LA TÊTE

--La Tête va bien?

--La Tête ne va pas plus mal.

Il est assis sur son lit, dans un angle de la salle blanche, et

son œil nous suit, brillant et intelligent entre les bandes

entre-croisées, entre des décamètres et des décamètres de gaze à

pansements.... Il soupire caninement au passage des escalopes odorantes

et des pommes de terre frites: son gros appétit campagnard méprise la

nourriture liquide, la seule que lui permette son affreuse blessure....

Quand il revint à lui, après un long évanouissement, il avait la tête

dans une flaque d'eau. Il se dit: «Allons, je ne suis pas trop blessé.»

Puis il aperçut un bon morceau de sa langue, toutes ses dents, et divers

autres éclats de lui-même, qui baignaient dans la flaque. Alors il se

dit: «Si, je suis pas mal blessé.» Il se mit debout, lentement, et

commença de souffrir. Pas à pas, parmi les corps silencieux et les corps

gémissants, il fit deux kilomètres, jusqu'à un village en ruines, où

quelques habitants épouvantés s'écrièrent à sa vue:

--Ah! mon pauvre garçon! dans quel état.... On ne peut pas vous panser

ici, et les nôtres sont là-bas, à X..., à douze kilomètres!...

Muet, le blessé fit les douze kilomètres. Il ne peut pas dire en combien

d'heures. A X... on le conduisit au commandant, et il écrivit sur un

bout de papier:

«Mon commandant, voulez-vous, s'il vous plaît, me prêter votre

revolver.» Et il signa.

--Jamais de la vie! se récria le commandant. On va t'arranger ça, mon

garçon, on va te guérir, tu m'en diras des nouvelles! Tu viens d'où?

Réponse écrite.

--Mais c'est à douze kilomètres, ça! Comment se fait-il que tu n'aies

pas rencontré des voitures d'ambulance? Tu n'en as pas rencontré?

--Si, plusieurs, écrit La Tête.

--Et ils ne t'ont pas vu?

--Si mon commandant, écrit posément La Tête; mais ceux qu'ils

ramassaient étaient tellement plus malades que moi; mais je pouvais

encore marcher; _alors, je n'ai pas cru devoir leur demander de me

prendre._

Les heures longues, 1914-1917 · 第 10 / 24 题