4 décembre 1914.

--Ma laine chinée? qu'a-t-on fait de ma laine chinée? Ah! la voilà sous

le fauteuil!

S'étant relevé avec un peu de peine, son crochet d'écaille d'une main et

sa pelote gris-bleu de l'autre, le vieux monsieur se rassit et se remit

à crocheter.

Il y est, à présent, presque aussi habile que vous et moi. Je n'ai même

pas eu envie de rire, quand il vint, il y a trois ou quatre semaines, me

dire simplement:

--Ma chère amie, j'ai soixante-cinq ans, des yeux passables à condition

de porter binocle, des doigts que la goutte a épargnés. Voulez-vous être

assez aimable pour m'apprendre à faire du crochet pour nos soldats?

Il y mit beaucoup d'adresse et de patience, et le point marguerite, la

demi-barrette et le tricot tunisien n'ont plus de secret pour lui.

--Je ne mets plus les pieds à mon cercle, nous avoue-t-il. J'ai enfin

trouvé un motif honorable pour fuir les vieilles barbes comme moi qui

y sont restées, et dont l'optimisme même est lugubre. Je trouve un

foyer, moi qui n'ai plus de famille. Je découvre que les femmes causent,

qu'elles pensent, qu'elles souffrent avec grâce, et que la conversation,

douairière amène qu'on croyait morte, ressuscite.... Je découvre qu'un

vieil homme inutile tient, sans ridicule, un crochet aussi bien qu'un

éventail de cartes.... Je médite, je constate les lacunes de l'éducation

masculine,--car il n'y a pas d'école où l'on apprenne à coudre aux

jeunes garçons, à part l'armée! Un étudiant pauvre saura tout faire,

s'il est intelligent, sauf ajuster une pièce à son pantalon ou ravauder

une chaussette.... Tenez, ma chère amie, dites-moi donc s'il faut que je

commence ici les diminués de l'emmanchure, et je vous raconterai tout

bas comment, petit provincial timide, pauvre et gourmé, je suis resté

pendant dix ans la proie d'une servante avisée, parce qu'elle savait

coudre, et que moi je ne savais pas....

_LES LETTRES_

Décembre 1914.

Mon amie Valentine est de celles dont on dit: «Elle est bien gentille,

mais elle n'a rien inventé.» Ce n'est pas là un mauvais compliment, et

je ne vois pas ce que pourrait ajouter, à cette femme charmante, le

brusque souffle du génie inventif. Mon amie Valentine a le tact, en

toute circonstance, d'obéir à une routine qui est presque du bon goût:

elle s'habille comme tout le monde et depuis la guerre, comme tout le

monde elle tricote, pleure un peu en secret, et écrit chaque jour à son

mari, qui est dans les tranchées--comme tout le monde, «une tranchée de

troisième ordre», écrit-il gaiement, «où il n'y a même pas de salle de

douche».

Mon amie Valentine témoigne d'une grande discrétion dans l'anxiété,

et n'en donne rien à remarquer, sauf qu'elle éclate de rire trop

facilement, malgré elle, et se le reproche avec deux promptes larmes

dans les yeux. Elle a subi deux rudes surprises, depuis quatre mois: la

guerre, d'abord, puis celle de découvrir, après une tiède union de dix

années, qu'elle aime son mari. Elle songe à lui à toute heure, espère

ses lettres, les lit, les promène dans un grand sac parmi des pelotons

de laine, les relit jusqu'entre les lignes--et la voici justement tout

inquiète, dans un fauteuil en face de moi:

--Je ne comprends rien au ton des lettres de Jacques, me confie-t-elle.

Et lui, de son côté, me parle des miennes comme s'il n'en était pas tout

à fait content. Ainsi, dans l'avant-dernière (attendez, je l'ai là),

il écrit: «Tu me parles tout le temps de la guerre; j'aimerais mieux

autre chose. J'en ai plein le dos, moi, de la guerre, et plein les yeux,

et plein les oreilles. En lisant ta lettre du 8, j'avais l'impression

d'avoir épousé Joffre! Raconte-moi des potins, des histoires de notre

petit, de la maisonnée.... Si je compte bien, c'est ce mois-ci que la

vieille jument doit mettre bas à la campagne; informe-toi d'elle....»

Vous ne trouvez pas ça singulier que mon mari, du fond de la tranchée,

calcule les jours de mise-bas de la jument?... Mais voici le plus fort,

sa lettre de ce matin: «Veux-tu aller choisir dans un grand magasin

et m'envoyer, sous une enveloppe de papier fort, des échantillons de

moquette unie, dans les teintes havane et or un peu sombre? Je voudrais

que tu fisses changer le tapis de notre chambre, que la fuite d'eau a

gâté en juillet. Cette grande tache, entre la commode et la fenêtre, me

tire l'œil, m'obsède, et j'aime bien avoir l'esprit libre pour me

battre». Enfin, voyons, ma chère amie, je vous fais juge! Vous trouvez

normal que cet homme, dans sa cave où l'eau monte, et qui a déjà été

deux fois à demi enterré par des explosions d'obus allemands, ne soit

«obsédé» que par la tache du tapis de notre chambre? Il y a des moments

où je crains que....

Et mon amie Valentine se toucha le front d'un geste significatif. Je

la rassurai de mon mieux, brièvement, en évitant les paroles trop

affectueuses, les fraternels baisers qui invitent aux larmes, et nous

parlâmes d'autre chose, tandis que j'aurais voulu lui dire:

--Mon amie Valentine, ce qu'a votre mari, non, ce n'est pas de la

folie, c'est simplement de l'amour. Pendant qu'il écarte l'ennemi de

son terrier, de son mètre de remblai, de sa haie dépouillée, il voit

le précieux et minuscule noyau de sa patrie: la chambre conjugale, la

lampe, la commode ventrue--et le tapis taché.

«Allez donc chercher des échantillons de moquette, en vous réjouissant

de l'instant où votre mari, par la fente de jour gris qui tombe dans

la tranchée, les comparera l'un à l'autre et en éprouvera le velours,

du bout de ses doigts crevassés. Ne manquez pas, non plus, de noter le

jour et l'heure où la jument âgée mettra bas; relatez les potins de

votre cercle d'amies, finissez par le dernier joli mot de votre petit

garçon, et laissez de côté, dans les lettres à votre mari, le sort des

armées, les pronostics de votre oncle le sénateur, la politique--bref,

la guerre. Lui écrire «n'importe comment» c'est charmant, lui écrire

«comme il faut» est mieux. Faites attention qu'il est votre mari, qu'il

vous aime, qu'il vous lit--qu'il vous juge, et que vous devez triompher

de la plus difficile épreuve: une longue séparation. Songez que les

jours d'absence s'ajoutent aux jours, songez que l'heure du retour,

encore indistincte derrière un voile de fumée fendu d'éclairs, approche

cependant. Songez qu'à travers tout, et sans cesse, celui que vous

attendez n'aura pensé--ô la commode ventrue, ô la tache du tapis!--qu'à

vous seule, et qu'avant de vous évanouir dans ses bras, il faudra lui

donner le temps de savoir que vous êtes, ponctuellement, celle qu'exige

sa confiance d'homme sûr de retrouver, sûr d'étreindre ensemble sa

nouvelle fiancée et sa compagne fidèle».

_LA CHASSE AUX PRODUITS ALLEMANDS_

Décembre 1914.

La chasse ... oui, mais pas comme vous l'entendez. Il y a hausse, hausse

secrète naturellement, sur certains produits allemands, depuis la

guerre. Cela est aussi vrai que peu croyable, et difficile à prouver.

Certains comprimés d'aspirine sont devenus introuvables, non pour cause

de juste boycottage, mais parce que les clients maniaques les trustent.

J'ai entendu un médecin d'hôpital militaire réclamer, pour un pansement,

une bobine d'un emplâtre «plastik» (exiger le K) allemand, et tempêter

parce qu'on lui en offrait un autre, d'origine moins teutonne.

Mais voici le plus beau: J'achetais l'autre jour un savon quelconque

dans l'une de ces halles à parfumerie que Berlin pourvoyait, par

tonnes, de maquillage en bâtons, en pâte, en poudre, et je demandais au

propriétaire:

--Eh bien! on a prohibé tous les produits Leichner? Quel tracas pour

vous!

--Ne m'en parlez pas, me répondit-il, je ne sais plus où donner de la

tête.

--C'est une grosse perte d'argent pour votre maison?

Il me regarda, étonné:

--Une perte? Je vous avoue que pour l'instant, si je voulais, ce serait

plutôt une source de bénéfices. Quoique les théâtres soient encore

fermés, les artistes défilent chez moi: «Vous avez encore du Leichner?

Il me faut du fond de teint, du numéro 2, du numéro 3, du rouge en

bâton, du crayon bleu, du crayon bistre....» On m'en achetait par deux

ou trois bâtons, on me les prend par douzaines. Il y a même un artiste

qui m'a téléphoné, d'un petit air détaché: «Envoyez-moi tout ce qui vous

reste, et vous savez, ça ne fait rien, si le Leichner a subi depuis la

guerre une petite majoration....» Moi, ça me fait lever les épaules,

c'est de la manie. Vous ne pensez pas qu'ils ne l'auraient pas volé,

ces clients-là, de trouver un jour, sous la bande imprimée «Leichner»,

une autre petite étiquette portant: «_Contrefaçon parisienne_?»

_A VERDUN_

Décembre-Janvier 1915.

Il est fini, ce beau voyage épouvanté. Me voici--pour combien de

jours?--cachée dans Verdun. Un faux nom, des papiers d'emprunt, ce

n'était pas assez pour me garder, pendant treize heures de trajet, du

gendarme nouveau-style, que la guerre fait subtil, railleur, indiscret,

ni de ton commissaire impérieux, gare de Châlons! En chemin, j'ai

rencontré tous les périls: l'amie infirmière commise à l'arrivée des

trains de blessés et qui s'écrie: «Vous ici!», le journaliste devenu

militaire et qui s'enquiert: «Votre mari va bien? Vous allez le voir?»,

le médecin-major, qui «comprend» et qui m'adresse des clins d'œil à

inquiéter un garde-voie.... Les heures les moins troublées furent celles

du «train noir», qui chemine toutes lumières éteintes entre Châlons et

Verdun, lentement, lentement, comme à tâtons, retenant son asthme et son

sifflet. Heures longues? peut-être, à cause de l'impatience d'arriver,

mais heures remplies, inquiètes, illuminées par la lueur boréale d'une

canonnade incessante, une lueur rose qui halète au ras de l'horizon, au

nord-est.

Un somptueux tonnerre raccompagne, continu, nourri, qui ne déchire pas

l'oreille mais sonne dans tous les membres, dans le ventre et la tête,

et parfois la chute florale des fusées éclairantes, qui crèvent la nuit.

Personne n'a dormi, personne n'a parlé jusqu'à l'éclosion de l'aube

d'hiver, jusqu'à l'arrivée à Verdun, et combien j'enviais, déguisée, ces

commerçants verdunois qui passaient devant le gendarme avec un «Ça va?»

et une poignée de main....

N'importe. J'y suis, je tâcherai d'y rester, prisonnière bénévole. La

canonnade toute proche ne ronfle pas seule: un feu de coke pète et

flambe, et mes complices--un sous-officier couleur de blé mûr, sa jeune

femme brune comme une châtaigne, propriétaires verdunois--me rient,

par-dessus le café et le lait concentré. Moyennant que je ne sorte pas,

que je ne m'approche pas des fenêtres,--«attention aux médecins-majors

logés en face!»--tout ira bien. Les vitres chantent aigu: _i-i-i_, aux

moments où la canonnade plus intense nous oblige à hausser la voix, et

un soleil d'hiver présage la gelée.

Je brûle d'apprendre tout, de frémir, d'espérer. Je questionne:

--Qu'y a-t-il de nouveau?

Le sous-officier ravitailleur fronce les sourcils, tire sa moustache de

Vercingétorix:

--De nouveau? Il y a que le tapissier est un cochon!

--Le....

--Le tapissier, parfaitement. Le beurre que vend le tapissier, c'est de

la margarine!

--Oui ... et puis?

--Et puis, il y a que le marchand de pianos vient de recevoir un

arrivage de sardines épatant. J'y cours en allant voir à nos chevaux....

--Oui, oui ... et puis?

--Et puis, s'écrie la jeune femme brune, il y a que c'est une honte de

nous faire payer trois sous un poireau! D'ailleurs le sous-préfet en a

assez, il va rassembler à la sous-préfecture du riz, du macaroni, des

pommes de terre, et nous verrons si les épiciers auront encore l'audace

de....

--Oui, oui, oui! ... Mais, je vous en prie, la guerre?

--La guerre?

Vercingétorix me contemple, ses yeux bleus ingénus tout larges ouverts.

Je perds patience:

--La guerre, enfin, sapristi! Ça qu'on entend, ça qu'on lit, ça que vous

faites!

Les yeux bleus deviennent, de rire, tout petits:

--Ah! oui, pardon, la guerre... Eh bien mais, ça va, ça va.... Ça va

très bien. Ne vous tourmentez pas.

* * * * *

Je méritais cette réponse de tranquille brave homme. Et il ne m'a

pas fallu huit jours pour comprendre qu'ici, dans ce Verdun engorgé

de troupes, ravitaillé par une seule voie ferrée, la guerre, c'est

l'habitude, le cataclysme inséparable de la vie comme la foudre ou

l'averse;--mais le danger, le vrai, c'est de ne plus manger. Tout

commerce cède le pas et la place à celui des comestibles: le papetier

vend des saucisses et la brodeuse des patates. Le marchand de pianos

empile, sur les gaveaux et les pleyels fatigués qu'il louait naguère,

mille boîtes de sardines et de maquereaux; mais le beurre est une rareté

de luxe, le lait concentré un objet de vitrine, et le légume n'existe

que pour les fortunés de ce monde. Bizarres menus que ceux que nous

cuisinons, mon hôtesse et moi. Le bœuf de l'intendance luit pour tout

le monde, et son arrivée quotidienne est saluée par un quotidien murmure

d'imprécations. Pot-au-feu, miroton sans oignons, rôti, bifteck russe

haché, entrecôtes minute,--hélas, il est et reste pourtant bœuf. Que

pensez-vous d'une salade de sardines et de macaroni froid? Que vous

semble d'un riz-au-lait sans lait, chapeluré de chocolat en poudre et

de noix concassées? Mais nous avions compté sans un panier, scandaleux,

magnifique, de truffes, apporté par un permissionnaire du Lot, et

qui parfuma, pendant dix jours, la maison entière. Il y eut aussi le

jour mémorable du fromage à la crème, don d'un farinier de Verdun

qui gardait une vache dans son jardin.... Il y eut les dîners d'un

restaurant clandestin, où l'on pouvait, par des petites rues noires,

aller manger à la nuit close....

Manger, manger, manger.... Eh oui! Il faut bien. Le gel pince, la bise

d'est creuse la faim de ceux qui passent les nuits dehors. Il s'agit de

garder chaud dans les veines un sang qu'ici tous sont prêts à répandre

en ruisseaux, à prodiguer sans mesure. A grand courage, grand appétit,

et les estomacs des gens de Verdun ne sont pas de ceux que le danger

resserre.

* * * * *

Des prisonniers allemands ont passé rue d'Anthouard. Je les ai vus,

entre les lames de mes jalousies toujours baissées. Quelques civils

regardaient, sur le pas de leur porte, d'un œil habitué. Figures

jaunies de fatigue et de crasse, les prisonniers marchaient mollement,

beaucoup d'entre eux ne montraient que l'insouciance et la détente:

«Ouf! nous voilà arrivés!» Un soldat allemand, gamin chétif et rieur,

tire la langue, au passage, à une femme.

* * * * *

Entre sept et huit heures le matin, entre deux et trois heures

l'après-midi, les avions allemands viennent, ponctuels, jeter des

bombes. Cela tombe un peu partout, sans grands dégâts ni blessures

d'ailleurs. Mais leur tir, la réponse des nôtres et des canons

contre-avions, quel fracas! Tout de même, le voisin d'en face pleure son

jardin ravagé hier, et son hangar écrasé. Et un toit de la manutention,

tout près d'ici, au pied de la citadelle, bâille au ciel. Le

sous-officier, Vercingétorix, jure comme un païen contre ces _Aviatik_

«qui cherchent à l'empêcher d'aller panser ses chevaux!»

Sa femme me donne l'exemple d'une imprudence parfaite, et rentre

aujourd'hui sous une grêle d'éclats qui ne Font pas touchée:

--Que c'est agaçant, que c'est agaçant! s'écrie-t-elle. Croyez-vous que

j'ai été obligée de m'abriter sous la porte cochère des X..., avec qui

nous sommes très en froid!

* * * * *

Le soir, vers neuf ou dix heures, je risque une furtive promenade

hygiénique, à pas peureux,--entendez par ce mot que je tremble de

rencontrer une patrouille. Pas un réverbère, pas un bruit, pas une

lumière aux volets fermés, entre les rideaux croisés. Mais parfois un

cri étouffé, une fuite de petits pieds feutrés, un souffle haletant:

j'ai heurté, sans la voir, une des prisonnières volontaires que cache

Verdun, une de ces épouses cloîtrées, voilées, qui respirait l'air de la

nuit. On connaît ici ces amoureuses, retournées à une vie orientale; si

on les nomme tout bas, on ne les trahit guère. On en cite une qui depuis

sept mois n'a pas franchi le seuil de sa geôle, ni vu un visage humain,

hormis celui qu'elle aime. On dit qu'elle écrit, au loin, qu'elle est la

plus heureuse des femmes....

* * * * *

Une route assez mélancolique et plate, au long de l'eau. Mais un

soleil de dégel et le ciel sans un nuage, font roses la citadelle,

l'archevêché, et bleu le canal. Nous risquons cette promenade en plein

jour, au mépris de toutes interdictions maritales et de ce que mon

hôtesse nomme «les avions de deux heures et demie».

La route de halage est jalonnée de sentinelles, de peupliers nus, et sur

des péniches belges, amarrées, jouent des enfants aux cheveux pâles.

Les prés spongieux fument, le dégel a gonflé les ruisseaux. Un tonnerre

régulier rythme nos pas; c'est un de ces jours où Verdun dit sobrement

que «ça tape en Argonne» ....

--Ces guinguettes tristes, plantées là à même le pré, dit ma compagne,

si vous saviez comme on y riait l'été dernier....

Une sèche détonation, dont le fracas amorti descend du haut des airs,

l'interrompt:

--Ce sont _eux_, dit-elle. Les 75 tirent dessus.... Tenez, voilà

l'aviatik!

Tandis que je n'entendais encore que le ronronnement du moteur, les

yeux perçants de mon hôtesse ont déjà trouvé, sur le bleu net du ciel,

le pigeon minuscule, qui grandit et quitte l'horizon; le voici, porté

par deux ailes cambrées, neuf, vernissé; il tourne autour de la ville,

s'élève, semble méditer, hésiter.... Cinq bouquets blancs viennent

d'éclore en couronne autour de lui, cinq pompons de fumée immaculée qui

marquent, suspendus dans le ciel sans brise, le point où éclatent nos

projectiles;--cinq, puis sept, et leur septuple pétarade nous parvient

plus tard....

--Ah! voici les nôtres! s'écrie ma compagne.

D'un poste voisin, s'élèvent, avec un bourdonnement de frelon furibond,

deux biplans; deux autres accourent par-dessus la ville. Ils gravissent

le ciel en spirales, montrent au soleil leurs ventres clairs, les trois

couleurs de leur queue, leurs plans aux lignes droites.... Ils sont

vautours, tiercelets, hirondelles déliées, enfin mouches....

--Un allemand encore!

--Oui! et un autre! et un autre encore!

Il n'a fallu que quelques secondes pour emplir ce ciel, vaste et vide

tout à l'heure, d'un vol d'ailes ennemies. Combien l'est, noir de sapins

et de collines ondulées, va-t-il en darder vers nous? On dirait que

l'espace vertigineux et bleu leur suffit à peine; ils tournent, semblent

fuir, reviennent soudain comme l'oiseau heurtant la vitre, et nos canons

fleurissent l'azur de roses blanches....

--Ceux-ci sont les nôtres! Ils les rejoignent!

--Ce sont des ennemis.... Non.... De si loin, je ne distingue pas....

Nous crions, car le tumulte a grandi, nécessaire à la beauté de la

chasse aérienne. Les canons de la ville et des forts donnent de la voix

comme une meute, les uns en basse profonde, les autres en aboiements

brefs, rageurs. La poursuite magnifique est au-dessus de nous....

--Il est touché! il est touché! non, non.... Oh! il passe....

--Plus en avant, plus en avant! crie ma compagne, comme si les

artilleurs pouvaient l'entendre. Vous ne voyez donc pas que tous les

projectiles éclatent en arrière!...

Nous courons, nous suivons inconsciemment les avions en criant; il faut,

pour nous rappeler à nous, les appels d'une compagnie de fusiliers

marins, et leur conseil véhément de gagner l'abri d'un pont de fer....

L'abri.... Pourquoi?

C'est qu'une grêle singulière a commencé de cribler le canal à nos

pieds, une grenaille chaude qui fait chanter l'eau.... Qui nous jette

cet éclat de fer bouillant?... Nous n'avions pas songé à cela. En

regardant avec passion les hommes volants recevoir et échanger la

foudre, nous oubliions les étincelles, la cendre brûlante, tombées

d'une bataille de demi-dieux qui se disputent la cime des airs....

Sous la passerelle de fer, nous attendons le cou tendu. Nous

espérons, nous inventons l'issue la plus belle du combat: la chute,

l'effeuillement subit de toutes les ailes courbes, leur défaite

tournoyante, là, sur la rive, dans l'herbe.... Il n'y choit qu'une

bombe, et le pré imbibé la boit, la recouvre sans qu'elle éclate. C'est

un des derniers projectiles, une méchante graine fuselée, jetée par

l'Allemand qui s'éloigne. La course d'un nuage d'orage est moins rapide

que sa fuite magique: les fumées blanches des obus nagent encore là-haut

que les avions ennemis ne sont plus qu'une ligne pointillée, très loin,

au bas du ciel nettoyé. La meute de canons espace ses coups de gueule;

les fusiliers marins s'égaillent....

En retournant vers la ville, nous trouvons les premières traces de

l'attaque aérienne: les arbres de la promenade ont subi un élagage

brutal, et dans un trou tout frais des enfants cherchent des débris

d'obus, piaillent et grattent comme des poulets après l'averse....

_JOUR DE L'AN EN ARGONNE_

Janvier 1915.

L'automobile emporte, avec nous, des paniers d'étrennes. Pour les

soldats? Non. Les soldats ont tout ce qu'il faut, et davantage. Ils ont

eu huit ou dix mille oies pour Noël, ils ont du vin, des oranges, du

chocolat.... C'est la troupe, grassement ravitaillée, qui nourrit les

villages,--ce qui reste des villages.--Mais les enfants de la région?...

Hier sans chemise, aujourd'hui vêtus de laine neuve, ils n'ont plus de

cheminée pour y poser leurs sabots.

A l'heure où nous quittons la ville, le canon contre-aéroplanes crache

furieusement vers un taube. L'oiseau noir vire, prudent, et disparaît.

Le bruit de notre moteur couvre la pédale profonde du canon, qui compte

ici toutes les minutes des jours et des nuits.

La terre gelée dort, à demi délaissée, et souffre que son repos abrite,

dans un pli hâtivement creusé, ici une mitrailleuse sous son feutrage de

branches, là un mort sous sa croix,--encore un mort, encore une croix,

coiffée d'un képi,--plus loin des soldats, un convoi de vivres, des

chevaux, des mulets, parqués sous un chaume de genêt....

Rampont, le premier village, a perdu la moitié de ses maisons. D'un

bout à l'autre de l'unique rue, l'eau d'une source, hors de son drain

effondré, bondit, trop fougueuse et trop joyeuse pour que la glace

l'emprisonne. A droite, à gauche du clair petit torrent, quelques cubes

de pierre noircis, des pans de briques calcinés marquent la place d'un

village qui fut aisé, la ruine d'un petit peuple obstiné et sobre. Mais

l'église est encore debout, debout et bien vivante, puisqu'elle lance au

ciel, par toutes ses verrières rompues, l'air sautillant, naïf et gai à

pleurer, du vieux Noël bourguignon:

Que d'ânes et de bœus je say,

Couverts de panne et de moire,

Que d'ânes et de bœus je say,

Qui n'en araint pas tant fait....

Une dizaine de femmes, quelques enfants prient, à genoux entre des

soldats et des officiers debout. Le bombardement, qui fit tomber toutes

les fenêtres à petites vitres blanches, a laissé aux murs de chaux bleue

leur lis d'or, leur chemin de croix en chromo, et un cartel d'auberge,

au cadran bombé. Le vent glacé, qui sent la neige, soulève la chasuble

du soldat officiant, et emporte, vers la proche colline tonnante, le

noël ancien, avec sa grâce trois fois séculaire:

Que d'ânes et de bœus je say....

C'est une surprise que de trouver, parmi ces ruines, autant d'enfants.

Un à un, deux à deux, ils viennent, timides, muets, malicieux, chercher

la trompette, le gâteau, la poupée. Ils sortent en bouquets des

décombres et se rangent dans la salle d'école improvisée, contre le

tableau noir. Et les cheveux d'or d'une remuante petite fille effacent,

peu à peu, derrière elle, le modèle d'écriture tracé à la craie:

Mourir pour la Patrie,

C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

A Ozéville, nous visitons la demeure d'un propriétaire récemment

réintégré. L'officier allemand qui logea ici emporta, fidèle à la

tradition, deux pendules et tout un trousseau féminin. Il ouvrit

aussi, à la dynamite, le coffre-fort. C'est une besogne normale et

qui ne nous indignerait même plus si le cambriolé ne nous montrait,

dans la bibliothèque fracturée, la place, vide, des plus beaux livres,

des meilleurs, judicieusement choisis. Le goujat lisait, il _savait_

lire.... Ce n'était pas un simple et malhonnête voleur. Quelle entente

espérer, quelle passerelle jeter entre nous et un peuple qui apprend à

ses fils en même temps l'amour des livres impérissables et la manière la

plus pratique de forcer un coffre-fort?...

Ici, l'instituteur remplit les fonctions de maire. Soldats, enfants,

tout loge dans une même bâtisse et fait le meilleur ménage. Ce désert,

noir d'incendie, écrasé de mitraille, ressuscite en familiarité, en

camaraderie, même en galanterie, car le colonel du ...<sup>e</sup>,

qui a entrevu des silhouettes féminines, rassemble en cinq minutes la

musique de son régiment; les marches militaires succèdent aux sélections

d'opéras, et l'on nous jette, au départ, la _Marseillaise_ comme une

gerbe officielle!

* * * * *

De Clermont-en-Argonne, une belle petite ville couronnée de pins,

fière hier de sa colline de jardins et de sa vallée bleue, il ne reste

rien,--rien qu'une dentelle grossière de murs ajourés, d'arches rompues

et penchantes, de portes béantes, ouvertes sur le ciel. D'où sortent

ces enfants frais, contents de vivre, la joue rouge et le cheveu lisse?

Où dorment-ils, où mangent-ils? On me montre leur «salle de classe»

improvisée,--celle où nous déjeunerons:--des rondins de bouleau et de

pin, non écorcés, remplacent son toit envolé, une lessiveuse la chauffe;

un rideau de beau lampas, recueilli Dieu sait où, cache l'entrée d'un

cellier voûté:

--Vous comprenez, m'explique-t-on, quand les avions allemands

apparaissent dans le ciel, on bloque tous les petits dans le cellier et

on les lâche quand l'oiseau s'éloigne. Ils rient là dedans, ils se font

des niches, on ne peut pas les tenir....

En ce moment, ils ne sont occupés, ces enfants que la guerre a privés de

tout, que de poupées, de cigares en chocolat, de billes et d'oranges.

Une surprenante rumeur mêle, dans cette rue villageoise, le pas des

chevaux, le halètement des automobiles de ravitaillement, les cris

d'hirondelle de cent enfants heureux, et la basse profonde du canon, qui

ne nous a pas quittés depuis ce matin, qui nous suit, assidu comme le

bruit du vent ou le ressac de la mer.

--Il n'y a pas, me disait un Grec au mois d'août dernier, d'état auquel

on s'habitue aussi vite que l'état de guerre.

Je le croirais, à voir autour de la table servie quelques officiers

hâlés de froid, un très parisien sous-préfet de province, deux femmes

aimables et tranquilles. La gaieté, la sérénité sont celles d'une table

élégante, en plein Paris,--sauf que l'un de nous se lève, de temps en

temps, pour laver son couvert à l'eau de la lessiveuse. Le menu comporte

des sardines, du grondin aux tomates, du jambon, des chocolats à la

crème et des oranges. De l'autre côté de la rue, les brèches d'un pan de

mur encadrent, au delà de la vallée brumeuse, deux éminences inégales,

qui dialoguent d'une terrible voix et ne veulent ni l'une ni l'autre se

taire. La plus lointaine se voile de brouillard, mais au front de la

plus distincte s'allume incessamment, visible malgré le soleil de midi,

une foudroyante étoile,--la rose lueur tubulaire des canons de 120.

_BEL-GAZOU ET LA GUERRE_

Paris, 24 janvier 1915.

--Ah! soupire la dame âgée et mélancolique qui se promène tous les jours

de beau temps, au Bois, le long du lac, appuyée sur sa canne,--ah!

qu'ils sont heureux, les tout petits! Comme ils sont loin de tout ce qui

est la guerre!

En quoi elle se trompe, car Bel-Gazou, dans sa voiture, n'a pas même

entendu l'exclamation de la dame mélancolique: elle suit dans le ciel

le vol d'un avion. Ses yeux gris, dont la prunelle est cerclée de vert

obscur, ne vacillent pas sous la lumière. La vieille dame et les rares

promeneurs peuvent admirer à leur aise ses joues animées d'un sang brun,

le dessous charmant de son nez ingénu, ses cils vibrants, ses cheveux

fins et plats, et dans sa bouche entr'ouverte ses belles dents de

dix-huit mois, larges, épaisses à la base, coupantes au bord....

L'avion a quitté le ciel:

--Taube! dit Bel-Gazou, d'un air obligeant, à la dame âgée.

Et elle ajoute, à titre de simple renseignement:

--Boum. Fusil.

--Oh! croyez-vous? objecte très sérieusement la vieille dame. Vous vous

trompez. C'est un français.

Un français! Ce dernier mot déchaîne le facile chauvinisme de Bel-Gazou,

qui entonne d'une voix perçante:

--_A mon zafa de la patr-i-e!..._

Sa _Marseillaise_ ne va pas plus loin.

Et d'ailleurs la voici toute, à présent, au zouave éclopé qui jette, de

sa main valide, du pain aux canards.

--Soldat! Soldat! appelle-t-elle.

Il y a tant de prière, puis d'autorité dans la voix; dans le regard, le

sourire en coin, le clin d'œil, s'embusque une séduction telle que

le zouave, au lieu d'obéir, rit avec embarras: c'en est assez pour que

le char de Bel-Gazou emporte une jeune reine offensée, en quête de héros

plus soumis.

Née douze mois avant la déclaration de guerre, Bel-Gazou a connu le

branle-bas des mobilisations, les longs trajets à travers la France

bouleversée, et plus d'un épisode dramatique. Un taureau défit la

voiture qui l'emportait, comme font les Allemands d'une église. Quelques

semaines, elle régna dans un bourg breton, sur un fort contingent

d'infanterie. Rien de ce qui touche à la guerre ne lui est étranger,

et, sauf qu'elle accorde une faveur sans limites aux troupes montées,

on pourrait lui donner à garder une voie de banlieue, tant elle inspire

la confiance et le respect, polo en tête, ceinturée de ficelle et sa

canne-fusil braquée vers l'est.

Dans la rue, elle connaît de loin les longues et basses automobiles

militaires, qui surgissent, frôlent le trottoir, tournent et

disparaissent dans la même seconde de vitesse terrifiante. Contre

celles-là, Bel-Gazou protège, de ses bras étendus, sa nurse et sa

voiture, et avertit les passants:

--Auto, auto, tention, tention!

Et elle ajoute un: «Ah! la la....», qu'on peut aisément traduire par:

«Si je ne vous avais pas prévenus, ils vous aplatissaient comme une

galette!»

Dans les appartements privés de Bel-Gazou, une grande carte d'Europe

couvre le mur. Chaque jour, elle y désigne un endroit où combattent

ses proches: «Papa, ici.... Oncle, là....», contraignant ainsi, sans

balancer, un état-major français à camper en Sicile, et assurant à notre

infanterie, d'autre part, un point de concentration très avantageux dans

le nord du Danemark.

Mais c'est le soir que cette jeune guerrière, roulée dans un châle, une

pipe de sucre aux dents, le balai du foyer tout armé en travers des

genoux, imite le mieux,--assise sur un siège de porcelaine et le front

chargé de soucis,--les grognards de la territoriale qui gardent les

portes du Bois.

_LES RETARDATAIRES_

Février 1915.

--_Elles_ sont rentrées, me dit avec mystère mon amie Valentine.

Puis elle s'assit et regarda sévèrement le feu de coke. Ces façons

sibyllines vont à sa petite personne correcte comme un turban à une

poule, et je le lui dis. Mais elle repartit non sans raideur qu'elle se

comprenait, et ajouta:

--On voit bien que vous n'avez pas épousé un médecin, vous!

--On le voit? j'en suis désolée. Mais à quoi le voit-on?

--A votre placidité. On voit bien aussi qu'_elles_ ne vous téléphonent

pas à toute heure du jour.

--Je suis confuse de laisser deviner tant de choses. Mais qui, _elles_?

--Les dames de Paris. Les jolies clientes de mon mari. Vous croyiez le

Paris féminin au complet, dès la Noël, et bien avant? _Elles_ arrivent.

Il en arrive tous les jours. Elles sont fraîches, reposées par une

longue saison de campagne ou de province, mais on les reconnaît, on

les reconnaîtra pendant quelques temps, ces dernières revenues, à leur

volubilité, leur mine déçue devant notre Paris d'à présent, et surtout à

deux particularités qui les démodent singulièrement: elles se maquillent

et elles parlent ambulance. Ici, ça ne se porte plus. On fait, ou on ne

fait pas, son petit métier d'infirmière, mais on n'en parle pas. Les

femmes n'arborent plus le rouge en croix au corsage, ni sur les joues.

Du fard, trois rangs de perles au cou et des aigrettes: rien de tel

pour signaler, sur une femme, un récent retour des provinces élégantes.

Quelques-unes de nos artistes y gagnent un petit air de vedettes

étrangères en tournée, un je ne sais quoi de brillamment moldo-valaque,

que leurs paroles ne démentent pas. Oh! les clientes de mon mari, vous

ne pouvez pas savoir....

--Je pourrai, si vous me le dites.

--... Leur manière de téléphoner: «C'est vous, docteur?» Je réponds:

«Non, madame, le docteur n'est pas là.» Et j'entends un «ah!» effondré.

Puis ça reprend: «Il rentrera pour déjeuner?--Je ne pense pas, madame,

le docteur avait affaire assez loin d'ici.--Où donc, mon Dieu?--Du

côté de Berry-au-Bac, madame.» Croiriez-vous que, sur vingt de ces ...

retardataires, quinze, pour le moins, m'ont demandé si «le docteur»

était absent, malade, mandé pour une opération, enfin qu'elles ont

pensé à tout, à tout, sauf que mon mari pouvait être,--simplement,

ordinairement, inévitablement,--à la guerre?

_FEMMES SEULES_

Les heures longues, 1914-1917 · 第 13 / 24 题