vanités, eût agi envers un jeune homme tel que vous.
Je suis femme, et j'avoue qu'au milieu de mon désespoir j'ai ressenti
vivement l'affront fait à mon sexe et à ma beauté passée. J'ai versé des
larmes de sang en voyant le triomphe de mes rivales, en essuyant les
railleries de celles qui sont jeunes aujourd'hui; et qui semblent
ignorer qu'elles passeront, que demain elles seront comme moi. Eh bien!
Olivier, je me suis débattue contre ce dépit poignant; j'ai résisté
aux conseils de mon orgueil, qui m'engageait à recevoir vos soins
publiquement et à me parer de votre jeune amour comme d'un dernier
trophée: je ne l'ai pas fait, et j'en remercie Dieu et ma conscience. Je
vous dois aujourd'hui une dernière preuve de loyauté.
--Arrêtez, madame, dit Olivier; et ne m'ôtez pas tout espoir! Je sais ce
que vous avez à me dire: vous aimez encore le comte de Buondelmonte, et
vous voulez rester fidèle à la mémoire d'un bonheur qu'il a détruit.
Je vous en vénère et vous en aime davantage; je respecterai ce noble
sentiment, et j'attendrai que le temps et Dieu vous parlent en ma
faveur. Si j'attends en vain, je ne regretterai pas de vous avoir
consacré mes soins et mon respect.»
Lady Mowbray serra la main d'Olivier et l'appela son fils. Ils se
rendirent à Genève; et Olivier tint ses promesses. Peut-être ne
furent-elles pas très-héroïques d'abord; mais, au bout de six mois,
Metella, apaisée par sa résignation et rétablie par l'air vif des
montagnes, retrouva la fraîcheur et la santé qu'elle avait perdues.
Ainsi qu'on voit, après les premières pluies de l'automne, recommencer
une saison chaude et brillante, lady Mowbray entra dans son _été de la
Saint-Martin_; c'est ainsi que les villageois appellent les beaux jours
de novembre. Elle redevint si belle, qu'elle espéra avec raison jouir
encore de quelques années de bonheur et de gloire. Le monde ne lui donna
pas de démenti, et l'heureux Olivier moins que personne.
Ils avaient fait ensemble le voyage de Venise; et, à la suite des fêtes
du carnaval, ils s'apprêtaient à revenir à Genève, lorsque le comte de
Buondelmonte, tiré à la remorque par sa princesse allemande, vint passer
une semaine dans la ville des doges. La princesse Wilhelmine était jeune
et vermeille; mais, lorsqu'elle lui eut récité une assez grande quantité
de phrases apprises par coeur dans ses livres favoris, elle rentra
dans un pacifique silence dont elle ne sortit plus que pour redire ses
apologues et ses sentences accoutumés. Le pauvre comte se repentait
cruellement de son choix et commençait à craindre une luxation de la
mâchoire s'il continuait à jouir de son bonheur, lorsqu'il vit passer
dans une gondole Metella avec son jeune Olivier. Elle avait l'air d'une
belle reine suivie de son page. La jalousie du comte se réveilla, et il
rentra chez lui déterminé à passer son épée au travers de son rival.
Heureusement pour lui ou pour Olivier, il fut saisi d'un accès de
fièvre qui le retint au lit huit jours. Durant ce temps, la princesse
Wilhelmine, scandalisée de l'entendre invoquer sans cesse dans son
délire lady Mowbray, prit la route de Wurtemberg avec un chevalier
d'industrie qui se donnait à Venise pour un prince grec, et qui, grâce à
de fort belles moustaches noires et à un costume théâtral, passait pour
un homme très-vaillant. Pendant le même temps, lady Mowbray et Olivier
quittèrent Venise sans avoir appris qu'ils avaient heurté la gondole du
comte de Buondelmonte, et qu'ils le laissaient entre deux médecins,
dont l'un le traitait pour une gastrite, et l'autre pour une affection
cérébrale. A force de glace appliquée, par l'un sur l'estomac, et par
l'autre sur la tête, le comte se trouva bientôt guéri des deux maladies
qu'il n'avait pas eues, et, revenant à Florence, il oublia les deux
femmes qu'il n'avait plus.
II.
Un matin, lady Mowbray, qui s'était fixée en Suisse, reçut une lettre
datée de Paris; elle était de la supérieure d'un couvent de religieuses
où Metella avait mis deux ou trois ans auparavant sa nièce, miss Sarah
Mowbray, jeune orpheline _très-intéressante_, comme le sont toutes les
orphelines en général, et particulièrement celles qui ont de la fortune.
La supérieure avertissait lady Mowbray que la maladie de langueur dont
miss Sarah était atteinte depuis un an faisait des progrès assez sérieux
pour que les médecins eussent prescrit le changement d'air et de lieu
dans le plus court délai possible. Aussitôt après la réception de cette
lettre, lady Mowbray demanda des chevaux de poste, fit faire à la hâte
quelques paquets, et partit pour Paris dans la journée.
Olivier resta seul dans le grand château que lady Mowbray avait acheté
sur le Léman, et dans lequel depuis cinq ans il passait auprès d'elle
tous les étés. C'était depuis ces cinq années la première fois qu'il se
trouvait seul à la campagne, forcé, pour ainsi dire, de réfléchir et de
contempler sa situation. Bien que le voyage de lady Mowbray dût être
d'une quinzaine de jours tout au plus, elle avait semblé très-affectée
de cette séparation, et lui-même n'avait point accepté sans répugnance
l'idée qu'un tiers allait venir se placer dans une intimité jusqu'alors
si paisible et si douce. Le caractère romanesque d'Olivier n'avait pas
changé; son coeur avait le même besoin d'affection, son esprit la même
candeur qu'autrefois. Avait-il obéi à la loi du temps, et son amour
pour lady Mowbray avait-il fait place à l'amitié? il n'en savait rien
lui-même, et Metella n'avait jamais eu l'imprudence de l'interroger à
cet égard. Elle jouissait de son affection sans l'analyser. Trop sage
et trop juste pour n'en pas sentir le prix, elle s'appliquait à rendre
douce et légère cette chaîne qu'Olivier portait avec reconnaissance et
avec joie.
Metella était si supérieure à toutes les autres femmes, sa société était
si aimable, son humeur si égale, elle était si habile à écarter de son
jeune ami tous les ennuis ordinaires de la vie, qu'Olivier s'était
habitué à une existence facile, calme, délicieuse tous les jours,
quoique tous les jours semblable. Quand il fut seul, il s'ennuya
horriblement, engendra malgré lui des idées sombres, et s'effraya de
penser que lady Mowbray pouvait et devait mourir longtemps avant lui.
Metella retira sa nièce du couvent et reprit avec elle la route de
Genève. Elle avait fait toutes choses si précipitamment dans ce voyage,
qu'elle avait à peine vu Sarah; elle était partie de Paris le même
soir de son arrivée. Ce ne fut qu'après douze heures de route que,
s'éveillant au grand jour, elle jeta un regard attentif sur cette jeune
fille étendue auprès d'elle dans le coin de sa berline.
Lady Mowbray écarta doucement la pelisse dont Sarah était enveloppée, et
la regarda dormir. Sarah avait quinze ans; elle était pâle et délicate,
mais belle comme un ange. Ses longs cheveux blonds s'échappaient de son
bonnet de dentelle, et tombaient sur son cou blanc et lisse, orné ça et
là de signes bruns semblables à de petites mouches de velours. Dans
son sommeil, elle avait cette expression raphaélique qu'on avait si
longtemps admirée dans Metella, et dont elle avait conservé la noble
sérénité en dépit des années et des chagrins. En retrouvant sa beauté
dans cette jeune fille, Metella éprouva comme un sentiment d'orgueil
maternel. Elle se rappela son frère, qu'elle avait tendrement aimé, et
qu'elle avait promis de remplacer auprès du dernier rejeton de leur
famille; lady Mowbray était le seul appui de Sarah, elle retrouvait dans
ses traits le beau type de ses nobles ancêtres. En la lui rendant au
couvent avec des larmes de regret, on lui avait dit que son caractère
était angélique comme sa figure. Metella se sentit pénétrée d'intérêt et
d'affection pour cette enfant; elle prit doucement sa petite main pour
la réchauffer dans les siennes; et, se penchant vers elle, elle la baisa
au front.
Sarah s'éveilla, et à son retour regarda Metella; elle la connaissait
fort peu et l'avait vue préoccupée la veille. Naturellement timide, elle
avait osé à peine la regarder. Maintenant, la voyant si belle, avec un
sourire si doux et les yeux humides d'attendrissement, elle retrouva la
confiance caressante de son âge et se jeta à son cou avec joie.
Lady Mowbray la pressa sur son coeur, lui parla de son père, le pleura
avec elle; puis la consola, lui promit sa tendresse et ses soins,
l'interrogea sur sa santé, sur ses goûts, sur ses études, jusqu'à ce que
Sarah, un peu fatiguée du mouvement de la voiture, se rendormit à son
côté.
Metella pensa à Olivier et l'associa intérieurement à la joie qu'elle
éprouvait d'avoir auprès d'elle une si aimable enfant. Mais peu à peu
ses idées prirent une teinte plus sombre; des conséquences qu'elle
n'avait pas encore abordées se présentèrent à son esprit; elle regarda
de nouveau Sarah, mais cette fois avec une inconcevable souffrance
d'esprit et de coeur. La beauté de cette jeune fille lui fit amèrement
sentir ce que la femme doit perdre de sa puissance et de son orgueil en
perdant sa jeunesse. Involontairement elle mit sa main auprès de celle
de Sarah: sa main était toujours belle; mais elle pensa à son visage,
et, regardant celui de sa nièce, «Quelle différence! pensa-t-elle;
comment Olivier fera-t-il pour ne pas s'en apercevoir? Olivier est aussi
beau qu'elle; ils vont s'admirer mutuellement; ils sont bons tous deux,
ils s'aimeront.... Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Ils seront frère
et soeur; moi, je serai leur mère.... La mère d'Olivier! Ne le faut-il
pas? n'ai-je pas pensé cent fois qu'il en devait être ainsi! Mais déjà!
Je ne m'attendais pas à trouver une jeune fille, une femme presque dans
cette enfant! Je n'avais pas prévu que ce serait une rivale.... Une
rivale, ma nièce! mon enfant! Quelle horreur! Oh! jamais!»
Lady Mowbray cessa de regarder Sarah; car, malgré elle, sa beauté,
qu'elle avait admirée tout à l'heure avec joie, lui causait maintenant
un effroi insurmontable; le coeur lui battait; elle fatiguait son
cerveau à trouver une pensée de force et de calme à opposer à ces
craintes qui s'élevaient de toutes parts, et que, dans sa première
consternation, elle exagérait sans doute. De temps en temps elle jetait
sur Sarah un regard effaré, comme ferait un homme qui s'éveillerait avec
un serpent dans la main. Elle s'effrayait surtout de ce qui se passait
en elle; elle croyait sentir des mouvements de haine contre cette
orpheline qu'elle devait, qu'elle voulait aimer et protéger. «Mon Dieu,
mon Dieu! s'écriait-elle, vais-je devenir jalouse! Est-ce qu'il va
falloir que je ressemble à ces femmes que la vieillesse rend cruelles,
et qui se font une joie infâme de tourmenter leurs rivales? Est-ce une
horrible conséquence de mes années que de haïr ce qui me porte ombrage?
Haïr Sarah! la fille de mon frère! cette orpheline qui tout à l'heure
pleurait dans mon sein!... Oh! cela est affreux, et je suis un monstre!
«Mais non, ajoutait-elle, je ne suis pas ainsi; je ne peux pas haïr
cette pauvre enfant; je ne peux pas lui faire un crime d'être belle! Je
ne suis pas née méchante; je sens que ma conscience est toujours
jeune, mon coeur toujours bon: je l'aimerai; je souffrirai quelquefois
peut-être, mais je surmonterai cette folie....»
Mais l'idée d'Olivier amoureux de Sarah revenait toujours l'épouvanter,
et ses efforts pour affronter une pareille crainte étaient infructueux.
Elle en était glacée, atterrée; et Sarah, en s'éveillant, trouvait
souvent une expression si sombre et si sévère sur le visage de sa tante
qu'elle n'osait la regarder, et feignait de se rendormir pour cacher le
malaise qu'elle en éprouvait.
Le voyage se passa ainsi, sans que lady Mowbray pût sortir de cette
anxiété cruelle. Olivier ne lui avait jamais donné le moindre sujet
d'inquiétude; il ne se plaisait nulle part loin d'elle, et elle savait
bien qu'aucune femme n'avait jamais eu le pouvoir de le lui enlever;
mais Sarah allait vivre près d'eux, entre eux deux, pour ainsi dire; il
la verrait tous les jours; et, lors même qu'il ne lui parlerait jamais,
il aurait toujours devant les yeux cette beauté angélique à côté de la
beauté flétrie de lady Mowbray; lors même que cette intimité n'aurait
aucune des conséquences que Metella craignait, il y en avait une
affreuse, inévitable; ce serait la continuelle angoisse de cette âme
jalouse, épiant les moindres chances de sa défaite, s'aigrissant dans sa
souffrance, et devenant injuste et haïssable à force de soins pour
se faire aimer! «Pourquoi m'exposerais-je gratuitement à ce tourment
continuel? pensait Metella. J'étais si calme et si heureuse il y a huit
jours! Je savais bien que mon bonheur ne pouvait pas être éternel; mais
du moins il aurait pu durer quelque temps encore. Pourquoi faut-il que
j'aille chercher une ennemie domestique, une pomme de discorde, et que
je l'apporte précieusement au sein de ma joie et de mon repos, qu'elle
va troubler et détruire peut-être à jamais? Je n'aurais qu'un mot à dire
pour faire tourner bride aux postillons et pour reconduire cette petite
fille à son couvent.... Je retournerais plus tard à Paris pour la
marier; Olivier ne la verrait jamais, et, si je dois perdre Olivier, du
moins ce ne serait pas à cause d'elle!»
Mais l'état de langueur de Sarah, l'espèce de consomption qui menaçait
sa vie, imposait à lady Mowbray le devoir de la soigner et de la guérir.
Son noble caractère prit le dessus, et elle arriva chez elle sans avoir
adressé une seule parole dure ou désobligeante à la jeune Sarah.
Olivier vint à leur rencontre sur un beau cheval anglais, qu'il fit
caracoler autour de la voiture pendant deux lieues. En les abordant, il
avait mis pied à terre, et il avait baisé la main de lady Mowbray en
l'appelant, comme à l'ordinaire, sa chère maman. Lorsqu'il se fut
éloigné de la portière, Sarah dit ingénument à lady Mowbray: «Ah! mon
Dieu! chère tante, je ne savais pas que vous aviez un fils; on m'avait
toujours dit que vous n'aviez pas d'enfants?
--C'est mon fils adoptif, Sarah, répondit lady Mowbray; regardez-le
comme votre frère.»
Sarah n'en demanda pas davantage, et ne s'étonna même pas; elle regarda
de côté Olivier, lui trouva l'air noble et doux; mais, réservée comme
une véritable Anglaise, elle ne le regarda plus, et, durant huit jours,
ne lui parla plus que par monosyllabes et en rougissant.
Ce que lady Mowbray voulait éviter par-dessus tout, c'était de laisser
voir ses craintes à Olivier; elle en rougissait à ses propres yeux et ne
concevait pas la jalousie qui se manifeste. Elle était Anglaise
aussi, et fière au point de mourir de douleur plutôt que d'avouer une
faiblesse. Elle affecta, au contraire, d'encourager l'amitié d'Olivier
pour Sarah; mais Olivier s'en tint avec la jeune miss à une prévenance
respectueuse, et la timide Sarah eût pu vivre dix ans près de lui sans
faire un pas de plus.
Lady Mowbray se rassura donc, et commença à goûter un bonheur plus
parfait encore que celui dont elle avait joui jusqu'alors. La fidélité
d'Olivier paraissait inébranlable; il semblait ne pas voir Sarah
lorsqu'il était auprès de Metella, et s'il la rencontrait seule dans la
maison, il l'évitait sans affectation.
Une année s'écoula pendant laquelle Sarah, fortifiée par l'exercice
et l'air des montagnes, devint tellement belle que les jeunes gens de
Genève ne cessaient d'errer autour du parc de lady Mowbray pour tâcher
d'apercevoir sa nièce.