Léna commence à s'inquiéter. Ce n'est pas que son père souffre, ni qu'il
y ait des crises, ni que le mal procède par secousses apparentes. Il
avance si lentement, au contraire, si sournoisement, que, pour
l'apercevoir, il faut se reporter en arrière, et constater que le pauvre
cher père ne peut plus faire ce qu'il faisait il y a un mois... quinze
jours... une semaine. Quelquefois, la vie paraît suspendue, le coeur
s'arrête; mais cela ne dure pas, et la belle figure d'Hervé, de plus en
plus sereine, n'en est pas sensiblement altérée.
Il ne descend guère plus, parce que les étages sont trop hauts. La
comtesse Bolomei, cependant, envoie de temps à autre ses gondoliers,
deux hommes souples et robustes, qui l'enlèvent comme un enfant, et le
portent dans la gondole que surmonte maintenant une tente légère, ornée
de franges. A demi couché sur les coussins, il revoit les beaux vieux
palais qu'a caressés son pinceau, les ombrages du Lido, les méandres que
forment les étroits canaux entre leurs murailles de marbre.
Quelquefois, il est plus fort; alors il se traîne sous les galeries des
Procuraties, effleure du regard les belles choses qu'il aimait: les
marbres, les verreries, les perles, les dentelles; puis il s'assied avec
Léna au café Florian, la force à prendre des glaces, et se réjouit
d'entendre les étrangers admirer sa saine et fraîche beauté.
Il ne se croit pas très malade. Après avoir dit que la chaleur le
guérirait, il prétend que c'est la chaleur qui le fatigue. Cependant, il
aime à voir souvent, plus souvent qu'autrefois, un capucin, un vieil
ami, le Padre Matteo, dont il aime la parole poétique et imagée, et
aussi la belle figure basanée, avec sa longue barbe blanche et la
couronne monacale qui ceint d'argent son front.
--Padre, je ferai votre portrait, dit-il gaiement, et quand vous serez
canonisé, le souvenir de votre peintre se mêlera à votre culte.
Mais, en regardant ses doigts diaphanes qui tremblaient légèrement même
en tournant les pages d'un livre, Léna commençait à se demander s'il
peindrait jamais encore....
Le sentiment de son isolement prenait une forme désolée. Elle résolut
d'écrire à l'abbé Le Du et même à son oncle. Qui sait s'il ne se
laisserait pas toucher? Qui sait si l'air natal ne ranimerait pas cette
vie usée?
Elle voulut mettre cette tentative sous la protection aimée de la
Madone, et entra à San-Marco. Il y avait des touristes dans l'église,
mais ils n'étaient ni bruyants, ni irrespectueux. Les uns, sous la
conduite du custode, admiraient la _Pala d'oro_ avec ses innombrables
pierreries; les autres, tranquillement assis, regardaient à loisir les
mosaïques représentant des scènes bibliques qui ressortaient, vives et
fraîches, sur leur fond d'or éclatant au-dessus des murs sombres en
marbre rouge. Elle s'agenouilla devant l'image antique de la Nicopeja,
et pria avec une ferveur soudaine, presque inspirée, et si vive qu'elle
épuisa presque ses forces.... C'était un dimanche, à l'heure des vêpres,
juste au moment où Loïzik mouillait de ses larmes l'accoudoir du vieux
banc de famille, et où la voix tremblante de l'abbé Le Du entonnait le
_Deus in adjutorium meum intende_....
La soirée fut très douce. Comme son père sommeillait, tranquille, dans
son fauteuil, Léna alla vers la fenêtre ouverte, regardant vaguement le
mouvement du quai, où les groupes joyeux passaient, les uns causant, les
autres chantant. Les femmes, nu-tête, portaient avec une grâce
majestueuse leurs longs châles traînants, les enfants s'appelaient, les
gondoles glissaient sur l'eau sombre, et la coupole de la Salute
ressortait, harmonieuse, sur un fond de ciel orangé.
Comme elle reportait son regard au-dessous d'elle, elle vit un homme
d'une taille élevée, arrêté devant la maison et les yeux levés vers la
fenêtre; elle tressaillit: elle venait de reconnaître Séverin.
Mais il ne monta pas. Seulement, Léna éprouva un secret et étrange
réconfort en sachant tout près cet ami fidèle.
A son réveil, un télégramme lui fut remis. Il était daté de la veille,
signé de l'abbé Le Du, et singulièrement long pour les habitudes
économiques du bon prêtre.
«Ai décidé Alain à réconciliation. Arriverons après-demain mardi, trop
tard. Vous verrons mercredi matin.»
Elle dut relire cette nouvelle inattendue, stupéfiante, pour se
persuader que c'était vrai, qu'elle ne rêvait pas, que ses deux oncles
seraient là la nuit prochaine, que les deux frères allaient oublier leur
longue séparation.... Oh! c'était trop beau, trop doux!... Dieu, qui
voulait lui laisser savourer cette joie, permit qu'elle ne s'inquiétât
pas de cette soudaine arrivée, même de la venue du curé. Mais elle se
souvint de la prière incroyablement ardente faite la veille, et remercia
la Mère si tendre qui rendait la paix à leur famille.
Quand elle entra chez son père, il avait l'air plus animé qu'à
l'ordinaire.
--Figure-toi, Léna, dit-il, que j'ai vu ma mère en rêve....
Sans savoir pourquoi, elle tressaillit.
--C'était dans une allée de notre jardin. Comme à chaque printemps,
l'herbe envahissait cette allée, et il y avait de petites marguerites
serrées comme des gouttes de lait. Ma mère me regardait courir, et comme
Alain venait au-devant de moi, elle lui dit, dans le rêve, comme elle
disait jadis: «Tiens la main de ton petit frère....»
Il soupira, et ajouta doucement:
--Ah! le printemps de la vie, _la primavera della gioventù_ est passé,
et les fleurs avec lui; mais c'est quand la route devient sombre et
qu'on approche du but, qu'on voudrait s'appuyer sur les siens.... Pauvre
Alain! Il ne pressera plus la main de son frère.... Et peut-être
regrettera-t-il un jour d'avoir été si impitoyable!
Léna s'assit près de lui.
--Cher père, que diriez-vous si j'avais une bonne, très bonne nouvelle à
vous annoncer?
Il la regarda avec un mélange de surprise et d'espoir, et, sa pensée
s'éloignant de son frère pour revenir à une autre chose qui le hantait,
il dit:
--M. de Salles est revenu?
Léna s'effraya presque. Était-ce une espèce de divination ou de seconde
vue qui semblait l'avertir de la présence de ceux qui occupaient son
esprit? Cette lucidité, ou cet effet de télépathie, signifiait-il un
changement dans son état?
--Je crois, en effet, que M. de Salles est arrivé, répondit-elle avec un
peu d'effort; je suis à peu près sûre de l'avoir vu, hier soir, de ma
fenêtre.... Mais c'est autre chose, c'est une vraie joie que j'ai à vous
annoncer.
--Celle-là en serait une! dit-il presque bas.
Elle ne parut pas l'entendre, et reprit avec une affectation de gaieté:
--Je ne vous disais pas, de peur de vous agiter, que le bon curé de
Boulommiers rêvait toujours de vous réconcilier avec l'oncle Alain....
Eh bien! il est si bon, si pieux, ce cher curé, qu'il devait réussir....
Père, s'écria-t-elle, le voyant se soulever haletant, il faut être
calme.... La joie ne doit pas vous faire mal!... Eh bien! oui, il a
réussi!
Un ravissement soudain prêta une beauté et une jeunesse nouvelles au fin
visage d'Hervé. Léna ne put s'empêcher de sentir une ombre de jalousie:
même lorsqu'elle était arrivée, elle ne l'avait pas vu ainsi.
--Alain! Il veut bien me revoir! murmura-t-il avec une douceur extasiée.
--Il reconnaît ainsi qu'il a eu des torts envers vous! dit Léna
vivement. Mais vous savez que quand il a décidé une chose, il ne sait
pas attendre.... Et, ajouta-t-elle, mesurant ses paroles à la force de
celui qui l'écoutait, vous serez heureux, mais non pas surpris de savoir
que... qu'il va arriver, et qu'il voudra vous emmener au Coatlanguy....
--Alain arrive! répéta Hervé, appuyant la main sur ce pauvre coeur dont
les battements redevenaient irréguliers. Comment le sais-tu Léna?
--Par un télégramme; mais moi, j'étais préparée à cette surprise,
puisque je savais tout ce que tentait l'abbé....
Il voulut voir la dépêche.
--Demain soir... trop tard.... Non, Léna, s'écria-t-il d'un ton décidé,
il ne faut jamais remettre ce qui est heureux. Je ne dors guère la nuit,
et je veux embrasser mon frère le soir même.... M. de Salles ira le
chercher. Car il va venir, je pense? Ne pourrais-tu le faire demander?
Il doit être à son ancien hôtel.... Et puis, Léna, il faut voir la
signora Livori; je sais qu'il y a des chambres libres dans la maison....
Tu les arrangeras toi-même... Ou plutôt....
Il saisit la main de sa fille, et la regarda d'un air suppliant.
--Nous dormions l'un près de l'autre quand nous étions enfants.... Cette
chambre est grande et aérée.... Fais-y mettre un lit pour Alain, je t'en
prie! Il doit, lui, avoir gardé son sommeil de terrien, et j'aimerais à
le regarder dormir....
Quelque chose que Léna ne définissait pas l'empêchait, non pas
seulement de refuser, mais de discuter les désirs de son père.
Elle appuya ses lèvres sur ce front dont le bonheur semblait avoir tout
à coup effacé les rides; puis, prenant une des cartes d'Hervé, elle y
traça ces mots au-dessous de son nom: «Serait heureux de voir M. de
Salles.»
Giuseppa fut priée de se presser pour porter cette carte à l'hôtel
voisin.
Depuis la réception du télégramme, Léna avait l'impression de vivre dans
l'irréel. Quelque chose en elle était changé, ou plutôt, c'était sa
manière de sentir. Concentrée dans l'attente du grand événement qui
réunissait enfin les deux frères, préoccupée de la manière dont son père
supportait physiquement des émotions presque joyeuses, elle s'étonna
presque de revoir Séverin sans éprouver d'embarras, comme s'il n'y avait
pas eu entre eux cette étrange demande et ce cruel refus.
Lui aussi savait tout: il correspondait par le télégraphe avec l'abbé Le
Du, et il accepta avec empressement d'aller chercher à la gare les
voyageurs si impatiemment attendus.
Il s'installa près d'Hervé pendant que Léna s'occupait des préparatifs
nécessaires, et elle lui fut reconnaissante de l'action bienfaisante
qu'il exerçait sur le malade. En effet, son père était heureux sans
agitation et cherchait à prévoir, avec un plaisir enfantin quelles
seraient les impressions de son frère en arrivant à Venise.
--Songez qu'il n'est jamais allé plus loin que Rennes! disait-il
gaiement. Imaginez sa surprise en traversant Paris, puis en voyant des
montagnes, et enfin en se trouvant dans cette ville unique, comme en un
rêve. Les natures primitives comme la sienne sont profondément sensibles
aux impressions neuves. Je regrette de ne pouvoir assister à son
arrivée; mais je compte bien le promener en gondole.
La journée s'écoula rapidement dans cette douce attente, et le
lendemain, à son réveil, il accueillit sa fille avec un sourire très
doux.
--C'est ce soir, Léna!...
Il paraissait vivifié par ce bonheur. Sa jeunesse semblait revenir avec
son frère et, comme Léna se trouvait seule un instant avec Séverin, elle
le regarda avec une expression d'espérance.
--Ne trouvez-vous pas mon père bien mieux... presque comme autrefois?...
S'il pouvait partir pour le Coatlanguy!
--La joie est un grand médecin, répondit-il, sans avoir le courage de
lui ôter confiance.