LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET MONASTIR

Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines ||

Struga || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida à

Resna || La ville de Resna || Monastir et son rôle dans les

Balkans || La rivalité des races || Les Albanais à Monastir ||

La colonie juive || Les Séphardims des Balkans et leur rivalité

avec les juifs allemands || Leurs rapports avec la France.

Au nord, l'Albanais débordait en Vieille-Serbie et repoussait le Serbe

avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup rejeté dans

ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque d'Épire et

étendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les armées

helléniques n'aient arraché à son étreinte ce que la diplomatie

européenne leur a concédé. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident, en

attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que

trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce résultat

paradoxal d'établir une souveraineté serbe en des régions où étaient

aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont été

renvoyés dos à dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la

victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune

défaite?

Quoi que présage une telle perspective pour un avenir prochain ou

lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida à Monastir

et de Monastir à Kalkandelem la pénétration albanaise s'est exercée au

détriment des Bulgares avec une activité égale à celle dont les Serbes

ont souffert en Vieille-Serbie; et de même qu'au nord les Albanais

visaient à la conquête d'Uskub, de même à l'est ils prétendaient dominer

la grande métropole du centre de la Macédoine, Monastir, en attendant de

pousser leur colonisation jusqu'à Salonique.

* * * * *

De même que l'élément serbe en Vieille-Serbie, la population bulgare

résiste ici à l'invasion albanaise plus longtemps dans les villes que

dans les campagnes; dans les centres urbains, la défense est facilitée

par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement favoriser par

des mesures arbitraires l'expansion de la race sur laquelle il

s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un montagnard et non un

citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre de l'Albanie, se

propose de suivre les marches albanaises et bulgares, trouve-t-il les

premières populations bulgares isolées au milieu d'une campagne

albanaise.

Jusqu'à la prise de possession par la Serbie de la vallée de Dibra, tout

élément slave en avait disparu et jusqu'à Okrida on ne rencontrait de

Bulgares que dans la ville de Struga; la route de Durazzo et d'El-Bassam

contourne le nord du lac d'Okrida en descendant du col de Cafa Sane et

traverse une région bien cultivée, plantée d'énormes châtaigniers;

séparée du lac par quelques marécages, Struga allonge ses maisons le

long du Drin dont les eaux abondantes sortent du lac d'Okrida et se

précipitent vers le nord.

Peu de bourgades présentent un aspect aussi misérable que Struga; des

maisons délabrées, des masures informes abritent une population pauvre,

où l'on est incapable de désigner un propriétaire fortuné; sous le

régime turc un kaïmakan vous accueillait au premier étage d'une méchante

construction qui surplombe le Drin. De l'autre côté c'est le han de la

ville dont les vitres brisées par l'orage des jours passés sont

remplacées en partie par des feuilles de carton; l'ouragan a rafraîchi

si fort la température en ce début de septembre, et nous sommes

d'ailleurs si parfaitement trempés d'eau, que nous désirons nous

chauffer et nous sécher; l'hôtelier fait installer, faute de mieux, au

milieu de la pièce sans cheminée, un brasier et y allume du charbon de

bois; force nous est donc, pour n'être pas asphyxiés, d'ouvrir les

fenêtres toutes grandes et de déjeuner ainsi entre le feu et l'eau qui

tombe avec rage.

La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs délicats: elle

accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passés à

l'huile; les oeufs sont arrosés de poivre et baignent dans la même

huile; comme boisson, c'est de l'eau coupée de raki, l'alcool du pays;

seuls les fruits sont, comme partout en ces contrées, superbes et

délicieux.

Mon hôte est bulgare; je l'interroge et il tombe à peu près d'accord

avec des Albanais que j'ai questionnés: la ville se partage entre les

deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que l'autre, et la

campagne qui l'entoure est entièrement albanaise jusqu'à Okrida; les

Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord du lac plus vite que

les montagnes du sud; là le monastère de Sveti Naoum (Saint-Naoum)

appelé souvent du nom turc Sare Saltik, est le centre de défense le plus

important de la nationalité bulgare; comme partout dans les régions

disputées des Balkans, ces temples de religion sont des forteresses

nationales; leur histoire est une histoire de lutte, de conservation et

de préparation; aux jours d'activité, ils offrent aux défenseurs de la

nationalité, des concours et des appuis; aux jours sombres, des refuges.

Il suffit de considérer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes boisées,

ces pentes tombant à pic dans les eaux pour ne point s'étonner de voir

sur ses bords s'élever des réduits où les chrétiens slaves trouvent abri

et repos; si le plus grand est celui de Saint-Naoum, situé exactement

vis-à-vis d'Okrida, au fond du lac, à six heures de barque environ, une

suite d'abbayes bulgares plus modestes jalonnent la rive est du lac; en

partant de Struga, Sveti Rasoum (Saint-Rasoum) présente à mi-coteau sa

porte ouverte en plein rocher; de l'extérieur il me paraît tout petit;

il domine la route qui longe le lac et semble un poste d'observation

plutôt qu'un monastère; en cet endroit, la montagne avance vers le lac

un éperon de roc qui sépare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit

sur le flanc ouest et sur le flanc est Sveti Spac, à même hauteur,

commande la route d'Okrida à Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de

la ville d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions

plus vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaîne;

plus au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme

les fortins détachés d'un système de défense, poursuivi du nord au sud

du lac et se terminant à Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux

du voyageur l'importance de cette région dans les luttes nationales

balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis

entièrement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dépassé

Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejeté le

premier village bulgare à Kussly, au sortir du pays plat, sur la route

de Resna.

De même qu'à Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare est

demeurée nombreuse et plus d'un Macédonien slave tire son origine de

cette cité. Elle est bâtie aux bords mêmes du lac, cependant marécageux;

quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par l'eau; l'ouragan

des jours passés a causé une véritable inondation, et ce qui en subsiste

empêche presque les communications. La voirie n'est pas seule

défectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font d'Okrida la

ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un trop mauvais

souvenir, il faut la voir de loin; aperçue de la route de Struga, elle

se détache sur un fond de noires montagnes; au premier plan, les roseaux

du bord, des bandes de canards sauvages, des barques de pêcheurs

composent une vision animée; vue de la route de Resna, elle apparaît au

milieu de la verdure, entre deux petites collines qui supportent, l'une,

les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses minarets et ses

arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout proche, et dans la

lumière du matin le tableau n'est pas sans charme.

A mesure que nous approchons des régions où vit encore le paysan

bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de

maïs succèdent des champs de blé; sans doute le maïs ne disparaît pas,

pas plus qu'en Albanie le blé n'est absent; mais, tandis que, de Vallona

et de Durazzo jusqu'à Okrida, les tiges épaisses du maïs s'offraient

partout aux regards, ce sont ici des épis mûrs qui couvrent la campagne

ou des champs à moitié fauchés; c'est au milieu de terres à blé qu'est

bâti le premier village bulgare que je rencontre depuis l'Adriatique:

c'est Kussly (Kosel sur la carte autrichienne).

Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le long

de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de la

moisson; à côté des maisons aux minuscules fenêtres et aux portes

surélevées, qui conservent l'aspect rébarbatif de petites forteresses,

des voitures du pays apportent les gerbes de blé qu'on vient de faucher

et, dans la cour, on les bat à l'ancienne mode; tout à côté du village,

dans un champ qui se prolonge jusqu'à la croupe pelée des collines, des

femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres voitures; ce sont

les premières dont je vois le visage, depuis les catholiques de Mirditie

dans l'Albanie du Nord; elles portent le costume bulgare et l'une

d'elles, une jeune villageoise aux traits assez fins, vêtue du corsage

traditionnel aux larges manches et d'une jupe blanche brodée, file sa

quenouille, en s'appuyant à une des voitures chargées de moissons. A

quelques pas de là, une odeur de soufre très forte me prend à la gorge;

j'interroge et l'on me montre sur la montagne proche des sources

sulfureuses très riches, paraît-il, où les gens du pays viennent se

baigner, lieu prédestiné pour une ville d'eau des Balkans futurs.

Une chaîne de montagnes, dite de Petrina, sépare Okrida de Resna; la

route, pour aller chercher un col de 1200 mètres, remonte vers le nord,

puis redescend au sud après avoir gagné le point culminant, et bientôt

atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins sauvage et

encaissé que celui d'Okrida, présente toutefois avec ce dernier

l'analogie d'être continué au nord par une plaine d'alluvions qui sépare

la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de cette plaine

et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un bourg

analogue à Struga, habité par une population mélangée de Slaves, de

Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macédoniens bulgares, plusieurs

parmi les plus actifs de Macédoine et même du royaume sont nés dans

cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que je

rencontrai quelques semaines après ce voyage à Sofia; c'est aussi le

lieu de naissance du «héros de la liberté», le Turc Niazi bey, pour

lequel les musulmans de Resna ont un véritable culte: on vient d'ouvrir

ici même une école, et tout est encore en fête quand je traverse les

rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe rappellent

l'inauguration; le marché regorge de monde; des fruits superbes, des

melons énormes y dressent leurs tas devant l'acheteur qui les obtient à

bas prix; des voitures nombreuses sont rangées le long des boutiques ou

sous des hangars, les unes allant à Okrida, la plupart, comme la nôtre,

se rendant à Monastir; c'est un lieu de passage très fréquenté et placé

à peu près à égale distance de ces deux villes; aussi les voyageurs

coupent-ils habituellement ce voyage d'une dizaine d'heures par un arrêt

et un déjeuner à Resna.

Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet un

trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de

voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit

pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussière soulevée par

le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prétendent tous

se dépasser, au risque de jeter bas leur équipage, que nous parvenons en

vue de Monastir.

* * * * *

Trois ou quatre kilomètres avant d'atteindre la ville, on aperçoit ses

maisons blanches resserrées entre deux collines à l'orée de la vallée;

au delà, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine de

kilomètres, large d'une vingtaine, traversée par de nombreuses rivières

et parsemée de marécages; c'est une des plus fertiles et des plus

habitées de Macédoine; des montagnes de l'ouest descendent des torrents

qui y réunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages se

succèdent; et c'est à peu près au centre de cette plaine longitudinale

et au débouché d'une des vallées que Monastir a groupé ses maisons qui

abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille habitants.

Ces maisons apparaissent plus rapprochées les unes des autres et plus

hautes que dans les autres villes de ces régions; la cité semble ne pas

vouloir quitter la vallée pour s'étendre dans la grande plaine de l'est;

les dômes des mosquées, les minarets et les cyprès, une tour détachent

leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits; vue de loin,

la ville paraît sans beauté, et quand le voyageur y pénètre, il

s'aperçoit que la première impression n'était pas fausse.

Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et étroites rues

bordées de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se

traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spécialité et chaque

commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle

est fermée par la grande mosquée, son minaret et ses cyprès; la chaussée

étroite reçoit tous les détritus des masures qui la bordent; les

boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'étage, sont garanties des

intempéries par des planches mal jointes; pendus à des traverses ou en

pile sur des étalages, des oripeaux étranges attendent l'amateur; deux

ou trois boutiques paraissent présenter un assortiment un peu moins

grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un étage; la

rue est habitée à peu près exclusivement par des juifs, qui ont accaparé

ici le métier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur et quelques

autres.

Cette influence de l'élément juif à Monastir est un phénomène très

intéressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend

vite compte de l'importance économique de Monastir, de la rivalité des

races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilités

qui en ont résulté pour l'infiltration d'une forte colonie juive.

Il suffît d'étaler devant soi une carte de la péninsule des Balkans pour

y lire le rôle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la ville de

Monastir; elle est située à peu près au milieu de la péninsule et se

trouve ainsi le marché naturel de la Macédoine centrale; reliée par une

voie ferrée à Salonique, elle y envoie facilement tous les produits

agricoles des riches plaines et collines qui l'entourent et en reçoit

en échange les articles fabriqués à bas prix qu'elle répartit dans le

pays environnant; Monastir est donc un lieu d'échanges de premier ordre;

le rayon d'action de cette place commerciale s'étendait au sud vers

Kastoria, au nord vers Gostivar, à l'ouest vers Okrida et Koritza et par

là vers l'Albanie; de Monastir part un réseau de routes plus ou moins

bien entretenues, mais enfin suffisantes pour permettre un roulage

intense et un trafic important. La nouvelle délimitation des territoires

va sans doute lui faire perdre une partie de ses débouchés; il y a peu

de chances que l'Albanie continue immédiatement d'entretenir des

relations suivies avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront

en Grèce dont elles dépendent; une crise commerciale est donc possible;

mais elle ne peut être que passagère: trois facteurs en effet

travailleront à un développement nouveau de la ville; avec la défaite

turque s'en est allé le principe de désordre et d'insécurité qui

empêchait le développement de la Macédoine; il y a donc tout lieu de

penser que les Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et

travailleurs infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les

richesses qu'il peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de

céréales et de fruits que Monastir va devenir.

D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu de

passage de la plus importante artère des Balkans; la ligne

longitudinale, qui coupera la presqu'île en son milieu, reliant Athènes

à l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub, et par

laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant la

communication établie avec le golfe Persique, rencontrera à Monastir la

ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville comme centre

commercial ne saurait qu'en être accrue et le sera plus encore le jour

où la voie Salonique-Monastir sera poussée jusqu'à Okrida-Durazzo,

faisant ainsi de la métropole macédonienne le point de jonction, au

centre de la péninsule, entre la ligne longitudinale et la ligne

transversale.

De même que cette situation géographique explique la valeur économique

de la cité, de même elle rend compte de la diversité des races qui la

peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont peuplées par un

mélange aussi varié de populations, mais aucune n'en compte, à la fois,

un nombre aussi grand avec un équilibre aussi parfait entre les divers

éléments: la conquête serbe a naturellement affaibli l'élément turc et

surtout albanais et accru l'élément serbe en convertissant au «serbisme»

d'autres éléments slaves; l'état présent est instable et il faut

attendre quelques années pour voir s'établir un ordre de choses nouveau;

mais, à la veille de la guerre, de bons esprits de divers camps

m'indiquaient sur place la situation des races par la répartition

suivante: un cinquième de la population pouvait être turc, un cinquième

bulgare, un peu moins d'un cinquième grec et valaque, un dixième, avec

propension à l'accroissement, albanais, un peu moins d'un dixième juif,

le reste serbe, étranger, fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans

un microcosme, Monastir présentait le tableau réduit mais presque exact

de la Turquie d'Europe d'hier; le centre de la péninsule absorbait en

lui une proportion presque égale de toutes les races qui l'habitaient et

qui semblaient pousser jusqu'à Monastir leur dernier effort.

Les Albanais, notamment, étaient particulièrement actifs; entre eux et

les Jeunes-Turcs existait ici avant la conquête serbe une continuelle

rivalité; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui d'Union et

Progrès, présidé par Burkhaneddin bey, directeur des travaux publics du

vilayet, et celui des Albanais dirigé par Fehim bey.

Le jour même de mon arrivée, je suis invité à visiter ce dernier club et

j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes officiers,

qui parlent devant moi avec une extraordinaire liberté du gouvernement

et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connaître mes impressions, de

savoir ce que j'ai vu au Congrès d'El-Bassam, et quand je rappelle

quelques faits relatifs à la politique des Jeunes-Turcs en Albanie, ce

sont presque des éclats de colère; rien n'est moins semblable à la

placidité turque.

* * * * *

Dans un tel milieu, l'élément juif devait se développer; il compte

environ cinq mille âmes, et c'est la colonie juive la plus importante de

tous les Balkans après celles des grands ports de Constantinople et de

Salonique et celle d'Andrinople. Elle est venue de Salonique, comme

celle qui, au nombre de deux mille âmes environ, habite Uskub; elle est

par suite entièrement composée de juifs espagnols ou «sephardim», comme

on dit ici; on sait que les juifs se divisent en deux branches: les

«Sephardims» ou juifs espagnols, venus en Turquie au XVe siècle, au

moment où Ferdinand le Catholique les expulsait d'Espagne et où le

sultan Bajazet les accueillait, et les «Achkenazims» ou juifs allemands,

venus de Russie et de l'Europe centrale.

Les premiers ont aujourd'hui leur centre d'action le plus influent à

Salonique, qui compte environ 75 000 juifs, plus des deux tiers de la

population. Il est du reste très intéressant de suivre sur place, comme

je l'ai fait, la frontière entre les deux groupes qui divisent

aujourd'hui le judaïsme; en partant de l'est, cette ligne passe d'abord

par Constantinople: dans cette ville, la grande majorité de la colonie

est espagnole, comme son grand rabbin l'érudit Dr Nahoum; mais un groupe

allemand s'y est créé depuis quelque temps et compte des chefs actifs,

tels que l'avocat Rosenthal et le russe sioniste Jacobson. De

Constantinople, la ligne traverse la Bulgarie, où le nombre des juifs

est très restreint, moins de 50 000, partagés à peu près également en

espagnols et allemands, ces derniers descendant de Roumanie, où l'on

sait quelle agglomération énorme de plèbe juive est accumulée dans

toutes les cités et dans les campagnes. La Serbie reste entièrement dans

la zone espagnole; d'ailleurs, le nombre des juifs y est infime: une

communauté à Belgrade, quelques individus à Nisch, Pirot, Kragujevats

peuvent seulement y être signalés; fait curieux, le sionisme est très en

faveur auprès des juifs de Serbie, que dirige à cet égard le Dr Alkalai;

mais ils sont sionistes pour les autres, c'est-à-dire pour leurs

coreligionnaires de Russie, non pour eux-mêmes qui estiment fort

hospitalier le sol serbe; de Serbie, la ligne frontière passe au nord de

la Bosnie, puis s'infléchit au sud de la Dalmatie, de là elle traverse

le nord de l'Italie et de l'Espagne, laissant ces deux pays, comme la

Méditerranée entière, dans la zone espagnole.

Ainsi, l'ancienne Turquie d'Europe tout entière était dans la zone des

«Sephardims» et on évaluait à un demi-million environ leur nombre. De

leurs colonies les plus importantes, deux restent turques, celles de

Constantinople et d'Andrinople, deux deviennent serbes, celles d'Uskub

et de Monastir, et la plus importante de toutes, celle de Salonique, est

grecque.

A Monastir comme à Salonique, le nombre des «Achkenazims» est infime et

sans influence; à Constantinople, ils ont créé deux journaux, le

Jeune-Turc, dirigé par le juif russe Hochberg, et _l'Aurore_, dirigée

par M. Sciuto, ancien juif espagnol de Salonique et passé à

l'adversaire; ils sont secourus et appuyés de toute manière par les

sionistes de l'Europe centrale et les organisations israélites

d'Allemagne. A Salonique et à Monastir, leur tentative est restée

jusqu'à présent sans lendemain, et les juifs espagnols de ces deux

villes se défient beaucoup de tout ce qui porte la marque du judaïsme

allemand ou du sionisme; un des notables de la colonie séphardim me dit:

«Vous ne savez pas assez en France la différence qui existe entre nous

et les Achkenazims: nous avons une langue différente, le

judéo-espagnol[3] et, comme langue seconde, le français, alors qu'eux

parient le judéo-allemand et l'allemand; notre prononciation de l'hébreu

n'est pas la même que la leur: ainsi nous prononçons _Kascher_ et eux

_Koscher_; ils sont plus traditionalistes, plus observateurs peut-être

des préceptes de la religion que nous, plus nationalistes juifs surtout;

nous, au contraire, nous avons une tendance à nous imprégner de l'esprit

et des moeurs latines; aussi sommes-nous hostiles au sionisme et au

nationalisme juif qu'ils veulent introduire ici; nous ne nous sentons

pas en communauté d'esprit et de sentiment avec eux et nous hésitons

même beaucoup à laisser nos enfants se marier avec leurs descendants.

D'ailleurs nous nous sentons les vrais juifs d'Orient et de Turquie,

alors qu'eux ne sont que des parvenus qui voudraient être des

conquérants; de toutes les nationalités, nous sommes peut-être les seuls

qui avons été sincèrement et entièrement dévoués aux Turcs; voyez ici, à

Salonique, et ailleurs, les hommes qui ont été les fonctionnaires des

administrations publiques ottomanes; la grande majorité est turque,

quelques-uns sont albanais ou juifs, très rares sont ceux d'autres

nationalités; nous avons toujours apporté notre concours à la Porte,

qui comptait sur nous; nous sommes partisans de l'assimilation au pays

où nous habitons; nous faisions apprendre le turc à nos enfants, nous

sommes hostiles à l'idée de faire de l'hébreu la langue de la famille,

de travailler à nous isoler dans un royaume juif ou dans un nationalisme

juif; le firman du sultan Abdul-Medjid, du 6 novembre 1840, accordait

protection et défense à la nation juive dans l'Empire ottoman, le «haham

bachi» ou grand rabbin la représentait auprès de la Sublime Porte; cette

situation traditionnelle nous suffisait au point de vue religieux; aussi

étions-nous devenus à Salonique et à Monastir si loyalistes envers la

patrie ottomane que c'est parmi nous qu'Union et Progrès a trouvé le

plus facilement des appuis pour la régénération de l'Empire.»

Il est de fait que les juifs espagnols et les «donmehs» ou «maamins»[4]

ont eu et ont encore une influence marquée dans le Comité Union et

Progrès; parmi les premiers, on me cite MM. Carasso, Cohen, Farazzi,

etc.: parmi les seconds Djavid bey, le plus célèbre, Dr Nazim, Osman

Talaat, Kiazim, Karakasch, etc.

Ces hommes forment l'élite des juifs de ces pays; mais, à côté d'eux,

existe une masse ignorante et pauvre, qui jusqu'à présent n'émigre pas:

on sait que les juifs allemands de Russie, de Pologne, de Galicie et de

Hongrie ont une tendance marquée à quitter ces pays soit inhospitaliers,

soit surpeuplés: l'élite va à Vienne, Berlin, Cologne, d'où les plus

remarquables passent à Paris ou à Londres; mais le grand courant qui

entraîne la masse la déverse en Amérique au nord et au sud, aux

États-Unis, et depuis peu dans l'Amérique latine. Jusqu'aux guerres de

1912-13, au contraire, aucune émigration n'entraînait les juifs

espagnols de Monastir et de Salonique hors de chez eux, si ce n'est

quelques-uns vers Constantinople, Smyrne ou l'Égypte; cependant la

plupart d'entre eux sont de très petites gens; s'il en est qui

remplissent des emplois publics ou exercent les professions de

banquiers, négociants, avocats, un nombre considérable travaille

manuellement comme portefaix, ouvriers, garçons de peine, etc.; il

suffit de passer dans les rues de Monastir comme dans celles de

Salonique pour voir quels misérables boutiquiers sont catalogués sous le

terme de commerçants.

D'ailleurs, une indication très précieuse permet de se rendre compte de

la pauvreté de cette population juive: la communauté s'impose elle-même

et elle a créé à cet effet un impôt sur le capital; voici les résultats

qu'il donne à Salonique: sur 70 000 israélites inscrits à la communauté,

20 000 environ sont dans la misère et la communauté doit les secourir;

20 000 sont pauvres; 28 000 ont un revenu trop faible pour être taxés:

la commission chargée de l'impôt le calcule, en effet, soit à raison de

1/8 p. 100 du capital présumé, soit, pour ceux exerçant une profession

n'exigeant pas de capital, mais gagnant plus de 6 livres par mois, à

raison d'un capital supposé, correspondant au revenu gagné capitalisé à

12 p. 100. Lorsque l'impôt ainsi calculé s'élève à moins de 25 piastres,

il n'est pas dû. Or il n'y a que 1 280 personnes qui le paient, soit 800

redevables de 25 à 100 piastres, 280 de 100 à 1000 piastres et 200

environ seulement payant plus de 1 000 piastres, le maximum étant de 85

livres turques. Encore la commission a-t-elle intérêt à établir des

appréciations sévères, car elle est nommée par le Conseil communal

qu'élisent les seules personnes payant au moins 50 piastres d'impôt à la

communauté.

Il n'est pas sans intérêt pour la France de connaître l'existence de ces

communautés juives espagnoles d'Orient: à Monastir comme à Salonique,

comme à Constantinople, comme en Asie Mineure, comme aussi, dans une

mesure peut-être moindre, à Andrinople et à Uskub, les juifs espagnols,

par leurs origines, leurs habitudes, leur esprit, sont des disciples de

la langue française et de la culture latine; ils sont sans doute encore

fort ignorants, mais leur instruction se développe vite; les écoles de

toute nature et de toute origine sont, à Salonique, remplies par leurs

fils; or, aussitôt que le juif espagnol de Monastir ou de Salonique, de

Smyrne ou de Constantinople ne se contente plus du judéo-espagnol qu'il

apprend au foyer, ou de l'hébreu qu'on enseigne à l'école rabbinique,

c'est le français qu'il veut connaître; cette connaissance, en effet,

répond à la culture latine de l'élite qu'il imite, et d'autre part, la

langue qu'on lui demandera de savoir à l'administration des postes ou de

la régie, au konak, au chemin de fer, à la Banque, à la Dette publique,

au port, partout en un mot, c'est le français.

Avec la souveraineté serbe et grecque, dans quelle mesure cette

situation sera-t-elle modifiée, c'est ce dont on pourra se rendre compte

dans quelques années. Mais, en tout cas, nous ne saurions oublier que si

l'on veut caractériser les tendances générales de la population juive

d'Orient, on peut les résumer par deux traits: les juifs allemands et

les sionistes, dont les centres s'étendent de la Roumanie à la Pologne

et de la Hongrie à l'Allemagne, sont des protagonistes de la culture

allemande et des propagateurs de la langue et, par voie de conséquence,

des intérêts allemands; les juifs espagnols sont des adeptes de la

culture et de la civilisation latines et, à l'heure présente, des

disciples de la langue française. C'étaient ces derniers qui par

Monastir et Uskub auraient pris place dans les centres commerciaux

d'Albanie; le cours des événements changera peut-être le sens de ce

courant; ce ne serait pas le seul cas où l'influence des puissances de

l'Europe centrale remplacerait l'influence française dans les parties

détachées de l'ancienne Turquie.

Au jeune royaume d'Albanie · 第 18 / 30 题