10 octobre 1914.

Trois heures.... La belle lune glacée a quitté le ciel, et il s'en faut

de deux heures encore que les fenêtres bleuissent. C'est le moment le

plus obscur, et le plus calme, dans le dortoir du collège-hôpital. Sous

l'électricité en veilleuse, les huit blessés sont endormis. Endormis,

mais non silencieux. Le sommeil libère la plainte qu'ils retiennent

tout le long du jour par orgueil. Le pleurétique geint régulièrement,

d'une voix douce, comme une femme. Celui qui a la mâchoire et l'œil

éclatés dit, de temps en temps: «oh!» avec l'accent de l'effarement, du

scandale. Un mince jeune homme blond, amputé de la jambe depuis quatre

jours, gît sur le dos, les bras ouverts, et son sommeil semble avoir

renoncé à la vie. Un barbu, le bras pris dans le plâtre, cherche dans

son lit, en soupirant, la place où il souffrirait moins. Cet autre, la

gorge bandée, râle?... non, il ronfle, en étouffant à demi....

D'hier soir jusqu'à cette heure, ils n'ont goûté que des miettes

de repos, brisées, mesurées par la fièvre, la soif, l'élancement

intolérable. Ils ont imploré tour à tour le verre de tisane, le

grog, le lait chaud, la piqûre, surtout la piqûre.... Les voilà,

ces braves, vaincus par la longue nuit. Misérables comme les voilà,

s'éveilleront-ils?

Oui, ils s'éveilleront! Quand les passereaux crient sur le gazon blanc

de gelée, les huit blessés saluent aussi l'aube rouge, d'un cri plus

vif, d'un soupir plus haut, d'un juron étouffé où reparaissent la vie

et le rire. Ce sont les fils d'une bonne race, qui ressuscitent et

bondissent avec la lumière. Assis et flairant le parfum du café, le

pauvre monstre à la tête éclatée et pourpre clignera vers moi son œil

unique, et me dira de sa demi-bouche malicieuse:

--Avouez que j'ai vraiment ce qu'on peut appeler une trogne rubiconde!

Et il réclamera sa double ration de petit déjeuner, alléguant que le

liquide, ça ne lui tient pas au corps.

Soulevant son lourd bras plâtré, le voisin, grivois et gaulois, se

réjouira selon Rabelais, et le petit amputé, exsangue, préoccupé de son

moignon, de la barbe blonde qui salit ses joues, de son avenir de joli

garçon, m'interrogera encore une fois:

--Dites voir.... Dites voir comment il était amputé, votre père? Plus

haut que moi, hein? et il marchait, oui? Il courait, dites voir?...

Comme un lapin, qu'il courait.... Et c'est vrai, qu'il a trouvé à se

marier tout de même? Oui? Avec une jolie femme? C'est vrai?... Comment

qu'elle était, sa femme? dites voir?...

Les heures longues, 1914-1917 · 第 9 / 24 题