6 novembre 1914.

Les plus vives émotions d'avant-victoire, ce n'est pas là que je les

cherchais. Elles m'attendaient pourtant dans cette salle enfumée,

longue, qui étouffe les sons d'un ardent et maigre orchestre.

Ici, on chante, ici, on danse, et le public s'y presse tous les soirs.

L'étrange public, de femmes jeunes, d'hommes âgés, d'étrangers cordiaux,

de petits chiens sur les genoux.... Public avide, naïf, rajeuni jusqu'à

la candeur et déjà si renouvelé par la guerre qu'il ne chérit plus que

les chansons de son passé et murmure en chœur, avec des duettistes

aux cheveux gris, _le Temps des Cerises_.... Mais il résonne aussi, en

sourdine, d'un grondement harmonieux, lorsqu'un bras débile, une voix

usée miment et chantent:

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand....

Miracle, auquel nous ne pensions pas, rédemption d'un art, d'un genre

décrié, avili: les mots qu'on évitait, qu'on délaissait comme des

joyaux démodés et trop lourds ont repris vie; ils suscitent des images

magnifiques ou sanglantes: ils heurtent, réveillent, rallument un

brasier assoupi de souvenirs.... Un soupir unanime les accompagne, ces

mots: «Patrie ... nos soldats ... la France, le drapeau ... la gloire

...» et la voix du baryton, le soprano pauvre de la diseuse hésitent, se

mouillent: une mitraille de bravos couvre ces défaillances. Le public se

dresse, têtes nues, quand un fantaisiste minable commence, sur un violon

fait d'une boîte à cigares, l'_Hymne belge,_ suivi de la _Marseillaise,_

puis de l'_Hymne russe,_ enfin le chant national anglais. Droits comme

à l'église, les hommes chantent. Un vieillard, près de nous, chante,

en martelant le parquet de sa canne, et dédaigne d'essuyer les larmes

qui roulent sur ses joues. Une jolie fille en bonnet de police veut

chanter, et sanglote. Deux jeunes soldats anglais, frais, tirés à

quatre épingles, chantent religieusement, les yeux levés, sans regarder

personne, et leur raide modestie semble ignorer que les applaudissements

vont à eux, à la fin du _God save the king_.

Belles larmes, claire averse portée par un orage de musique sacrée! Et

comme le rire s'y mêle promptement, sans presque les tarir, lorsqu'on

nous raconte, ensuite, que _Guillaume est enrhumé_, ou les tribulations

glorieuses d'un autobus Madeleine-Bastille! Un peuple vif, déconcertant,

tenace, rebondissant, capable de nonchalance, capable aussi de trop

de hâte, d'héroïsme, de patience, détenteur des défauts les plus

flatteurs et des qualités les plus contradictoires--le peuple français,

enfin--pouvait seul inventer et lancer par-dessus la rampe, dès

aujourd'hui, ces chansons qui sont, au vrai, celles de demain, les unes

férocement gaies, les autres où l'humour vengeur s'adoucit déjà d'une

commisération méprisante--des chansons d'après la victoire.

_LE VIEUX MONSIEUR_

Les heures longues, 1914-1917 · 第 12 / 24 题